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Discours d’Omar Robert Hamilton à l’Institut du monde arabe

Égypte. Quand l’avenir était à portée de la main

Le texte qui suit est le discours prononcé par l’écrivain anglo-égyptien Omar Robert Hamilton le 24 octobre 2018 à l’Institut du monde arabe (IMA) lors de sa réception du Prix de la littérature arabe 2018 qui lui a été attribué pour La ville gagne toujours (Gallimard, mars 2018), récit d’une révolution égyptienne vécue par toute une génération aujourd’hui muselée.

Le Caire, 21 novembre 2011. — Manifestation anti-SCAF (Conseil suprême des forces armées)

Bonsoir,

Tout d’abord, permettez-moi de dire que c’est un immense honneur, et je dois remercier mon éditeur, Gallimard, ma rédactrice en chef, Marie-Pierre Gracedieu ; ainsi que ma traductrice, Sarah Gurcel. Travailler avec elle sur la traduction a été un plaisir et un défi intellectuel de premier ordre, et il est clair qu’elle a su garder le texte bien vivant en français.

Depuis l’annonce du prix, la question s’est posée de savoir si un livre écrit en anglais peut être qualifié de « littérature arabe ». En 2014, quand j’ai commencé à écrire ce roman, je ne savais pas exactement ce que je faisais. Je savais seulement que je devais écrire quelque chose sur les trois années précédentes passées au Caire, et écrire avant d’oublier. Avec le temps, j’ai compris que j’écrivais un roman et que son but serait de traduire une expérience — de la transmettre au lecteur, au monde extérieur, à l’avenir. Ce récit ne devait pas être exhaustif, c’était plutôt une immersion dans le flux psychologique et émotionnel de l’histoire.

Entre le colonisateur et le colonisé

Je n’avais pas d’autre choix que de l’écrire en anglais, et j’ai choisi de ne pas traduire avec une fidélité trop rigide ce qui reste une expérience très « arabe », mais de me donner l’espace nécessaire pour m’exprimer en anglais vernaculaire. Les dialogues devaient paraître vivants, contemporains et urbains en anglais ; j’ai donc essayé de créer pour mes personnages une sorte de croisement entre le langage du Caire et celui d’un pub de Londres. J’espère y être arrivé.

Quiconque vit dans plusieurs lieux, entre l’espace du colonisateur et celui du colonisé se retrouve à faire un travail d’intermédiaire, de traducteur, d’interprète : lutter contre les interprétations erronées, contre l’orientalisme, contre la structure culturelle de l’impérialisme économique moderne du Nord. L’une des plus grandes libérations des révolutions arabes fut de rompre avec cette habitude. Pour une fois, il n’était plus essentiel de « traduire » pour le Nord. En Égypte, on avait l’impression que la révolution réussirait ou échouerait dans les frontières nationales. Au début, il n’y avait pas de « Grand Jeu »1 géopolitique autour du pays. La bataille était nationale. Et mon rôle dans cette bataille était national.

Avec un groupe d’amis, nous avons créé au Caire un collectif de médias militants. Nous avons raconté ce qui se passait dans les rues et publié régulièrement des vidéos en ligne. Nous faisions partie d’une guerre de l’information dans laquelle il suffisait d’une bonne vidéo pour faire descendre les gens dans la rue. La violence est devenue la pierre angulaire de notre travail. Lorsque l’État nie qu’il tue ses citoyens, il est politiquement efficace de prouver qu’il ment.

Abdel Fattah Al-Sissi a tout changé. Le massacre de Rabia, au cours duquel 900 partisans du président évincé Mohamed Morsi ont été tués, a eu lieu en direct à la télévision. Il a été conçu pour être vu et pour terrifier la population. La violence de l’État ne devait plus être niée, mais amplifiée.

La bataille est devenue internationale.

Aujourd’hui, Sissi est glorifié par la communauté internationale. Son régime est financé par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ; il a noué une alliance stratégique avec la Russie en lui achetant des armes et un programme nucléaire, et obtenu une couverture politique de la France et de l’Allemagne en leur achetant des armes et des centrales électriques. Nous sommes maintenant imbriqués dans la politique mondiale, et nous avons retrouvé des rapports de type colonial, aussi dynamiques et contraignants qu’avant la décolonisation.

Un monde pour les super-riches

Mais les rôles du traducteur, de l’interprète, de la personne de deux lieux ont profondément changé. Avec l’élection de Donald Trump, le monde a découvert une situation qui couvait depuis longtemps : pays après pays, la droite réussit à s’emparer des leviers de la démocratie et à cimenter un nouveau régime international d’élites hyper riches. Dans les médias, on appelle cela une « crise de la démocratie ». Cette crise est attribuée au racisme, au tribalisme, au manque d’éducation, à la manipulation des médias sociaux, à des migrations incontrôlées. Mais aucune de ces explications n’aide à comprendre ce qui se passe.

Le fait est qu’il y a toujours eu deux crises parallèles dans l’histoire de la démocratie libérale. La première touche au concept même de suffrage universel : des gens peuvent être exclus de la démocratie. Les femmes, les esclaves, les colonisés, les sous-éduqués et les pauvres doivent se battre pour que leurs droits soient reconnus. La seconde crise est celle de la relation entre démocratie et capital : la richesse serait un rempart contre la tyrannie. Il faudrait devenir plus riche pour devenir plus libre. En anglais, le mot « liberal » suscite toujours la confusion. Une démocratie libérale, est-ce un système moral progressiste dans lequel chacun peut être accepté et représenté ? Ou bien un système de pouvoir opposé à la transmission héréditaire, dans lequel l’équité est assurée par un marché concurrentiel et ouvert ? L’exploitation de la zone grise entre les deux était au cœur du projet colonial : ouverture de nouveaux marchés, accompagnée d’une violence terrible au nom du progrès.

