Essai

L’Arabie saoudite, un « État contre les Bédouins »

« Bédouins d’Arabie » de François Pouillon · L’anthropologue François Pouillon rassemble ses observations sur les Bédouins, commencées en 1979, dans Bédouins d’Arabie. Structures anthropologiques et mutations contemporaines (IISM/Karthala, 2017), qui apporte un éclairage original sur une société habituellement perçue sous le seul prisme de l’écartèlement entre archaïsme wahhabite et modernité pétrolière. Au-delà, c’est une somme pénétrante sur l’anthropologie de la société bédouine et sur la vision qu’en a construite l’Europe depuis les Lumières.

Leo Magazzu, 2015.

L’image romantique du Bédouin fort de son courage, de son hospitalité et de son attachement à la liberté, véhiculée par l’orientalisme britannique bien avant T. E. Lawrence1 subsiste en Occident jusqu’à nos jours, mais elle est juxtaposée au cliché néocolonial du Bédouin fruste et ignorant. Pour Lawrence, « le Bédouin a dans sa vie de l’air et du vent, du soleil et de la lumière, des espaces illimités et de grands vides. (…) C’est un peuple d’une extrême étroitesse d’esprit dont les intelligences inertes sont incurieuses et en friche »2 . « Bédouin » est devenu une injure en Europe, à la connotation voisine de celle de « péquenot ».

S’agit-il d’un cliché purement occidental ? Traiter quelqu’un de « bédouin » est dévalorisant chez nombre d’Arabes qui, conscients du poids des préjugés des Occidentaux à leur encontre, préfèrent les détourner plutôt que les récuser. Et l’Arabe « évolué » de faire sien le regard occidental pour qualifier à son tour de bédouin celui dont il souhaite se démarquer. Nul pays arabe ne revendique de racines bédouines, hormis la Jordanie pour se démarquer des Palestiniens. Qu’en est-il de l’Arabie saoudite, dont l’océan de dunes de Tintin au pays de l’or noir nous a inculqué l’image d’un pays de sable « bédouin » par excellence ? Dissipons un malentendu. La plus grande étendue continue de sable du monde, le Rub’a al-Khali, se situe bien en majeure partie en Arabie saoudite, mais ce pays est surtout fait de steppes dans ses parties centrale et orientale et de montagnes à l’ouest. Quantité de tribus de Bédouins éleveurs nomades ou semi-nomades y coexistaient de temps immémorial avec une paysannerie oasienne ou montagnarde, selon les endroits, aux côtés de grandes cités commerçantes cosmopolites comme La Mecque. Le pétrole a mis fin à cette situation à partir des années cinquante et l’Arabie saoudite présente aujourd’hui le paradoxe d’un pays à faible densité (15 habitants par km2) doté de deux des plus grandes métropoles arabes, Riyad et Djeddah (6 et 4 millions d’habitants, respectivement, sur une population totale d’environ 30 millions), ce qui en fait l’un des pays les plus urbanisés qui soient. L’exode rural, qu’il soit bédouin ou paysan, a été tel que l’automobiliste égaré hors des grands axes ne trouve souvent que les gardiens pakistanais des propriétés autochtones pour demander son chemin, avec le succès que l’on imagine !

Sécurité et subsistance

La tribu bédouine assurait à ses membres sécurité — certes précaire en raison des rezzous incessants — et subsistance – frugale s’il en est. La dynastie des Saoud a mis deux siècles et demi à unifier sous son joug la majeure partie des espaces immenses de la péninsule Arabique. La force n’y a pas suffi. Il lui a fallu s’allier à un réformisme religieux fondamentaliste, le wahhabisme, puis redistribuer les richesses pétrolières dont l’ensemble des Saoudiens s’estiment propriétaires. Allégeance au roi contre bien-être et sécurité, sous l’égide d’un islam « bien dirigé », tel est le fondement du contrat social saoudien. Rien de tribal ni de bédouin là-dedans.

