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Insultes racistes. La persistance de l’impensé colonial

Plongée dans les insultes françaises dont l’origine remonte au racisme colonial.

CRAN

Notre État […] a favorisé l’irruption et l’installation en France de races primitives ou imperméables, dont les civilisations, par leur médiocrité ou leur caractère exclusif, ne peuvent donner que des amalgames lamentables et rabaisser le standard de vie et la valeur technique de la classe ouvrière française. L’Arabe pullule à Grenelle et à Pantin.

Ce propos révoltant n’est pas d’un journaliste contemporain bien connu, mis en avant par un média par un besoin malsain d’auditoire et plusieurs fois condamné pour « incitation à la haine raciale », mais celui qu’un des grands de la littérature française dont on encense l’œuvre dans l’École de la République, à savoir Jean Giraudoux dans Pleins pouvoirs (Gallimard, 1939) pouvait naguère tenir, en pleine harmonie avec l’esprit de son époque.

Des racines historiques

Le 14 février 2017 à Alger, sur Echourouk TV, Emmanuel Macron qualifiait à juste titre la colonisation de « crime contre l’humanité ». Mais est-ce que la page de la colonisation est vraiment définitivement tournée, comme il le signifie quand il affirme, dans son entretien à Jeune Afrique le 20 novembre 2020, que « nous ne devons pas rester prisonniers de notre passé » ? Et quand, dans son discours aux Mureaux du 2 octobre, il se déclare indigné de voir « des enfants de la République, parfois d’ailleurs, enfants ou petits-enfants de citoyens aujourd’hui issus de l’immigration et venus du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne, revisiter leur identité par un discours postcolonial ou anticolonial », et tomber ainsi dans le piège des discours qui, selon lui, nourrissent le « séparatisme » ?

Cela revient à couper de leurs racines historiques la formation des ghettos où notre société relègue et enferme nombre de nos concitoyens d’ascendance maghrébine ou noire. Cela dissuade aussi de comprendre la cause des discriminations à l’embauche, au logement et à l’origine territoriale, ainsi que la pratique des contrôles au faciès qui les affectent quotidiennement, autant de faits établis que des gens sérieux dénoncent comme relevant d’un « racisme structurel » ou systémique ». Cela implique encore de nier l’inertie de l’imaginaire esclavagiste et colonial dans la psyché collective. Cela interdit enfin de s’en prendre au pendant idéel de toutes ces pratiques, c’est-à-dire aux préjugés encore cultivés dans une partie de la sphère politico-médiatique, par ailleurs confortés par des intellectuels à l’arrogance ignare. Ceux-ci colportent les idées que nous n’aurions rien à apprendre de la civilisation arabe et islamique, ou que l’homme africain « n’est pas assez entré dans l’histoire », et se complaisent à rabaisser des peuples hier soumis pour justifier justement leur mise sous le joug, faisant peser cette dépréciation sur les Français qui ont un rapport avec eux.

Le vieux vocabulaire raciste

Une manière de mesurer ce phénomène est de considérer, comme le fait Alain Ruscio dans Des racines coloniales du racisme « à la française ». Petit dictionnaire des insultes racistes (Les Indes savantes, 29 octobre 2020), le vieux vocabulaire colonialo-raciste, qui « ne s’est pas éteint avec le système ». Si « l’insulte est devenue un délit puni par la loi », elle court pourtant, dans les échanges de comptoir comme dans la littérature — pas seulement celle empreinte de nostalgie coloniale, mais aussi celle qui traduit la vie de tous les jours de la société française.

La quarantaine de termes insultants et injurieux retenus dans cet ouvrage recouvre géographiquement l’éventail des différentes parties de l’empire français, y compris l’Indochine, objet des premiers travaux d’Alain Ruscio sur la colonisation. Ainsi les mots « congaï » pour « jeune femme » et « niakoué », équivalent de « viet » pour « vietnamien » en général. Du fait de l’importance de la sédentarisation des populations venues d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne ou des DOM-TOM, les mots « Arabe », « Bédouin », « beur », « bicot », « crouille », « fatma », « fellagha », « melon », « moukère », « raton » ou « sidi » pour les « Maghrébins » d’un côté, « bamboula », « boule de neige », « chocolat », « cirage », « mal blanchi » ou « mal lavé », « nègre », « négresse » et « négro » ainsi que « singe » — sans parler de « bougnoule », né pour désigner les noirs, mais qui s’est déplacé sur les Maghrébins — sont bien plus fréquents dans la langue courante. Et puis il y a des termes dont on a oublié l’origine et qui désignaient au départ le « colonisé » en général, comme « racaille », « salopard » ou « sauvageon », mais qui prennent dès lors une étrange résonance dans la bouche d’hommes politiques contemporains.

Pour tous les termes qu’il nous livre, Alain Ruscio ne se contente pas de nous indiquer l’origine par un travail extrêmement documenté et très souvent original. Il leur consacre aussi à tous un paragraphe titré « Échos contemporains », véritable passage au scanner de la presse et de la littérature contemporaines, et preuves indiscutables, s’il en était besoin, de l’inertie de la mentalité coloniale dans l’imaginaire actuel de la société française. Ce petit recueil rappelle ainsi que nettoyer les écuries d’Augias de la pensée et des conduites héritées de l’esclavage et de la colonisation est vraiment une tâche de salubrité publique.

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