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Roman

Dernière oasis avant le chaos

Le dernier livre de l’écrivain libanais Charif Majdalani se présente comme un roman d’aventures à la recherche de trésors antiques oubliés, mais développe peu à peu une réflexion historiographique et géopolitique avec pour toile de fond la guerre, de l’Irak, des Bédouins et des Kurdes au conflit syrien et à l’organisation de l’État islamique.

C’est entre les lignes de front contre l’avancée des djihadistes de l’organisation de l’État islamique (OEI) en Irak durant l’été 2014 que prend place le récit. Dans une plantation abandonnée, le général sunnite Ghabdan a installé une unité qui surveille au sud, à l’ouest et au nord la menace des « milices archaïques » qui pour le moment n’inquiètent pas les soldats confiants. Arrive un spécialiste en archéologie orientale qui doit expertiser des pièces antiques dont l’origine reste mystérieuse et qui sont destinées au marché très privé des collectionneurs d’art sans scrupule.

À partir de là, Charif Majdalani, écrivain libanais de langue française, va mélanger les genres entre un roman méditatif sur la fuite du temps et un roman d’aventure pour questionner la marche de l’histoire.

L’impossible temps suspendu

La « dernière oasis » n’est pas qu’un simple îlot de verdure au milieu du désert ; c’est un espace épargné par l’histoire qui emporte dans ses flots les individus. L’atmosphère du lieu fait tout de suite penser à celle du fort Bastiani dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati. Autrefois fastueux, comme l’était le fort de Buzzati, il est aujourd’hui presque à l’abandon, occupé par des militaires toujours à l’affut d’une menace qui semble ne jamais se concrétiser. L’immuable paysage des montagnes et du désert entraine le personnage principal dans un état contemplatif auquel il s’abandonne volontiers. Il connait alors la tranquille répétition du quotidien et savoure cette expérience hors du temps, aux confins du monde.

La poésie et l’évocation régulière de l’histoire antique entretiennent une nostalgie qui teinte les propos des personnages et notamment ceux du général Ghabdan : « Il parait que le paradis de la Bible est inspiré de ce que furent les riches terres d’ici ». Ce chef local, au physique imposant et au comportement intrigant, veut redonner à ces terres arides leur richesse passée. On oscille constamment entre un passé sublimé et un présent instable et effrayant, qui empêche d’envisager l’avenir. Bien des obstacles se dressent en effet entre son rêve et les événements qui se déroulent en Irak en 2014 : de la corruption à l’incompétence des dirigeants et de l’armée aux injustices faites aux communautés, et à la montée en puissance des factions djihadistes.

« Tout n’est que chaos »

La lecture de l’histoire est l’un des thèmes majeurs du roman. Deux visions s’opposent : alors que ses interlocuteurs sont persuadés qu’il s’agit d’un mouvement répétitif orchestré par des « forces supérieures » — les Américains, les Russes ou Dieu — qui dessinent des plans avec un objectif clair, le narrateur se plait à imaginer des scénarios contrefactuels pour démontrer l’importance du hasard dans le déroulement de l’histoire :

Si Alexandre le Grand n’était pas mort accidentellement, sans doute à cause d’une bactérie qui s’était logée dans un fromage ou dans un morceau de viande, son empire ne se serait pas effondré, les Romains n’auraient ensuite pas eu tant de facilité à dominer le monde, après quoi ni le christianisme ni l’islam ne seraient peut-être nés, parce que Rome s’est faite sur les décombres des fragiles royaumes grecs issus de la conquête d’Alexandre et les religions monothéistes ne se sont diffusées avec tant de facilité que grâce à l’unité que Rome avait instaurée sur la Méditerranée.

En filigrane, la puissance d’attraction des théories du complot qui permettent à chacun d’expliquer la violence et le désordre et d’appréhender le destin dans une forme de rationalité. La force du roman consiste à plonger le personnage principal au cœur d’événements majeurs qui vont bousculer sa vision de la « fabrique » de l’histoire. Ses doutes le conduisent à des analyses mêlant grand projet d’un homme providentiel, services de renseignement étrangers, trahisons, et le rapprochent ainsi dangereusement du complotisme dont il se moquait au début. L’auteur ne manque pas au passage d’égratigner les analystes en géopolitique qui émettent des hypothèses bien éloignées de la réalité sur le déroulement des événements. Il lance une invitation à rester humble dans notre compréhension de la marche de l’histoire et à accepter son parcours erratique :

Comme de l’Art, nous avons besoin de l’Histoire pour ne pas mourir de la vérité, à savoir que tout n’est que chaos, sans signification et sans but.

Un ego hypertrophié

Charif Majdalani a écrit ce roman à Beyrouth pendant la pandémie de Covid-19 et en pleine faillite du pays. Les réflexions qu’il engage sont profondément liées à la situation désespérée du Liban en particulier et plus largement de la région. Ainsi, ses interrogations sur le sens de l’histoire sont-elles empreintes de l’incompréhension du présent chaotique. La seule réponse que peut apporter l’auteur est la fuite, non pas vers l’étranger, mais vers la nature. Comme si sortir du monde urbain et connecté pouvait protéger de l’inévitable entropie ; comme si cela pouvait permettre de sortir de l’histoire.

On appréciera, comme dans les précédents romans de Charif Majdalani, la richesse de son écriture et les multiples références à l’histoire et à l’art qui ne sont pas artificielles, mais on s’interrogera sur la construction du personnage. Le récit est écrit à la première personne, et c’est donc le personnage principal qui raconte son histoire. Ce point de vue narratif permet généralement au lecteur de s’identifier au personnage, et d’être en empathie avec lui, même lorsqu’il s’agit d’un antihéros. Or le processus d’attachement au narrateur de ce roman est difficile à cause de son égo hypertrophié. Il se vante d’être « le plus en vue dans son domaine d’expertise », se compare à un Arsène Lupin héritier d’une grande famille libanaise ruinée ; et s’il y a des tentatives d’autodérision, elles restent timides et ne tiennent pas dans la durée. Ainsi se retrouve-t-on avec une scène invraisemblable dans laquelle le narrateur traverse la plaine de Ninive cernée par les djihadistes sur une moto avec une jeune femme accrochée derrière lui, cheveux au vent. Pendant tout le roman, la question reste en suspens : l’auteur a-t-il voulu caricaturer son personnage ?

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