Contrairement au cliché, l’Arabie saoudite n’est pas un État bédouin, mais un « État contre les Bédouins ». L’État saoudo-wahhabite s’est employé à substituer aux liens entre tribus l’allégeance à une petite tribu citadine et non bédouine, les Al-Saoud, et s’est construit contre l’anarchie bédouine, rétive à la centralisation. Rien de très original depuis le fameux aphorisme du premier des sociologues, Ibn Khaldoun : « Qui bédouinise détruit »3. Triste réputation, mais les nomades de l’Europe d’aujourd’hui sont souvent considérés comme une menace pour l’ordre social, eux aussi… Le fondateur du royaume Ibn Séoud dut même combattre sa milice bédouine, les Ikhwan, pour asseoir son pouvoir à la fin des années 1920. Il en enrôla les survivants, puis leurs descendants, dans une « seconde armée » bédouine, la Garde nationale, choyée par ses successeurs. Happés de la sorte par l’État-providence, les Bédouins ne firent plus parler d’eux.

Prendre l’habit saoudien (thawb ou tunique blanche et coiffe serrée par un iqal pour les hommes, cape noire pour les femmes) pour la tenue bédouine traditionnelle serait commettre un contresens, tant il est incompatible avec le travail matériel. Il marque au contraire un souci d’homogénéisation visant une modernisation autochtone, pour faire prévaloir l’ordre centralisé jusque dans le paraître. À la perte d’indépendance des Bédouins a correspondu une chute vertigineuse de prestige, et ce sont désormais des déclassés, avec les autres ruraux que la société dominante méprise pareillement. Ici aussi, « arriéré » et « bédouin » sont devenus synonymes et la plupart des Saoudiens tiennent à se démarquer de leurs racines bédouines. Pour l’opinion publique, l’épithète « bédouin » dénote désormais une altérité dévalorisante et non un mode de vie quasiment disparu. On est toujours le Bédouin de quelqu’un.

Parvenir à se faire obéir d’une population aux allégeances changeantes n’était pas une mince affaire pour l’État saoudien. Pour s’affirmer, il a accaparé l’espace public tout en abandonnant la sphère privée au patriarcat le plus archaïque, légitimé par le réformisme wahhabite. Ayant délaissé toute prétention de souveraineté sur les territoires tribaux par attrait pour la rente pétrolière, la société bédouine a un temps préservé son anthropologie domestique. Mais la perte de ses terres collectives de parcours, nationalisées, et partant, de son indépendance économique l’a poussée vers les villes, qui se sont souvent révélées des miroirs aux alouettes. Le meilleur moyen de contrôler des Bédouins n’ayant aucune notion de frontières, d’État moderne ni, a fortiori, de civisme ou même de discipline, et de les amener à la modernité, était de les attirer dans les faubourgs de la capitale.

Une génération déchue

On ne saurait pour autant parler de sédentarisation autoritaire ni de clochardisation, comme c’est arrivé ailleurs. C’est ici la main-d’œuvre asiatique qui forme le sous-prolétariat. L’État a résorbé l’habitat informel des débuts de l’exode rural et assure un minimum de bien-être aux banlieues où sont regroupés les Bédouins et les autres néo-citadins, à Riyad en premier lieu. Mais ceux-ci ne disposant ni du capital social ni des compétences pour s’enrichir à l’ombre de la famille régnante, ils sont souvent devenus des assistés. La dépendance s’est substituée à la liberté des grands espaces.

À cette déchéance des aînés minant le patriarcat se sont ajoutés les effets de la scolarisation pour produire un conflit des générations d’une grande acuité. Les steppes d’Arabie sont, en effet, l’une des rares parties du monde à ne jamais avoir connu la colonisation, qui a préparé partout ailleurs les pays du Sud à l’intrusion de la modernité. Passant de la tente à cette Los Angeles arabe qu’est devenue la capitale saoudienne, les plus âgés ont perdu pied et tendent à délaisser périodiquement leur famille pour des retraites nostalgiques sous la tente, tandis que leurs enfants font les quatre cents coups. S’il n’y a pratiquement plus de nomadisme pastoral en Arabie, nombre de citadins d’origine bédouine vont et viennent entre la ville et l’ancien territoire tribal où ils conservent souvent un troupeau de chameaux, autant pour le rapport que par souci de statut social au sein de leur tribu. Résultat, les voies rapides qui traversent la steppe forment autant de pièges pour le conducteur trop pressé ou inattentif, les collisions avec les chameaux errants étant particulièrement meurtrières.

