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L’angoisse de la France face à la langue arabe

Pour la France, la langue arabe n’est pas une langue comme les autres. C’est ce statut particulier qu’explore Nabil Wakim dans L’Arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France.

J’ai toujours été surpris, dans le métro parisien, d’entendre des annonces en anglais, en espagnol, voire en chinois, mais jamais en arabe. Jusqu’à très récemment, on ne trouvait aucune indication dans cette langue dans les aéroports français, à l’exception de celui de Nice, qui accueille, il est vrai, les riches Golfiens venus se détendre sur la côte.

Le statut de la langue arabe en France est paradoxal, quand on sait que plusieurs millions de personnes (dont la majorité de nationalité française) sont des « Arabes », perçus comme tels. C’est le grand mérite du livre de Nabil Wakim, journaliste au Monde, d’origine libanaise, ne parlant que quelques mots de ce que l’on appelle, de manière simplificatrice, « la langue du Coran », de nous entraîner dans une quête sur le rapport qu’entretient la France avec elle, en parallèle avec une quête plus intime de sa propre relation à cette langue qui a bercé ses quatre premières années au Liban, mais qui lui est devenue étrangère en France.

Une double honte

Chaque année, il se décide à l’étudier, chaque année il échoue dans sa bonne résolution. Mais la naissance de sa fille, sa volonté de lui transmettre un « héritage » — quel que soit le sens que l’on donne à ce mot — l’amène à s’interroger : comment peut-on perdre, comme lui, sa langue maternelle ? Et comment échapper à ce double stigmate : avoir honte quand il voyage au Liban de ne pouvoir comprendre sa famille, y compris sa grand-mère, une chrétienne qui ne parle qu’arabe ; avoir honte, dans les rues françaises quand sa mère parle arabe — une expérience que tout jeune de l’immigration maghrébine a faite.

Ce voyage, à la fois très personnel et très politique dans les allées de l’Hexagone, ponctué de rencontres avec Camelia Jordana, Najat Vallaud-Belkacem, Jack Lang ou Nassira Al-Moaddem, permet de cerner l’ampleur du malentendu. Quand le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, pourtant installé dans la frange la plus à droite de la majorité, envisage que l’on puisse enseigner l’arabe en maternelle, il subit une attaque d’une violence inouïe, aussi bien sur les réseaux sociaux que de la part de bon nombre de politiques : la mesure serait un pas de plus vers « le grand remplacement » ! Quand, dans un collège du Nord, on veut ouvrir une classe d’arabe, les enseignants, dont on peut penser qu’ils sont « de gauche », s’opposent à l’introduction de cette option, au nom de l’intégration. Décidément, la langue arabe fait peur. Pourtant, la réalité est tout autre et il est loin encore le temps où un nombre significatif de Français étudieront l’arabe. Quatorze mille élèves l’étudient, deux fois moins qu’il y a trente ans, et 178 enseignants l’enseignent, soit 20 % de moins qu’il y a dix ans.

Intégration contre effacement

En fait, pour les autorités (et une grande partie de l’opinion), le bon Arabe c’est celui qui oublie sa langue, sa culture et bien sûr sa religion. Comme l’écrit l’auteur, « c’est celui qui choisit d’être le meilleur en français plutôt qu’en arabe » ». Et encore, pourrait-on ajouter, si on s’appelle Nabil, Mohamed ou Fatima, la suspicion restera toujours présente. Au besoin, on invoquera la taqiya, cette dissimulation que les musulmans utilisent pour faire croire qu’ils sont « comme nous ».

Le livre fourmille d’anecdotes savoureuses qui permettent de dédramatiser le débat, de mesurer les différents niveaux de langue, celle du Coran, le littéraire et les différents dialectes nationaux. Le dessinateur Rachid Sguini se rappelle ses vacances au Maroc. Il regardait alors à la télévision un feuilleton, Captain Majed, (Olive et Tom dans la version française) un manga qui met en scène des footballeurs japonais dans un championnat européen. Le doublage en arabe littéraire créait une drôle d’atmosphère : « Un peu comme si des supporters de l’OM criaient du Rabelais et des textes de La Boétie. Un truc du genre “Cessez cette servitude volontaire aux consignes de l’arbitre”. »

Un membre de la direction de l’Institut du monde arabe (IMA) m’avait confié, quelques mois après l’inauguration de cette institution en novembre 1987, l’impression que faisait la visite du lieu sur de nombreuses classes de banlieue, et la fierté des élèves de voir évoquer leur culture, pour une fois de manière positive. Rendre sa dignité à la langue arabe en France serait sûrement un des moyens de combattre ce que nos autorités dénoncent comme « le séparatisme » et qui n’est rien d’autre que le rejet, par la République, d’une partie de ses enfants, de leur histoire, de leur culture.

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