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Livre

« La tristesse est un mur entre deux jardins »

L’historienne française Michelle Perrot et l’avocate algérienne Wassyla Tamzali, toutes deux différemment engagées dans le mouvement de libération des femmes, ont échangé pendant plus d’un an sur le féminisme, les rapports entre la France et l’Algérie, l’altérité, la mémoire et l’histoire. La tristesse est un mur entre deux jardins est le fruit de cette conversation.

Michelle Perrot (g.), Wassyla Tamzali (dr.)

Le livre aurait pu s’appeler « L’historienne et l’avocate », sur une suggestion de Wassyla Tamzali. L’avocate et féministe algérienne soulignait ainsi l’importance de deux approches différentes dans le dialogue noué entre elle et Michelle Perrot, à l’initiative de l’éditrice Odile Jacob. Un dialogue à l’origine en « distanciel », constitué d’échanges de lettres, de conversations téléphoniques et de messages divers pendant plusieurs mois, entre octobre 2020 et mai 2021.

Dans leurs lettres préliminaires, les deux femmes évoquent la crainte initiale d’être trop souvent du même avis, au risque de passer à côté de la controverse — le sel de ce genre d’exercice littéraire policé. La divergence entre elles, qui se définissent comme féministes universalistes1 existe pourtant, conclura Wassyla Tamzali, mais elle ne réside pas tant dans leurs lieux d’énonciation respectifs « de part et d’autre de la Méditerranée, de part et d’autre de l’histoire » que dans le rapport entre la démarche historienne de celle qui a notamment codirigé avec Georges Duby la volumineuse Histoire des femmes en Occident et « l’exégèse et le commentaire » de l’avocate fondatrice du Collectif Maghreb égalité, ex-directrice du programme de l’Unesco pour la promotion de la condition des femmes en Méditerranée.

« La tristesse est un mur entre deux jardins » : ce vers du poète libanais Khalil Gibran2 qui a inspiré le titre finalement adopté est la métaphore d’un désir partagé d’ouvrir une brèche entre deux mondes en menant le plus loin possible cette conversation sur l’Algérie, la France et l’expérience féministe.

« Les escarres du passé que le présent porte »

Michelle Perrot avait proposé que l’échange entre elles deux commence par le récit du passé, « sous l’éclairage de cette part de l’histoire que nous partageons : la guerre d’Algérie ». Mais dans l’expérience de Wassyla Tamzali, passé et présent se télescopent ; un récit linéaire ne saurait rendre compte efficacement des « escarres du passé que le présent porte », et c’est cela qu’il faut interroger d’abord.

Pour pouvoir parler, il faut aussi avoir une langue « maternelle ». Wassyla Tamzali estime pour sa part l’avoir perdue du fait de la colonisation : « Entre moi et la langue française, il y a un espace-temps infinitésimal qu’il me faut franchir chaque fois. » Elle nomme « altérité » ce passage, et l’oppose à la « différence » qui ne serait qu’un froid constat, une description, outil identitaire et matière à engendrer de l’exclusion, des murs, des frontières.

L’altérité est ce chemin vers la compréhension de l’autre, vers l’universel, dit-elle. Celles et ceux qui, comme Michelle Perrot, sont « de plain-pied » dans la langue française, n’auraient donc pas à faire un effort comparable ? Seraient-ils et elles moins doués pour l’altérité — en l’occurrence, la compréhension des Algériens ? Et, demande Michelle Perrot, si le français est la langue du colonisateur comme elle fut celle du pouvoir jacobin en France s’acharnant contre les « patois », peut-elle être garante de la reconnaissance de l’autre sans le comparer, sans le classer, l’idéaliser ou le diminuer, « sans le jugement de valeur sournoisement tapi dans les flancs de la différence » ?

Le besoin de se définir par rapport à l’autre est en tout cas une prison dont il faut sortir : deuxième chemin, que la jeunesse algérienne, celle du Hirak, a déjà entrepris. Mais pour achever cette décolonisation des esprits, il faut que les (anciens) colonisateurs travaillent également à ce que Wassyla Tamzali, récusant le terme de « résilience » — qui sous-entend un retour à un horizon dépassé, précise son interlocutrice — appelle « la réparation ». Pour l’expliquer, elle utilise comme parabole la pratique du kintsugi, un savoir-faire japonais qui consiste à réparer les vases brisés avec de l’or. Transformer un malheur en richesse, en énergie ; autrement dit, pouvoir passer du traumatisme à l’histoire, « dégager le présent de l’emprise de ses fantômes ».

Des bricolages mémoriels

Alors, de quelle nature devrait être cette réparation ? « Il ne s’agit pas de présenter des excuses à l’Algérie, mais pour la France de renoncer solennellement à un monde colonial qu’elle a largement contribué à bâtir ». Les « travaux pratiques » préconisés par Benjamin Stora dans son rapport3 tombent à plat, selon l’avocate, pour qui ce que les Algériens voudraient — devraient — entendre de l’État français, c’est la reconnaissance solennelle de sa responsabilité dans la colonisation de l’Algérie, ouvrant ainsi un droit au deuil, et le recouvrement de la dignité, de l’humanité blessée.

