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Le cinéma tunisien dans les pas des migrants

Le thème de l’émigration domine le cinéma tunisien avant comme après la révolution de janvier 2011. Sur environ 150 longs-métrages de fiction produits depuis 1966, des dizaines de films la mettent au cœur de leur propos. Plusieurs critiquent, de façon plus ou moins ouverte, un pays incapable de proposer une vie décente à sa jeunesse. Mais la forteresse Europe, ses politiques migratoires et son racisme sont également sous le feu des projecteurs.

Image de The Last of Us d’Ala Eddine Slim (2016)

Produit et diffusé en 1975, Les Ambassadeurs de Naceur Ktari est le premier film à faire de l’immigration son sujet central. Il décrit la situation des émigrés tunisiens et maghrébins en général affluant en France à partir du milieu des années 1960. Au début, on voit des officiels « encadrer » des travailleurs sur le point de partir en France, en vertu d’un accord entre les deux pays, et prodiguer des conseils à ceux qu’ils désignent comme les « ambassadeurs » de la Tunisie dans les pays d’accueil.

À leur arrivée dans leur « ambassade », ils ont tôt fait de découvrir que la réalité n’a rien de reluisant : des tâches pénibles pour un salaire dérisoire, des logements indécents et des pratiques racistes qui vont jusqu’au meurtre. Avec cette œuvre inspirée de faits réels, les immigrés maghrébins prennent conscience de la nécessité de s’organiser et d’agir pour défendre leurs droits et leur dignité, voire leur existence physique. Ce film marque une rupture avec le discours officiel sur l’émigration, présentée jusqu’alors comme la solution économique, mais aussi avec le stéréotype de l’émigré chanceux qui fait fortune.

En 1978, un deuxième film traite à peu près du même sujet, mais de façon moins âpre et avec un certain humour : Que fait-on ce dimanche ? de Lotfi Essid. Avec légèreté et drôlerie, le cinéaste aborde la question de la différence culturelle entre immigrés et autochtones, et des malentendus qu’elle engendre. Puis arrive L’ombre de la terre (1982) de Taïeb Louhichi, traversé d’un souffle sociologique puissant : il s’agit d’un zoom sur les raisons qui poussent les habitants des zones rurales délaissées à rejoindre les grandes villes de Tunisie ou la rive nord de la Méditerranée.

Dans les années 1980 sortent des films qui abordent différemment le thème de l’émigration en brossant des profils atypiques d’émigrés tunisiens aux origines, parcours et objectifs divers. La réalisatrice Néjia Ben Mabrouk choisit ainsi dans La trace (1983) de parler d’une femme qui prend le chemin de l’émigration, non pas pour fuir le chômage ou la pauvreté, mais pour se libérer du carcan de la société conservatrice dans laquelle elle étouffe.

Nouri Bouzid, Bezness (1992) — Extrait

« Demain, je brûle »

Après les Trente Glorieuses (1945-1975), la récession économique qui frappe l’Europe occidentale l’amène à revoir à la baisse ses besoins en main d’œuvre étrangère et à mettre en place des politiques migratoires plus dures et sélectives. À partir des années 1980, l’accroissement de la demande migratoire dans les pays du Maghreb va de pair avec l’imposition, dans certains pays européens, d’un visa d’entrée soumis à des conditions multiples et complexes. C’est alors qu’on assiste à l’apparition du phénomène de l’immigration clandestine des harraga ceux qui brûlent », terme populaire au Maghreb) les papiers, les lois, qui « grillent » un visa en séjournant au-delà des délais autorisés, ou qui traversent la mer sans papiers.

Le cinéma tunisien se fait l’écho de ces changements dans les trajectoires migratoires. Dans Bezness (1992), Nouri Bouzid aborde un sujet tabou dans la société tunisienne : la prostitution masculine à laquelle se livrent certains jeunes, qui fréquentent des touristes âgées pour de l’argent ou dans l’espoir d’obtenir un visa et un titre de séjour dans un pays européen.

