Série télévisée

Égypte. « Le Choix 2 » ou la limite de la propagande par la fiction

La deuxième saison de la série Al-Ikhtiyar diffusée pendant le mois du ramadan (mi-avril à mi-mai 2021) revient sur la destitution du président Mohamed Morsi et la violence qui s’en est suivi. Mais la fiction peine à redorer l’image du régime sans provoquer le rire amer de la population.

En mai 2021, plusieurs Égyptiens ont dénoncé sur Facebook la fermeture de la place Tahrir au Caire, occupée par l’équipe de tournage du feuilleton Al-Ikhtiyar 2 (Le Choix 2) qui filmait le dernier épisode de la deuxième saison, diffusée durant le ramadan. Le tournage avait lieu sous haute protection et avec une présence massive des forces de l’ordre. Dans ce volet, le réalisateur Peter Mimi donne à voir la vision officielle des événements qu’a connus le pays lors de la destitution du président élu Mohamed Morsi en juin-juillet 2013, notamment ce qui s’est passé sur les places de Rabaa Al-Adawiya et Ennahda, théâtres de massacres à l’encontre des partisans des Frères musulmans qui ont fait plus de 800 morts. C’est la première fois que les autorités s’expriment sur le sujet à travers une œuvre de fiction d’une aussi grande qualité, du moins d’un point de vue technique.

Le feuilleton repose en effet sur un bon casting, des affrontements d’une grande qualité cinématographique et un scénario bien ficelé. Il commence avec le sit-in des partisans du président Mohamed Morsi le 28 juin 2013 en réaction à la manifestation qui a lieu au même moment place Tahrir, lors de laquelle les opposants aux Frères musulmans appellent à la démission du président. Trois jours plus tard, les militaires posent un ultimatum à ce dernier, dans le cadre de ce qui sera plus tard appelé dans le récit officiel « la révolution de juillet ».

Propagande et contre-effets

Les premiers épisodes d’Al-Ikhtiyar 2 n’ont pas manqué de susciter la curiosité et l’intérêt du public, ce qui est loin d’être facile pour un feuilleton dont les enjeux sont principalement sécuritaires, qui ne compte presque pas de rôles féminins et qui est dépourvu de thématiques sociales.

Pourtant, la série rappelle de prime abord les films hollywoodiens chantant les louanges de l’armée américaine en Irak ou en Afghanistan, en dépeignant les soldats sous un visage humain, quitte à invisibiliser les populations occupées. En cela, Mimi fait appel à une esthétique occidentale et à la tradition des films « patriotiques » qui servent souvent la propagande d’État. L’épisode que tout le monde attendait était celui qui raconterait la fin du sit-in de la place de Rabaa. La série a alors présenté les forces de l’ordre sous une forme angélique, en faisant des héros qui allient une grande culture et une excellente connaissance de l’histoire à une éthique irréprochable, sans parler de leurs qualités de combattants.

À partir de là, la série est devenue un objet de dérision et un inspirateur de mèmes1 sur les réseaux sociaux. Certains utilisateurs l’ont ironiquement classée dans la catégorie science-fiction, tandis que d’autres l’ont qualifiée d’hagiographie comme on en fait pour les prophètes, eu égard à l’aura de sacralité qui entoure le récit. Le personnage principal, l’officier Zakariya Younès interprété par l’acteur Karim Abdelaziz a également été raillé pour la manière très (trop) humaine avec laquelle il mène ses interrogatoires avec les détenus, avec des répliques comme : « Tu ne signeras que les aveux que tu as réellement faits », « Nous ne toucherons pas à ta famille, nous la protègerons », « Tu veux manger ou boire quelque chose ? ». Autant de répliques inimaginables dans la réalité, comme le prouve le nombre de détenus qui croupissent en prison à cause de l’activité d’un de leurs proches, sans parler des conditions de détention déplorables. Un utilisateur égyptien a commenté, sarcastique : « Le problème avec les forces de sécurité en Égypte, c’est qu’ils ne te commandent jamais une pizza pepperoni. »

Ainsi, la propagande des autorités s’est retournée contre elles. Pis encore, en plus des moqueries, les utilisateurs des réseaux sociaux se sont mis à partager les histoires des détenus politiques, et à rappeler la torture, les disparitions et les morts dont sont coupables les forces de sécurité égyptiennes, à l’instar de l’histoire de Giulio Regeni, ce jeune doctorant italien enlevé, torturé et tué en Égypte en 2016.

Un vernis artistique

Le feuilleton s’est acharné à diviser le peuple égyptien entre bons — les forces de sécurité et leurs soutiens — et méchants — les manifestants de Rabaa et tous les soutiens et sympathisants des Frères musulmans. Un discours manichéen qui se manifeste notamment dans cette phrase prononcée par l’acteur Ahmed Mekki qui joue le rôle d’un officier : « Il y a des gens comme ça… Tu veux les aider, tu tends la main pour les sauver et tu découvres qu’ils veulent ta peau . »

Ahmed Mekki est un artiste qui s’est fait connaître du grand public à travers ses chansons de rap et sa participation à une sitcom. Le voir dans un rôle aussi sérieux dénote, sans que son jeu apporte grand-chose. Son personnage tient un discours patriotique sans subtilité, ponctué parfois de références religieuses. On croirait presque que le seul but de l’acteur était de démontrer sa capacité à jouer un rôle sérieux et à tenir un discours « éclaireur ». Mais en se posant en héros dramatique qui prend la défense d’un régime sanguinaire, il a perdu une partie de son public, surtout parmi les jeunes.

