Roman

Eden Arabie

« Les yeux de Mansour » de Ryad Girod · Le romancier franco-algérien Ryad Girod publie en France Les yeux de Mansour, pour lequel il a reçu en Algérie le prix Assia Djebbar en décembre 2018.

« L’histoire est un art où les savants et les ignorants se retrouvent à un même niveau. » C’est probablement cette phrase attribuée au savant natif de Tunis Ibn Khaldûn qui résume avec le plus de force le livre du romancier franco-algérien. Récit en forme de mélopée, le dernier roman de Ryad Girod réunit le temps et l’espace arabes, en suivant les pas et le regard de Mansour à travers le Royal Mall de Riyad, les dunes et les falaises du désert du Najd ou bien encore Al-Safa Square où, dans l’attente de sa décapitation, s’est rassemblée une foule hurlant « Gassouh ! Gassouh ! » Coupez-le ! Coupez-le ! »).

Exilé syrien en Arabie saoudite, Mansour Al-Jazaïri, apparent idiot aussi clownesque que génial, est un descendant de l’émir Abdelkader. Son histoire nous est contée par son ami, exilé syrien lui aussi, dont le nom est tenu secret, qui l’accompagne chez le médecin, aux soirées de l’ambassade de France où chez cet étrange couple qui l’emploie comme jardinier paysagiste.

Des êtres venus du passé

Les virées des deux compagnons à travers le désert se font au volant de la Camaro 6. 2. L V8 rouge de Mansour qui fend l’air chaud et sec soufflant sur Mekkah Road. Les roches et les dunes qu’on dit hantées par des esprits sont les autres personnages de ce roman charnel qui partage avec les livres du romancier américain James Lee Burke une même inquiétante sensualité des paysages. À la moiteur des romans de Burke répond l’aridité minérale du livre de Ryad Girod. Mais, un peu comme dans Dans la brume électrique avec les morts confédérés1, surgissent dans Les Yeux de Mansour les âmes spectrales des êtres venus du passé : Abdelkader, bien sûr, mais aussi Ibn Arabi, Hallaj, Al-Farabi ou l’émir Fayçal prononçant son dernier discours.

D’une écriture poétique sans préciosité, Ryad Girod interroge la mélancolie arabe. Il ne la fige pas dans une identité, mais bien dans un rapport à l’histoire, à l’espace, à la littérature et à la politique. En somme, il rend l’arabité universelle, ne se résignant ni à son morcellement, ni à en enterrer ses héros, ses philosophes et ses poètes :

(…) ainsi, je deviendrais mésopotamien (…) Le Libanais phénicien, l’Égyptien trouverait bien le moyen de parler et d’écrire l’antique langue des pharaons, le Maghrébin rétablirait son identité berbère en faisant table rase de son arabité contrariée et l’émir Abdelkader serait perçu, par certains, comme un envahisseur arabe qui avait fini par se ranger du côté des Français et trahir la terre qui avait accueilli ses ancêtres (…)

fait-il dire à son narrateur. Girod raconte l’histoire d’un destin arabe souvent confisqué, comme le fut celui de Mansour et de son ami, tous deux passés par l’école française de Damas et qui, à l’ambassade de France de Riyad — où l’on croise Arnaud Montebourg, Laurent Fabius et Jack Lang — assistent à un discours du président François Hollande exposant les décisions prises pour l’avenir de la Syrie par l’action conjointe des chancelleries française et saoudienne. La soirée se terminera dans l’ivresse et les vomissements de Mansour.

« Je suis la vérité ! »

Les discours politiques, tout comme les extraits des lettres d’Abdelkader ou de poèmes (ceux d’Ibn Arabi en particulier) ne sont pas seulement d’érudites citations, ce sont des images d’archives qui accompagnent la mémoire arabe. C’est cette même mémoire qu’a hérité Mansour, arrière-arrière-arrière-petit-fils d’Abdelkader, mais aussi jumeau moderne du mystique Mansour Al-Hallaj, exécuté à Bagdad en 922 pour avoir, dit-on, publiquement proclamé : « Ana l-haqq ! » Je suis la vérité ! »). Comme le dit son ami anonyme croyant le défendre devant le juge qui préside à son procès pour adultère, Mansour est un jahel, un ignorant. Mais c’est un ignorant sans stupidité, un âne magnifique qui sut captiver la belle Nadine, qu’il dérobe à son ex-champion de tennis australien de mari, et avec laquelle il passe ses journées dans une chambre où flottent les parfums du santal et de l’oud et où elle récite des vers d’Omar Khayyam et de Hafiz.

Suivant les répétitions rythmiques et circulaires du dhikr2 des chants soufis, les phrases du roman de Riyad Girod explorent les mélodies d’un monde arabe à travers les époques et font de lui notre intime.

1Payot & Rivages, 1994, adapté au cinéma en 2009 par Bertrand Tavernier.

2NDLR. Répétition rythmique du nom de Dieu.

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