Le tableau s’assombrit avec Demain je brûle (1998), de Mohamed Ben Smaïl : ici, on est loin de l’image de l’émigré rentrant au pays avec une jolie épouse étrangère et une belle voiture. C’est au contraire malade et usé que Lotfi, parti en France une vingtaine d’années auparavant, revient après avoir échoué à réaliser ses rêves. Et lorsqu’il décide de tenter à nouveau sa chance en Europe, les portes de la légalité se ferment devant lui, l’acculant à traverser la mer clandestinement. En 2007, Ali Labidi choisit Lambara, mot dialectal qui a été traduit en français par « lamparo » — un mode de pêche utilisant des lampes pour attirer les poissons à la surface et par extension le bateau qui sert à "brûler" — comme titre pour son film dans lequel il fait la lumière sur les raisons qui conduisent un groupe de Tunisiens (hommes et femmes) à immigrer clandestinement, en empruntant les « barques de la mort ».

Mohamed Ben Smaïl Demain je brûle (1998) — Bande-annonce

Certains cinéastes choisissent de traiter la question du point de vue de ceux qui rentrent au pays après des années passées à l’étranger. Avec Keswa, le fil perdu (1998), la réalisatrice Kalthoum Bornaz met l’accent sur les difficultés de son héroïne Nozha à se réadapter à son environnement d’origine — famille et traditions sociales — après les années de « libération » vécues à l’étranger. Dans Un si beau voyage (2007), Khaled Ghorbal retrace pour sa part l’histoire de Mohamed, de retour au pays après avoir passé la majeure partie de sa vie à l’étranger. C’est d’ailleurs le seul film tunisien à s’intéresser à ces dizaines de milliers de personnes ayant quitté leur pays à la fleur de l’âge pour y revenir en vieillards usés.

« Corps étranger »

Les changements historiques survenus en Tunisie en janvier 2011 donnent un nouvel élan au cinéma tunisien et ouvrent de nouveaux horizons. Mais l’euphorie est de courte durée. Au cours du premier trimestre 2011, plus de 30 000 Tunisiens empruntent les « barques de la mort » à destination des côtes italiennes, ouvrant la voie à de nouvelles vagues d’immigration clandestine au cours des années suivantes. D’un autre côté, un nouvel horizon d’émigration se dessine, avec ceux qui partent pour rejoindre l’organisation de l’État islamique (OEI).

Dans Fleur d’Alep (2016), Ridha Béhi suit ainsi une mère à la recherche de son fils parti combattre en Syrie, tandis qu’avec Éclipses (2016), Fadhel Jaziri aborde, sous couvert d’une intrigue policière, le sujet des réseaux pourvoyeurs de djihadistes en Syrie. Dans Corps étranger (2016 également) Raja Amari choisit de faire du neuf avec du vieux en mélangeant plusieurs sujets : immigration clandestine, exil, séjour irrégulier, terrorisme, machisme, etc.

L’évolution de la question migratoire qui a transformé ces dernières années la Tunisie en un pays de transit après qu’elle a été un pays de départ est présente dans The last of us (2016), premier long-métrage du jeune metteur en scène Ala Eddine Slim. Le personnage principal est un immigré subsaharien qui tente de gagner les côtes de l’Europe en passant par la Tunisie. Le traitement esthétique — une lumière crépusculaire, pas de dialogues — accentue le caractère singulier du film, qui ne cherche pas à documenter ou analyser un phénomène, mais seulement à suivre un homme qui rejette les frontières et entend circuler librement de par le monde.

The Last of Us, bande-annonce

Si la plupart des films tunisiens ont pour héros le migrant, Sarra Abidi choisit quant à elle de centrer son scénario sur d’autres personnages, concernés au premier chef par cette question, les parents des immigrés clandestins. Sa première fiction, Benzine (essence en arabe) (2018) met en scène Salem et Halima, dont le fils a « brûlé » pour fuir la pauvreté d’un village perdu vivant du trafic d’essence.