Mekki n’est pas le seul dans ce cas. Le feuilleton a fait appel à plusieurs acteurs dont les rôles ne dépassent généralement pas un seul épisode. La plupart d’entre eux n’avaient pas pris une position claire par rapport à la révolution du 25 janvier 2011. Mais aujourd’hui, ils soutiennent le récit officiel de l’État, à l’instar de Mohamed Farag ou Achraf Abdel Baqi, qui ont interprété les rôles d’officiers de police.

Les Frères musulmans ou l’origine de tous les maux

Al-Ikhtiyar 2 n’ambitionne pas tant d’être une œuvre artistique qu’un document historique. Pour ce faire, il mêle les scènes réelles filmées en 2013 aux scènes de fiction, en mentionnant qu’il s’agit d’enregistrements de l’époque. Il donne également des informations précises sur le nom et le rang des officiers dont les personnages sont inspirés de personnes ayant réellement existé. Ces procédés visent à démontrer que nombre de manifestants parmi les partisans des Frères musulmans étaient armés, chose qui a été formellement démentie par les associations de défense des droits humains à l’époque. Le nombre de morts du côté des manifestants qui dépasse de très loin celui des forces de l’ordre suffit à leur donner raison.

Un autre épisode se concentre sur l’incendie du commissariat de Kerdassa, à Guizeh, qui a eu lieu dans les heures qui ont suivi le démantèlement du sit-in de la place Rabaa. Lors de cet incident, les assaillants avaient torturé et tué une douzaine de policiers, dont cinq officiers. Dans la série, un personnage féminin du nom de Samia Chenan participe à cette attaque et asperge les policiers d’acide. Pourtant, aucune enquête ne mentionne l’usage de produits chimiques ce jour-là. D’autres manifestants, dont les procès sont toujours en attente, prennent part à des actes de violence et de terrorisme, tandis que les forces de l’ordre ne font preuve de violence qu’au nom de l’intérêt suprême de l’État et pour le bien du pays.

L’acteur d’origine jordanienne Iyad Nassar joue le rôle du lieutenant-colonel Mohamed Mabrouk, tué à la suite d’une collaboration entre ses collègues et des membres des Frères musulmans. Ces derniers représentent sans conteste la cible privilégiée du feuilleton, qui les accuse de tous les méfaits, quitte à tordre la réalité. En effet, l’assassinat de Mohamed Mabrouk devant chez lui a été revendiqué par Ansar Bayt Al-Maqdis, un groupe djihadiste actif dans le Sinaï. Le personnage parle dans le feuilleton des livres de Sayyid Qotb, l’idéologue des Frères musulmans, comme étant « la Constitution des takfiristes », faisant fi des différences idéologiques entre la confrérie égyptienne et les groupes djihadistes.

Une production étroitement encadrée par l’État

Il est triste de constater la banalité avec laquelle une telle série est diffusée, dix ans après la révolution et après tous les morts et les victimes qu’a connus l’Égypte ces dernières années. Pis encore, encenser le feuilleton était la norme, tandis que la moindre critique était mal vue et associée à une critique directe du régime. Certains ont même pu se racheter auprès du pouvoir grâce à la série. C’est le cas notamment de l’ancien homme d’affaires Achraf Saad qui a fui le pays depuis plusieurs années, après avoir été poursuivi pour détournement d’argent. Curieux hasard : quelques jours après un tweet où il qualifiait la série d’« héroïque », il est rentré en Égypte en toute impunité. Le député et journaliste Mostafa Bakri a quant à lui été plus loin, en qualifiant l’accident de train qui a eu lieu entre Le Caire et Mansourah le 18 avril 2021 — soit quelques jours après le début du ramadan — de « complot visant à détourner l’attention du succès de l’épisode qui traite de la fin du sit-in de Rabaa ».

L’association systématique entre le feuilleton et le régime s’explique par la très grande proximité du directeur de la société de production Synergy, Tamer Morsi, qui a quasiment aujourd’hui le monopole de la production des séries en Égypte, avec le régime. Le président Abdel Farrah Al-Sissi lui-même n’a d’ailleurs pas tari d’éloges sur Al-Ikhtiyar 2.

Par ailleurs, l’État s’est impliqué par le passé dans la production de films et de séries autour de thématiques comme le terrorisme et l’extrémisme, comme le film Les Oiseaux des ténèbres (1995) avec Yosra et Adel Imam.

La deuxième saison d’Al-Ikhtiyar n’a pas eu le même succès que la première, qui mettait en scène les opérations militaires contre les groupes armés dans le Sinaï. La sacralisation des forces de l’ordre est devenue caricaturale, et peu crédible pour les Égyptiens qui en ont une image tout autre dans leur vie quotidienne. De même, Al-Ikhtiyar 2 donne une version très partiale d’une histoire dont les acteurs et les témoins sont encore vivants, et qui ne cesse d’être contestée par les militants des droits humains et les journalistes.

Sur la place Tahrir, les acteurs ont chanté la chanson « Le deuil ne nous ressemble pas » où l’on entend :

Le deuil ne nous ressemble pas
Nous sommes un volcan dont la colère bouillonne
Le droit de chaque martyre est de notre responsabilité
Et son heure viendra _Nous sommes cent millions d’officiers Mabrouk _Quant à Mansy, il peut être ton frère ou ton fils
Chaque martyr qui s’est sacrifié pour nous est toujours vivant

Cette chanson aurait pu avoir une autre symbolique, et la fermeture de la place Tahrir aurait pu être acceptée, si ce qualificatif de « martyrs » incluait les morts dans les rangs des révolutionnaires ou des manifestants de Rabaa, et si la place Tahrir était demeurée le symbole de la révolution de janvier 2011 et pas seulement de juin 2013. Cela aurait pu être le cas, si cette série était là pour parler de tous les Égyptiens.

1Un mème internet est un élément de la culture web : vidéo, GIF, hashtag, etc. repris et diffusé en masse.

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