Les Bédouins sont pour beaucoup devenus des banlieusards et leurs jeunes ressemblent souvent à ceux des grandes villes d’Occident. Ils se sentent exclus de la cité, où ils sont nés et à laquelle ils s’identifient davantage qu’à la steppe de leurs pères. Les populations issues de l’exode rural, bédouines ou paysannes, ne peuvent rivaliser avec les élites commerçantes et administratives qui ont bâti l’État et ne trouvent à peu près que le métier des armes comme voie de promotion sociale. Durement touchés par le chômage, les jeunes Bédouins voient avec rancœur l’étalage de richesses très inégalement réparties. Mais après s’être démarquée des valeurs bédouines — courage, hospitalité et générosité — dans sa course vers la modernité, la société tend depuis peu à les reconnaître sous une forme folklorisée, dans une culture nationale férue de réinvention de la tradition. Si le système politique bédouin a vécu, les Bédouins n’ont peut-être pas dit leur dernier mot sur le plan culturel. L’étonnante popularité de la poésie bédouine (nabati) montre bien comment la culture sert de refuge face à l’État modernisateur.

Un pays méconnu

L’histoire du jacobinisme a bien montré que l’État le plus puissant ne saurait effacer des structures sociales centenaires en un tournemain. Même si la plupart des classes moyennes et supérieures sont désormais détribalisées, les hiérarchies et conflits entre tribus plus ou moins prestigieuses, les alliances au sein d’une confédération tribale, l’endogamie tribale et les interdits entre membres de tribus ont la vie dure, surtout dans les zones rurales. Si ces traditions demeurent vivaces dans les régions centrale (Nejd), orientale et méridionale (Assir) du pays, elles laissent la place à d’autres types de segmentation sociale dans l’ouest du pays, le Hedjaz. À La Mecque, ce sont les descendants de la famille du prophète Mohammed (Achraf) qui tiennent le haut du pavé et à Djeddah, les immigrés venus du Hadramaout (province du Yémen frontalière du sultanat d’Oman). Ces grandes familles ont un poids collectif de premier plan et tendent, elles aussi, à pratiquer l’endogamie de groupe, même si les pèlerins ont apporté au fil des siècles une diversité humaine inconnue ailleurs. Les populations d’origine bédouine sont beaucoup moins visibles dans ces villes, où le complexe de supériorité typique de la citadinité arabe tend à faire considérer tous les habitants du Nejd comme des Bédouins.

Des discordes proverbiales de la société bédouine aux multiples différences mentionnées plus haut, auxquelles on pourrait ajouter le régionalisme, les divisions de classe, de genre, de dialecte, générationnelles et religieuses, souvent difficiles à discerner par l’étranger, on voit que la segmentation sociale est très prononcée. En Arabie, les murs sont omniprésents dans le paysage comme dans les esprits. Forger une identité saoudienne aux facettes diversifiées à partir d’un patrimoine aussi enraciné que complexe prend du temps ; mais on perçoit l’émergence d’une société saoudienne spécifique, si ce n’est encore d’une société civile à laquelle il faudra du temps pour se cristalliser. L’intrusion de la modernité à partir du boom pétrolier, au lendemain de la seconde guerre mondiale, a représenté ici un tel bouleversement par rapport au mode de vie traditionnel qu’on est étonné de la rapidité de l’évolution de la population saoudienne et de son aptitude au changement.

Sa composante bédouine n’est pas la seule à être méconnue en Occident. L’Arabie saoudite offre au visiteur de passage une image en noir et blanc qui dissimule une adaptation multiforme à la modernité, battant en brèche le cliché d’un pays figé dans des traditions moyenâgeuses. N’est-elle pas le pays de la planète le plus connecté à Twitter ? Au risque d’une schizophrénie permettant peut-être de ne pas perdre le nord, tant les changements ont été radicaux, les Saoudiens combinent les comportements les plus traditionnels à un étonnant modernisme, y compris dans leur mode de pensée.

1Dans son introduction à l’ouvrage fondateur de Charles M. Doughty, Voyages dans l’Arabie déserte (Karthala, 2002)), T. E. Lawrence le qualifie de « bible » de la bédouinité. Ces deux auteurs mêlent une fascination pleine d’empathie pour les Bédouins d’Arabie à une répulsion profonde, qui marquera durablement leur image en Europe.

2Id., p. 26-27.

3Men arraba khuriba, au sens de « toute terre conquise par les Bédouins est vouée à la destruction » (et non par les Arabes, comme ce qu’une traduction fallacieuse a pu faire écrire).

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