Mais l’œuvre la plus originale est sans doute Vent du Nord (2018), de Walid Mattar. Le film décrit le quotidien de deux personnages : le Français Hervé et le Tunisien Foued. Le premier travaille dans une usine française de chaussures dont la direction, à la recherche d’une main-d’œuvre meilleur marché, décide de licencier le personnel pour délocaliser ses activités dans la banlieue de Tunis. Le second est un jeune Tunisien démuni recruté au nouveau siège de l’usine pour un salaire dérisoire, et qui n’a qu’une seule idée en tête : « brûler ». Avec beaucoup de finesse et de sensibilité, le réalisateur arrive à croiser ces deux destins a priori parallèles, d’une rive à l’autre de la Méditerranée.

Une consécration dans les festivals

L’importance du phénomène de l’émigration dans la société tunisienne explique en partie la permanence de ce thème dans le cinéma, qui en est le reflet. Les statistiques officielles du ministère des affaires étrangères pour l’année 2018 font en effet état de 1,5 million de Tunisiens vivant à l’étranger, la plupart dans des pays européens, soit plus de 13 % de la population.

Le second facteur est plus pragmatique, car l’émigration est un sujet vendeur. Il attire les spectateurs en nombre non seulement dans les salles obscures locales, mais également sur la rive nord de la Méditerranée, un marché bien plus important. Ce sujet, très présent dans les médias et les discours politiques européens ainsi que dans les relations entre l’Union européenne et le continent africain ouvre la voie vers les festivals internationaux et leurs prix.

Dès 1976, Les Ambassadeurs a obtenu le Tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage (JCC) et le Prix spécial du jury au festival de Locarno, tandis que L’Ombre de la terre de Taïeb Louhichi (1982) raflait plusieurs prix aux festivals de Cannes, Ouagadougou, Moscou et Taormina. The last of us a également été primé, notamment au festival de Carthage et à la Mostra de Venise. Vent du Nord a quant à lui obtenu le Tanit d’or aux JCC et le Prix des libertés au Festival du cinéma africain de Louxor, entre autres récompenses.

Qui dit récompenses dit financements. Le cinéma tunisien reposant en grande partie sur les subventions accordées par des partenaires européens, il est plus facile d’obtenir des fonds avec des projets traitant d’une question qui touche ces derniers. Il ne s’agit pas là d’accuser les réalisateurs d’opportunisme, mais en l’absence d’une industrie du cinéma et d’un grand marché en Tunisie, les questions de financement et de diffusion revêtent une importance cruciale et légitime pour les auteurs de ces œuvres.

La forteresse Europe

Cela ne relativise en rien leur engagement. Car l’émigration n’est pas qu’une affaire de chiffres (Plus de 30 000 migrants ont péri en Méditerranée depuis 2000), mais avant tout une question politique, économique et sociale. De fait, la plupart des films tunisiens consacrés à ce thème critiquent — ouvertement ou pas — un régime politique qui a échoué sur le plan du développement économique et s’avère incapable d’assurer une vie décente à des générations de jeunes Tunisiens. Et cette critique ne se limite pas au pays de départ, mais englobe également les pays d’arrivée avec la dénonciation du racisme et de la marginalisation, depuis les années 1960 et 1970 jusqu’à la forteresse européenne et ses politiques migratoires draconiennes.

Walid Mattar, Vent du Nord (2018) — bande-annonce

Enfin, l’expérience personnelle des réalisateurs joue dans le choix de leurs sujets. L’écrasante majorité des réalisateurs tunisiens a en effet été formée dans des pays européens (France, Italie, Belgique), une grande partie d’entre eux y ont passé de longues années, certains s’y sont installés. Autrement dit, de nombreux cinéastes tunisiens ont eux-mêmes vécu l’expérience de l’immigration.

Déjà fortement présent dans le cinéma tunisien depuis plus de quatre décennies, ce sujet est certainement appelé à le rester dans les années à venir, puisque le nombre de migrants — légaux ou ayant « brûlé » — ne cesse d’augmenter. D’autant que de nombreux réalisateurs européens se sont également emparés de la thématique de la migration, sous des angles différents. Les productions des deux rives de la Méditerranée sur les questions migratoires peuvent ainsi aider à mieux comprendre la vision que « l’autre » a de « l’autre ».

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