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Islam et politique musulmane

« Ennemis mortels » d’Olivier Le Cour Grandmaison · Les préjugés étalés dans les études universitaires et dans les médias par nombre de soi-disant « spécialistes de l’islam » viennent de loin. Il suffit pour s’en convaincre de lire le dernier livre qu’Olivier Le Cour Grandmaison consacre à l’étude de la période coloniale, tout particulièrement celle qui couvre les IIIe et IVe Républiques.

Illustration © Valérie Gautier

C’est Ernest Renan qui dans des écrits de 1862 à 1883 donne le ton avec ce verdict : l’islam est une religion fruste qui régit toutes les sphères de la vie sociale, s’oppose à la raison et la science, à toute pensée délicate et à tout progrès de la société. La sentence est sans appel : réduit, dans une formule ramassée et efficace, à un « un bloc homogène qui traverse les siècles identique à lui-même », l’islam ne sera éliminé que par le triomphe de la civilisation européenne. Olivier Le Cour Grandmaison montre avec force illustrations comment le prestige scientifique du professeur au Collège de France, avec son aura républicaine d’opposant à l’empire a érigé cette « représentation savante » de l’islam en une vérité officielle, et imprégné durablement tous les domaines de la connaissance.

Cette image est véhiculée par les « spécialistes aussi nombreux que divers : orientalistes, historiens, géographes, juristes, ethnologues, psychiatres, hygiénistes, médecins légistes », mais aussi par des écrivains célèbres. Elle est aussi abondamment illustrée par des ouvrages de vulgarisation, par la presse et les manuels scolaires, et inspire enfin les sphères de la politique. Un exemple qui apparaît comme le côté pratique du « renanisme » est le Code de l’indigénat de 1881 : il établit, à côté de la catégorie juridique de « citoyen français » titulaire de tous les droits civils et politiques modernes, celle de « sujet français » sans droits, soumis à des règles civiles et répressives discriminatoires, ce qui n’est pas sans incidence dans la psyché sociale contemporaine, quand identitaires et suprématistes refusent de voir les musulmans comme de « vrais Français ».

Contre cette vulgate islamophobe, il y a deux sortes d’opposition. L’une, radicale, mais marginale, est illustrée par le positiviste Charles Mismer. Elle démonte pied à pied la thèse de Renan sur l’islam, tant dans ses aspects historiques que contemporains. L’autre, conventionnelle sans être anticolonialiste ni islamophile, s’inquiète des menaces que fait peser pour la domination française la politique de négation et d’humiliation de l’islam. Le maréchal Hubert Lyautey s’en est fait un représentant, mais sans être durablement suivi. Ces deux positions dénoncent, tant sur le plan international que sur le plan intérieur, l’attitude consistant à faire des musulmans des « ennemis mortels ».

Fatalisme et fanatisme

L’étude s’attache à un portrait du musulman d’autant plus intéressant que son inertie est grande dans l’imaginaire postcolonial. Le musulman ethnicisé, qui se confond avec l’Arabe et dont les moindres gestes seraient déterminés par une religion incapable par nature de se distinguer de la politique, hésite constamment entre deux pôles. L’un est le fatalisme, résumé par le fameux mektoub et montré comme contenu dans le terme « islam » fallacieusement traduit par « résignation », laquelle mènerait à l’indolence, à la fainéantise et au refus du progrès économique — ce qui justifierait la domination européenne dans l’intérêt de l’humanité entière. L’autre est le fanatisme qui conduisait hier à des rébellions et mène aujourd’hui à des conduites dites « sécessionnistes », explicables non par un quelconque statut d’oppression et d’infériorisation, mais par le fait que le djihad — réduit à son aspect guerrier — serait un précepte coranique fondamental.

Enfin, fait rarement relevé, mais sous-entendu dans l’actualité (que l’on songe à la présentation politique et médiatique des agressions sexuelles en Allemagne en janvier 2016), la prétendue hyperactivité sexuelle, la lubricité des musulmans trouverait elle aussi sa source dans le Coran, ce qu’incidemment l’Église répète depuis mille ans. Combinée à la polygamie, elle expliquerait les tendances homosexuelles des musulmans, amplement documentées par les médecins coloniaux.

Voilà qui révèle bien la nature des reproches faits à l’Autre : ils ne relèvent pas tant de considérations réelles, mais d’attributs souvent fantasmés, qui naissent du besoin identitaire et raciste de le présenter, dans un processus que l’auteur nomme « barbarisation », comme radicalement différent dans ses mœurs. C’est ainsi que le prétendu atavisme change avec les besoins de l’époque, et que le reproche d’homosexualité d’hier s’inverse de façon ironique de nos jours où les sociétés dites « islamiques » sont dénoncées comme homophobes…

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