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Essais

Syrie. La géographie oubliée du Bilad Al-Cham

Deux ouvrages font revivre des espaces du territoire syrien longtemps occultés par la prépondérance des villes, puis revenus sur le devant de l’actualité à la faveur d’une histoire récente troublée. Avec des approches disciplinaires, des matériaux et des partis pris différents, mais complémentaires.

Palmyre, Tadmor, vallée des Tombes, 2008
Vyacheslav Argenberg/Wikimedia Commons

Il est des terrains qui furent plus délaissés que les autres. Si la Syrie — ou le Bilad al-Cham, comme les habitants s’y réfèrent jusqu’au début du XXe siècle — a pu attirer le regard des historiens et historiennes, ces dernier·es se sont largement penché·es sur les mondes urbains. Le tournant ottoman des études arabes a renforcé cette attraction, avec la redécouverte de ces véritables monuments documentaires que constituent les registres des tribunaux ottomans. Monographies et études thématiques portant sur les métiers en passant par les quartiers ont pu donner à voir ce qui se passait et ce qui changeait dans le chapelet urbain s’égrenant de l’actuel Amman jusqu’à Urfa.

En revanche, hormis de très rares entreprises de recherche, bien peu de travaux se sont intéressés aux régions périphériques, excentrées, lointaines, exotiques pour ainsi dire face au creuset de la ville, ces espaces traversés par les tribus (acha’ir), parsemés de ruines témoignant des mises en valeur passées, qui constituent pourtant de grandes étendues méconnues du Bilad al-Cham.

Des espaces réapparus à la faveur de l’histoire récente

L’actualité des dernières années a pourtant rappelé l’importance de regarder le monde de la steppe pour comprendre le devenir la région. L’avènement de l’organisation de l’État islamique (OEI) avec son lot de persécutions et de destructions, et le combat incessant du régime de Damas contre des pans entiers de sa société, ont ramené l’attention sur des sites et des lieux auparavant marginalisés. De Palmyre à Mari, de Deir Ez Zor à Rakka, des noms ont resurgi, forçant questions et interrogations sur ces endroits oubliés ou délaissés. Bien sûr, ces sites emblématiques ne sont pas étrangers à la très riche tradition des études archéologiques qui ont fait la renommée de la Syrie. Néanmoins, leur réinscription dans une histoire moderne et contemporaine, postérieure donc au XVe siècle, restait un chantier en friche.

Sous deux approches radicalement différentes, mais de manière contemporaine et complémentaire, ce qui ne peut que susciter quelques rapprochements, Annie Sartre-Fauriat et Vincent Capdepuy proposent deux ouvrages qui apportent un nouvel éclairage sur cette région aux portes de Damas et d’Alep, s’étendant jusqu’à l’Euphrate au moins, pour la première, à Bagdad et à l’entrée du Najd pour le second. La contemporanéité de ces publications est d’autant plus troublante qu’elles (re)mettent à jour des sources – publiées pour la plupart – relativement similaires. Voyageurs et savants par leur carnet de notes font remonter au présent un passé enfoui. Cette fois-ci, ce ne sont pas les pierres qui parlent, mais les récits qui ont conduit à leur redécouverte entre les XVII et XIXe siècle. Autre rapprochement immédiat, l’échelle de temps adoptée porte expressément sur le temps long.

Suivre le cours du temps long

Néanmoins les auteurs s’engagent différemment dans la chronologie. Pour Vincent Capdepuy, les chroniques qu’il nous offre sont à rebours du temps, remontant les siècles chapitre après chapitre, afin de proposer un panorama allant du XXe siècle aux premiers millénaires. Pour Annie Sartre au contraire, le récit qu’elle propose suit celui de l’histoire des lieux exposés. Les sites tombent en ruine au cours de l’Antiquité tardive et les étrangers cessent progressivement de s’y intéresser, les délaissant pendant quelques siècles. Il faut attendre les XVIe-XVIIe siècles pour que des voyageurs et explorateurs commencent à fournir des bribes d’information sur ces vestiges, dans les comptes-rendus de leurs périples.

Ce double mouvement adopté par les auteurs permet de saisir la profondeur historique des lieux, rappelant que tout récit en histoire mérite de restituer des espaces-temps.

Des approches complémentaires

Naturellement, ces rapprochements doivent faire place aussi aux différences, qui viennent en premier lieu de la nature du travail produit. Annie Sartre-Fauriat, archéologue sur la Syrie, porte rapidement son attention sur l’information inédite fournie par la documentation recueillie. Les textes étudiés et les rapports de fouilles sur lesquels s’appuient ses chapitres sont autant de regards qui élargissent progressivement l’image que se fait le lecteur du site étudié, de l’espace syrien touché, en restituant l’antiquité au présent. Très vite, des découpages apparaissent en fonction des régions syriennes travaillées, reflétant aussi un parcours professionnel dédié pour une large part à la zone méridionale de la Syrie. C’est un monde de l’Euphrate, du Hauran, ou encore du plateau calcaire qui se côtoient alors après l’indépendance syrienne.

Vincent Capdepuy suit un projet autre, tant dans le mode d’écriture que par l’objet historique. Il s’agit en premier lieu de souligner que le désert se peuple de mille histoires, et donc ne doit pas être oublié. Pour une partie des chapitres — saccadés et courts, rythmant volontairement le livre par leur brièveté et leur focale resserrée —, il s’agit de revenir sur les termes mêmes désignant les lieux. Ainsi le « désert » apparait comme une création récente pour un territoire perçu comme bédouin. Dans une autre partie, l’attention se porte sur des figures, des groupes tribaux, ou certaines de leurs habitudes. Enfin, réémerge un monde englouti et tombé dans l’oubli, celui des villes et points d’étapes passés, ces anciennes capitales médiévales dont les routes se sont détournées et qui ont vu leur attraction décroitre au fil du temps. À la lecture de ces pages, la centralité du monde urbain (Damas, Bagdad et Jérusalem) s’efface devant cet entre-deux des échanges, les sites sortent des sables, des lacs oubliés réaffleurent, des populations variées s’animent.

Pour le lecteur ou la lectrice soucieux·se de mieux comprendre l’Orient arabe, voici donc deux nouvelles pièces à lire. Naturellement, elles ont des limites qui tiennent notamment à l’optique adoptée. Une tension traverse l’ouvrage d’Annie Sartre-Fauriat entre une étude des sites archéologiques et une analyse de récits de voyage qui apportent leur éclairage sur la Syrie de l’époque concernée. Mais on attendrait parfois une critique de cette production pour mieux évaluer le discours à l’aune du contexte dans lequel il s’inscrit.

Vincent Capdepuy engage un travail de chroniques qui morcelle son objet. Quelques précisions permettraient parfois de mieux restituer le dialogue entre les chapitres, et d’identifier plus précisément les déserts évoqués par l’auteur. Il n’en demeure pas moins que ces deux ouvrages sont aussi plaisants qu’inédits dans leur approche et méritent toute l’attention de ceux et celles qui s’intéressent aux contrées ainsi dévoilées.

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