En Égypte, Hosni Moubarak fut le satrape colonial idéal. Celui qui désindustrialise, libéralise et déréglemente le pays au point de le démolir. Dans les années précédant 2011, il était félicité par les institutions financières internationales libérales, pendant qu’une bulle économique gonflait et gonflait, jusqu’à éclater en révolution.

Dans l’ivresse des révolutions arabes, on a entrevu l’occasion de corriger l’histoire. La partie du monde la plus enchaînée par le colonialisme contemporain serait celle où naîtrait le nouveau monde. Les principales expériences politiques de ma génération ont été des défaites : l’invasion de l’Irak, la poursuite de la colonisation de la Palestine, le krach de 2008, puis les déceptions face aux renoncements de Barack Obama. Les révolutions arabes n’allaient pas être des défaites. Elles allaient reconstruire le concept même de démocratie pour le XXIe siècle : une démocratie qui n’aurait pas besoin de colonies pour ses marchés, une démocratie qui n’aurait pas besoin de frontières pour ses citoyens, une démocratie construite sur les principes universels de « pain, liberté, justice sociale », et non sur les sables mouvants des théories économiques. Faut-il s’étonner que les grandes puissances mondiales, celles qui profitent le plus du statu quo, se soient opposées à nous dès le début ? Faut-il s’étonner que Sissi ait été célébré de Washington à Moscou comme garant de la « stabilité » ?

L’histoire n’est pas une succession de défaites ou de victoires. C’est une rivière qui enfle et qui serpente, une avalanche qui vous rattrape soudainement et vous ensevelit, ou un marais dans lequel on perd son chemin. Ce livre existe pour témoigner d’une époque où nous avions un avenir à portée de main. Il a été écrit après la perte de cet avenir, dans l’espoir qu’il reste une chance de le retrouver. Ce qui nous ramène à la crise actuelle de la démocratie.

Le rôle terrible de la France

Je crois que nous vivons bien plus qu’une crise de la démocratie. Le moteur principal de la civilisation a toujours été le progrès. Les humains construisent, ils font des plans, et ils pensent que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Pour notre génération, ce n’est pas le cas. Pas seulement pour nous en Égypte, mais pour une génération mondiale promise à une vie entière de désespoir politique et d’austérité économique. Nous vivons dans un monde où les technologies de la communication ont effacé le temps, où les avions ont annulé l’espace, et où le coût écologique du capitalisme annule tout simplement l’avenir.

Ce que nous vivons, ce n’est pas simplement une crise de la démocratie. C’est la raison d’être de notre espèce elle-même qui est en crise. Et comme cette crise est née d’un échec de la démocratie, nous devons justement trouver une solution dans la démocratie. Nous devons éliminer les contradictions qu’on a laissé grandir en son sein pendant si longtemps. Nous ne devons plus accepter des gouvernements qui utilisent le langage du libéralisme moral comme couverture du pillage économique.

La France est depuis longtemps un fournisseur d’armes de l’Égypte — les véhicules Sherpa de Renault ont joué un rôle déterminant dans le massacre de Rabia. Et depuis le massacre, aucun pays n’a vu ses ventes d’armes augmenter aussi rapidement que celles de la France. En fait, l’Égypte achète maintenant plus d’armes à la France qu’aux États-Unis. Il s’agit là d’une violation directe du droit communautaire de l’Union européenne, qui impose aux États membres de, je cite, « refuser une licence d’exportation s’il existe un risque évident que la technologie ou l’équipement militaire à exporter puisse être utilisé à des fins de répression interne ».

Rien de nouveau, malheureusement, dans cette hypocrisie. Elle s’inscrit dans la continuité du double langage qui a toujours existé entre colonisateur et colonisé. Les prétextes sont la création d’emplois, la guerre contre le terrorisme et la quête sans fin de stabilité.

« Il n’y a plus de périphérie »

Mais la stabilité ne peut venir qu’avec la justice. Et la vérité est que la distance entre le colonisateur et le colonisé est en train de disparaître.

Les espaces coloniaux ont toujours été utilisés comme lieux d’expérimentation de tactiques de contrôle utilisables dans la métropole. Des bombardements aériens en Éthiopie (en 1936) au terrain d’essai du néolibéralisme dans le Chili d’Augusto Pinochet en passant par le marché international en plein essor de la technologie israélienne en matière de surveillance et de drones, les expériences en périphérie ne restent pas à la périphérie.

L’avenir est conçu, testé et affiné dans les colonies. L’exemple le plus clair est l’agence Internet Cambridge Analytica. Elle a acquis une renommée mondiale avec l’élection de Donald Trump, mais c’est à Trinité-et-Tobago que Cambridge Analytica a développé sa méthode et perfectionné ses arguments de vente.

Il n’y a plus de périphérie. Le monde est trop interconnecté. Le rôle du traducteur culturel n’est plus de faire passer l’information d’une langue à l’autre, des marges colonisées au marché métropolitain, mais plutôt de faire la synthèse entre les luttes locales et notre combat commun contre une élite toujours plus mondialisée. L’opposition entre droite et gauche qui a toujours existé dans l’histoire. La bataille pour la démocratie en Égypte est la même que la bataille pour la démocratie en France. Nous devons tous faire face ensemble à cette crise et inventer une nouvelle démocratie, libérée du marché et des frontières impériales.

Tel est le défi. Et c’est ainsi que nous retrouverons une raison d’agir.

1NDLR. Expression désignant à l’origine la rivalité coloniale entre la Russie et le Royaume-Uni en Asie au XIXe siècle et par extension, toute situation de bataille diplomatique d’envergure géopolitique.

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