Bande dessinée

« Décris-ravage », d’Adeline Rosenstein et Baladi

© Baladi/éditions Atrabile.

Je tourne autour des deux volumes envoyés par l’éditeur avec un gentil mot personnel. Je les manipule, les feuillète, tente de comprendre quelle est la nature de l’objet que je tiens dans mes mains. Est-ce vraiment une bande dessinée, avec ces pages barbouillées de feutre noir ? Un travail historique, mais quel en est le thème ? Le mot indique qu’il s’agit de l’adaptation d’une pièce de théâtre, ce qui ajoute à la confusion. Alors j’envoie Décris-ravage (quel drôle de titre !) rejoindre la pile d’ouvrages reçus chaque semaine et qui attendent, souvent en vain, un compte-rendu.

Pourtant, j’éprouve ce qu’on appelle un « scrupule ». Ce mot désigne à l’origine une petite pierre pointue, comme celle qui, dans une chaussure, nous tourmente et qu’il faut extraire si l’on veut continuer à marcher. Alors, j’extrais les deux livres du cimetière d’ouvrages et je décide d’essayer de dissiper les brouillards. Qui sont d’abord l’auteure et le dessinateur ? Heureusement, Google existe. Je tape d’abord « Adeline Rozenstein » et tombe sur un article de Gilles Renault dans Libération du 24 mars 2016 :

Née en 1971, l’Allemande francophone Adeline Rosenstein a grandi à Genève, où elle a suivi une formation de clown et étudié l’histoire des religions, avant de bifurquer vers le théâtre et la danse. Actrice à Jérusalem, performer à Berlin, elle travaille aussi à Buenos Aires et à Bruxelles (son actuel port d’attache), où elle concilie pièces documentaires, ateliers radiophoniques, écriture, traduction et interprétation pour diverses compagnies. 

Le journaliste évoque Décris-Ravage, une pièce de théâtre dit « documentaire » présentée au festival d’Avignon en 2016 qui, comme les deux volumes, ne ressemble à rien de ce que l’on connaît, car à mi-chemin entre conférence et performance. C’est Alex Baladi qui en a fait l’adaptation. Là aussi, je suis prisonnier de Google. Il est Suisse, auteur de bandes dessinées, mais sa fiche Wikipedia se résume à une longue liste d’ouvrages, une cinquantaine, et la mention de sa participation à de nombreux fanzines. Au-delà de son nom (pseudo) Baladi (« populaire » en arabe), il a publié une BD, Renégat, qui raconte des histoires de pirates. Quelqu’un qui s’intéresse aux forbans et aux boucaniers, premières figures de révolte de notre enfance (avec les Indiens, on disait alors les Peaux-Rouges) ne saurait être vraiment mauvais.

Décris-ravage, bande-annonce de la pièce de théâtre — Vimeo

Armé de ces renseignements, je repars à la découverte des deux volumes, dont le déclencheur a été, selon l’auteure dans ce même article de Libération, la Palestine et l’opération Plomb durci. L’attaque israélienne contre Gaza en décembre 2008 interpelle Adeline Rosenstein comme artiste, comme juive, comme être humain :

Lorsque j’ai vu autour de moi tant d’artistes de bonne volonté, dirons-nous cyniquement, ne plus parvenir à s’en indigner, à cause du peu d’attirance qu’ils éprouvaient politiquement et, surtout, esthétiquement pour des mouvements tels que le Hamas ou le Hezbollah, mais aussi à cause de cette même lassitude que j’éprouvais : “Oh non ! Pas à nouveau ce plateau de viscères entremêlés. Tant de mouches tournent autour, viscères entremêlés. Tant de mouches tournent autour, je ne vais même pas m’en approcher.”

De cette indignation a émergé d’abord sa « pièce de théâtre » — les critiques qui l’ont vue sont élogieux — et la bande dessinée, avec leur titre bizarre Décris-ravage. Il fait référence aux rapports entre l’Europe et le monde arabo-musulman, dont le point de départ contemporain est la conquête de l’Égypte par le futur Napoléon : d’un côté la description d’un Orient fabuleux par les savants qui accompagnent le conquérant avec ses Mille et une nuits et ses pyramides, qui continue à faire rêver. De l’autre les saccages que les soldats de la jeune Révolution française ne manquent pas d’accomplir, au nom, déjà, de la « civilisation ». Les sous-titres de chacun des volumes indiquent les bornes chronologiques :  Décrire l’Égypte, ravager la Palestine, avec en couverture un dessin de Napoléon Bonaparte à dos de chameau, et Décrire l’empire ottoman autour de 1830  (en attendant la suite qui devrait nous conduire jusqu’en 1948). Un travail historique qui n’a rien de celui d’une amatrice et on n’est pas étonné d’apprendre qu’Henry Laurens, professeur au Collège de France a ouvert ses portes à l’auteure pour répondre à ses interrogations, pour l’éclairer dans sa recherche.

Je me plonge à nouveau dans cet opus, et je suis leurs méandres, les pistes sur lesquelles nous entraîne l’auteure, qui mélange allègrement le passé et le présent, des souvenirs de voyage en Israël, les mémoires d’un vieux juif d’extrême gauche de 85 ans ayant émigré en 1949, et qui se demande comment il a pu passer à côté de l’expulsion des Palestiniens, ou des réflexions sur le génocide arménien.

Sous une apparence brouillonne, c’est un récit en fait très structuré, un propos clair, accompagné par une illustration originale, entre caricatures et hallucinations, qui nous entraîne de la conquête de l’Égypte aux empiètements européens sur l’empire ottoman ; des rivalités entre la France, la Russie et le Royaume-Uni à l’insurrection grecque de 1830 pour laquelle l’Europe se mobilise au nom du droit des peuples, au moment même où la France envahit l’Algérie et écrase les Algériens. Et on fait même un détour par les Indiens d’Amérique : l’histoire de cette époque est déjà mondiale. Il faut accepter de se laisser guider dans ce voyage à travers l’espace et le temps, par les dessins, les divagations des deux auteures (pour une fois, laissons le féminin l’emporter sur le masculin). Et donner libre cours à l’imagination, une imagination qui aurait été, enfin, décolonisée.

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