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États-Unis et Iran, des alliés improbables en Irak

Sur le site du think-tank Brookings, Kenneth Pollack, l’un des spécialistes américains du Golfe, publie un long texte intitulé « Tehran and Washington : Unlikely Allies In An Unstable Iraq » (3 juin).

Pollack s’interroge : pourquoi l’Irak ne glisse-t-il pas plus rapidement dans la guerre civile, compte tenu des évolutions internes et régionales ? Trois raisons : la peur des dirigeants irakiens d’un affrontement sunnites-chiites ; la retenue des Kurdes et, élément inattendu, la politique de Téhéran.

« Selon diverses sources irakiennes, l’Iran a exhorté Nouri al-Maliki (le premier ministre irakien) et d’autres dirigeants chiites à ne pas réagir de façon excessive aux manœuvres sunnites et kurdes. »

« Comme toujours avec l’Iran, nous devons faire attention à ce que nous savons réellement. Pour des raisons évidentes, les Iraniens ne parlent pas publiquement de ce qu’ils veulent faire en Irak. Quant aux Irakiens, ils en parlent à l’infini, mais chaque politicien irakien a des arrière-pensées et cache la vérité. Cela étant dit, il est clair que l’Iran a les moyens d’exercer une influence considérable en Irak aujourd’hui. De ses liens commerciaux essentiels à sa capacité de recourir à la violence en Irak, en passant par son soutien à divers groupes irakiens, les Iraniens ont un certain nombre de leviers dans ce pays. »

« Cela dit, il est important de comprendre que le premier ministre Nouri al-Maliki lui-même n’est pas un valet iranien, comme il est parfois affirmé à tort. Bien que Maliki soit un chauvin chiite, il se voit aussi comme un Arabe et un nationaliste irakien. Sa plus grande fierté est d’avoir ordonné en 2008 une offensive américano-irakienne qui a brisé la milice (chiite) Jaish al-Mahdi – proche de l’Iran – et l’a expulsée du pays. Comme il est lui-même un islamiste chiite, cette action l’a rendu énormément populaire parmi ses compatriotes. »

Nouri al-Maliki est devenu bon gré mal gré dépendant des Iraniens. À plusieurs reprises ils lui ont sauvé la mise, notamment en 2010 en lui assurant le soutien du courant sadriste. « Ainsi, Maliki déteste les Iraniens, mais il a besoin d’eux aussi, ce qui ajoute à l’influence de Téhéran à Bagdad. »

Pollack en vient au sujet essentiel de son papier :

« Bien que la plupart des Américains ont tendance à penser que les États-Unis et l’Iran seront dans des bords opposés sur chaque question au Proche-Orient, en Irak cela n’est pas vrai. Dans les premières années après l’invasion américaine de l’Irak (2003), l’Iran était en fait très utile aux États-Unis : Téhéran n’a pas soutenu les milices et les rebelles, et a encouragé ses alliés irakiens à s’inscrire dans le projet américain de construire une démocratie là-bas, probablement parce que Téhéran craignait une confrontation ouverte avec les États-Unis, que l’Irak sombre dans le chaos et la guerre civile, et savait que toute démocratie en Irak serait inévitablement dominée par les chiites, ce qui serait probablement favorable à l’Iran. Bien sûr, une fois que l’Irak a glissé dans la guerre civile, l’Iran a changé et soutenu toutes sortes de milices irakiennes et des attaques contre les Américains pour tenter d’écarter leurs troupes de son chemin. Mais ce changement n’a pas eu lieu avant la fin de 2005, voire le début 2006. »

C’est à une situation similaire à celle d’avant 2006 que nous revenons aujourd’hui poursuit Pollack :

« Selon diverses sources irakiennes, l’Iran estime qu’il a déjà assez à faire avec la Syrie et ne veut pas ouvrir un nouveau front dans la guerre civile régionale entre sunnites et chiites que de nombreux extrémistes sunnites sont en train de prêcher. Les Iraniens reconnaissent qu’ils ne profiteraient pas des peurs d’une guerre plus large entre sunnites et chiites et tentent d’empêcher celle-ci d’émerger — ce qui se passerait si la guerre civile reprenait en Irak. Par ailleurs, Téhéran sait qu’une guerre civile à ses portes serait particulièrement dangereuse et risquerait de déborder à l’intérieur et d’affecter l’Iran, ses propres minorités rétives et son fragile équilibre politique interne. »

« D’autre Irakiens déclarent que Téhéran voit une nouvelle guerre civile en Irak comme étant potentiellement nuisible à sa position enviable en Irak. À moins que les chiites ne remportent une victoire écrasante, le statu quo est préférable à toute autre issue pour eux. Dans un autre scénario, l’Irak serait déchiré par les combats et le gouvernement dominé par les chiites serait susceptible de perdre le contrôle de certaines parties de l’Irak. Du point de vue de Téhéran, il vaut mieux avoir les chiites en contrôle de l’ensemble du pays, en partie pour permettre à l’Iran de transférer des fournitures à leurs alliés en Syrie. »

« Ainsi, une fois de plus, les Irakiens sont déconcertés par la collusion apparente de l’Iran et des États-Unis s’agissant de l’Irak. Bien que Washington et Téhéran prétendent s’opposer, ce que les Irakiens ont vu, au moins depuis 2010 (mais sans doute depuis plus longtemps), ce sont les Américains et les Iraniens poussant dans le même sens : en faveur de Maliki contre toute opposition, et contre un regain de violence. Il n’est pas étonnant que beaucoup d’Irakiens pensent soit que les États-Unis ne comprennent pas leurs propres intérêts, soit que nous les vendons aux Iraniens en échange de quelque chose qu’ils ne peuvent pas comprendre. »