L’Arabie au-delà des mythes

Voyageurs français à Djeddah · Alors que les consulats possèdent des textes en langues européennes déjà connus sur l’histoire de la péninsule Arabique, l’ouvrage de Louis Blin, consul général à Djeddah (2012-2015) présente l’originalité d’offrir aux lecteurs une découverte de l’Arabie à travers des textes littéraires. L’auteur propose 208 écrits composés par 77 visiteurs de Djeddah. Ils nous content leurs souvenirs de voyage, parmi lesquels l’histoire de cette terra incognita est retracée à travers des documents palpitants fourmillant de détails.

La découverte de l’Arabie par les Européens s’échelonne de la seconde moitié du XVIIIe siècle aux années 1930. Au XIXe siècle, la péninsule échappa à l’impérialisme européen et laissa Égyptiens et Ottomans se battre pour la conquête des villes saintes de l’islam. Le percement de l’isthme de Suez était sans visées sur l’arrière-pays arabique. L’Angleterre balisa la route des Indes en considérant Aden au départ comme une ville-entrepôt. L’Arabie était ainsi un moyen et non une fin, d’où le fait qu’elle soit restée un « angle mort » de l’historiographie occidentale.

Djeddah trouve sa place dans des domaines de la littérature aussi divers que la poésie (Victor Hugo), les romans d’aventures (Alexandre Dumas, Jules Verne), le conte (Édouard Laboulaye), les reportages (Albert Londres), le journalisme littéraire (Marga d’Andurain, Berthe Georges-Gaulis) ou même la bande dessinée (Hergé)1.

La période 1830-1870 correspond à l’âge d’or de la littérature orientaliste. La France découvre l’Arabie à travers Djeddah, où elle ouvre un consulat en 1839, trois ans après les Britanniques. Les textes des voyageurs qui s’y succèdent, rassemblés et commentés, offrent un corpus unique retraçant l’histoire populaire de la ville.

Les précurseurs (1697-1807)

Les pionniers — dont le premier d’entre eux, Barthélémy d’Herbelot de Molainville (1625-1695), savant qui maîtrise six langues orientales — vont contribuer à inscrire le tombeau d’Ève, la grand-mère (djeddah en arabe) comme mythe fondateur. C’est cependant la campagne d’Égypte de Napoléon Bonparte en 1798 qui inscrit l’Arabie (pas encore saoudite) dans la conscience politique française. Treize ans après, le sultan d’Égypte Mohamed Ali enrôlera les Français pour reprendre le Hedjaz en 1811. Mais c’est l’aventure de Napoléon Bonaparte qui va structurer les pérégrinations des intellectuels français en Arabie, depuis l’ouverture du consulat jusqu’à celle de la mission militaire française du lieutenant-colonel Édouard Brémond pour soutenir le chérif de La Mecque contre les Ottomans en 1916.

Le temps des découvertes (1807-1857)

Dans cette partie, Louis Blin nous présente les récits d’Édouard Combes et de son compagnon de voyage Maurice Tamisier, tous deux saint-simoniens, qui donnèrent une description très détaillée de Djeddah pendant la période de prospérité sous domination égyptienne. Fulgence de Fresnel, historien arabisant qui servira comme premier consul de France, a laissé une correspondance qui offre un éclairage inédit sur la rivalité franco-britannique en mer Rouge, lorsque celle-ci se transforme en canal de communication pour la route des Indes, et que les Anglais s’établissent à Aden en 1839.

Le massacre de Djeddah (15 juin 1858)

Les consuls britannique (Page) et français (Éveillard) sont assassinés à Djeddah, provoquant un traumatisme durable en Europe et en Arabie. L’événement suscite une série de récits où s’exprime une frénésie antimusulmane, alors que le récit d’Alexandre Dumas rapporté par son héroïne Élise Éveillard (1839-1912) récuse la thèse de l’atavisme antichrétien des habitants de Djeddah et des musulmans en général.

Le temps de la littérature (1859-1864)

Ce sont avant tout le conte humaniste d’Édouard Lefebvre de Laboulaye, Abdallah ou le trèfle à quatre feuilles (1859) et le poème de Victor Hugo, « Le Cèdre » (1859) qui prennent Djeddah comme cadre et en réhabilitent l’image. Ces deux œuvres, parues en plein déchaînement antimusulman, joueront le rôle de lien entre les hommes au moment où la furie les oppose.

Le temps des épidémies (1865-1894)

Cette séquence est extrêmement riche en récits de médecins relatant les conditions sanitaires catastrophiques de Djeddah en temps de pèlerinage. En 1865, le consulat de France deviendra le poste privilégié d’observation, notamment pour contrôler les pèlerins en provenance d’Algérie, un des relais de l’épidémie de choléra qui touchera l’Europe. Dans Vingt-mille lieues sous les mers (1869), Jules Vernes consacre un chapitre à la mer Rouge d’un point de vue scientifique. Au même moment, son ami Ferdinand de Lesseps inaugure le percement du canal de Suez dont les conséquences s’avèreront catastrophiques pour Djeddah car, au contraire d’Aden, son port perçoit des droits de douane.

L’attentat contre les consuls (30 mai 1895)

Cette séquence relate un autre attentat contre les consuls européens dont l’interventionnisme visant à réduire les flux de pèlerins pour raisons sanitaires et à réguler le trafic vers la route des Indes provoquent l’incident.

Le temps des pèlerinages (1896-1913)

Dans ses récits, le Dr Borel (1902) jette un regard bienveillant sur Djeddah. C’est le moment où la fin des épidémies autorise le retour en masse des pèlerins. Cette période marque un net changement de ton avec les deux décennies précédentes. L’essor de Djeddah reflète la reprise économique internationale qui durera jusqu’à la première guerre mondiale.

Une fraternité d’armes éphémère (1916-1926)

Au Hedjaz, Djeddah, porte de l’Islam, le récit du pasteur Raoul Gout en 1918, est une véritable ode à la ville. En janvier 1920, Albert Londres (1884-1932) y est envoyé par le quotidien populaire l’Excelsior pour couvrir la visite du général Allenby, haut-commissaire pour l’Égypte et le Soudan. Son article est une violente diatribe contre le roi Hussein qui s’oppose au mandat français en Syrie.

Le temps du journalisme littéraire (1927-1939)

Dans la dernière séquence de son anthologie, Louis Blin nous livre une passionnante revue du journalisme littéraire, riche en informations sur l’entre-deux-guerres en mer Rouge. On y trouve des extraits d’Aden, Arabie de Paul Nizan (1931), très utiles pour comprendre la géopolitique de la région à cette période, le récit de Berthe Georges-Gaulis sur l’avènement du nouveau pouvoir saoudien (1929) ou les articles de Joseph Kessel dénonçant la chape de plomb qui écrase le pays. C’est toutefois le récit de Marga d’Andurain (1893-1948) qui s’avère le plus intéressant. Cette aventurière dresse un tableau remarquable de la société djeddahote et de la vie des femmes un an après la proclamation du royaume d’Arabie saoudite.

Ce tableau passionnant dressé par Louis Blin à travers cette anthologie de 737 pages contribue à une meilleure compréhension de l’histoire des relations franco-arabes (pas encore saoudiennes) à travers la ville de Djeddah en offrant aux lecteurs des textes à la fois éclairants et savoureux.

1Louis Blin, Le Monde arabe dans les albums de Tintin, L’Harmattan, 2015 ; préface d’Henri Laurens.

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