Ne faudrait-il pas prendre ce rapport comme un premier pas vers une histoire partagée ? suggère Michelle Perrot, rappelant que ce que voulait sa génération déjà en 1962, c’était de pouvoir enfin tourner la page, « en finir avec cette guerre qui nous renvoyait une image insupportable de la République, inconciliable avec les droits de l’homme, avec la Résistance et avec le fameux passé glorieux dont l’école nous abreuvait ». « Votre génération voulut tourner la page, et d’une certaine manière l’a fait. La mienne y aspire depuis soixante ans », répond Wassyla Tamzali. Écartant définitivement tous les « bricolages » mémoriels et toute politique des petits pas, elle réaffirme que le dénouement des tensions entre la France et l’Algérie exige cette « déclaration solennelle qui prendrait le mal par la racine, et le nommerait. »

« Les femmes, l’impensé des Algériens »

Wassyla Tamzali aboutit à la même conclusion concernant la situation des femmes, en Algérie comme ailleurs : « J’ai compris au fil de ma pratique féministe que l’on avait beau égrener des droits, des règles, des discours pour protéger les femmes […], cela avait peu d’impact. Les mesures prises “en faveur des femmes” étaient inefficaces pour lutter contre leur infériorisation. » La simple évocation de la loi algérienne de 1984 — le Code de la famille — qui sanctifie l’infériorité des femmes est pour elle la première des « violences déshumanisantes » qui font obstacle à toute amélioration de leur condition. Il faut là aussi une loi solennelle qui affirme et impose l’inverse, c’est-à-dire l’égalité. La seule alternative pour le féminisme arabe et maghrébin est révolutionnaire, dit-elle encore.

La jonction a été faite dans le Hirak entre les féministes des premiers mouvements des années 1970 — auxquels elle a elle-même participé — et les jeunes féministes d’aujourd’hui, dont la radicalité la ravit. Prise dans l’après-guerre de libération et les injonctions nées des nécessités de la construction de l’Algérie indépendante, les femmes de sa génération n’ont pas pris « les distances nécessaires avec le patriarcat » et « les grands frères », combattants et héros. Alors que leurs aînées ont vainement tenté durant des décennies de convaincre les institutions qu’elles avaient droit à l’égalité parce que l’Algérie nouvelle avait besoin de femmes libres et fortes, les jeunes du Hirak ont cessé de « plaider » : elles affirment désormais leur liberté.

Il n’empêche. Michelle Perrot rappelle que sa correspondante a antérieurement écrit que « la situation des femmes est l’impensé des Algériens », et émet l’hypothèse que le retard féministe de l’Algérie serait un effet de la colonisation, ou plutôt du rejet de ce qui pouvait apparaître comme « un souvenir des anciens maîtres », le rejet du modèle occidental de « la » femme émancipée, perçu comme une trahison à la cause nationale. Jeter le bébé avec l’eau du bain. Retour au rôle de gardiennes des traditions, quand la politique révolutionnaire imaginait le couple alérien formé par « un homme nouveau et une femme ancienne ». L’historienne française s’étonne : « le retard féministe de l’Algérie me frappe, paradoxe dans le territoire qui fut le plus “assimilé” à la République ». Erreur, lui est-il rétorqué : ladite République s’est bien gardée, pendant toute la période coloniale, de toucher au corpus juridique, au prétexte du respect de l’islam, préparant ainsi le terrain de l’obscurantisme religieux dont les femmes algériennes ont subi toute la violence durant la Décennie noire.

La révolution inachevée

Si Michelle Perrot doute de la possibilité d’une réparation du trauma colonial, tant les blessures sont profondes et grand le poids de l’histoire, elle finit par rejoindre Wassyla Tamzali dans la conclusion que le féminisme « dans sa pluralité » est « cette révolution inachevée, mais profonde, qui n’a pas fini, en dépit des obstacles, de se frayer un chemin et de changer le monde. »

La tristesse est un mur entre deux jardins est un livre passionnant, même s’il est difficile parfois de suivre les méandres de cette longue conversation, avec ses interruptions, ses ellipses, ses répétitions et ses contradictions aussi, mais à mille lieues de toute cette logique binaire dans laquelle patine en permanence la pensée des rapports entre Algériens et Français. Son plus gros défaut, sa lacune majeure, est qu’on n’y trouve aucune controverse à propos du féminisme universaliste — et pour cause, puisque les deux femmes sont d’accord sur ce point — qui s’oppose notamment au port du voile islamique au nom d’une « laïcité » répressive qu’il a contribué à forger et dont l’islamophobie ambiante ne cesse de s’abreuver.

1Inspiré par les écrits de Simone de Beauvoir, ce courant féministe autrefois majoritaire et perçu comme radical revendique notamment la laïcité comme valeur fondamentale, contre les trois religions monothéistes reposant sur une logique patriarcale. Ainsi refusent-elles catégoriquement le port du voile qui serait uniquement le signe d’une soumission au pouvoir masculin.

2Le sable et l’écume. Aphorismes, 1990.

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