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Le destin contrarié des Kurdes

Djihadisme et internationalisme · Après leurs combats victorieux contre l’organisation de l’État islamique en Irak et surtout en Syrie, les Kurdes sont dans l’actualité. Deux livres récents en témoignent qui reviennent, entre autres, sur des aspects peu connus : le djihadisme kurde et l’engagement internationaliste à leurs côtés.

Dans L’impossible État irakien. Les Kurdes à la recherche d’un État, Adel Bakawan1 s’attache à décrire la situation des Kurdes d’Irak à partir de la création du Gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK) en 2003 ; une entité autonome tolérée par le nouveau régime de Bagdad, acceptée par les Occidentaux et soutenue par les États-Unis qui en font un partenaire privilégié. Un des apports essentiels de l’ouvrage est d’aborder une question rarement soulevée, celle du djihadisme kurde.

La kurdisation de la question islamique

Adel Bakawan fait remonter le djihadisme dans le Kurdistan irakien aux années 1980. À cette époque, cette idéologie se donne comme objectif la réislamisation de la société par le bas, la dawa (appel à l’islam), et elle est conduite par les Frères musulmans de Bagdad qui projettent de faire de Halabja, ville martyre au nord-est de Bagdad où 5 000 civils ont été tués lors d’attaques chimiques perpétrées par l’aviation de Saddam Hussein en mars 1988, la capitale de l’islamisme kurde. Influencés par la lutte que mènent les moudjahidines afghans, les islamistes kurdes en viennent bientôt à considérer de façon identique Saddam Hussein et les Soviétiques : libérer le Kurdistan des « mécréants » du Baas équivaut à chasser les Russes d’Afghanistan. L’Organisation internationale des Frères musulmans (OIFM) dénonce cette lecture de l’histoire qu’elle considère comme erronée, d’autant que c’est le moment où s’affrontent l’Iran chiite et l’Irak sunnite.

Refusant de se soumettre, les Frères musulmans se regroupent dans le Mouvement islamique du Kurdistan (MIK ou Bzotnawa) et déclenchent une guérilla des deux côtés de la frontière irako-iranienne. Elle va se heurter aux peshmergas « laïcs » de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) qui ne tardent pas à en venir à bout, provoquant l’effondrement de la capacité militaire des djihadistes de cette génération et mettant à mal leur souhait de parvenir à l’islamisation de la question kurde. De fait, la fin de Bzotnawa et l’intégration de nombre de ses cadres dans les instances du GRK semblent signer la victoire des tenants de la kurdisation de la question islamique.

Le ralliement au terrorisme

La deuxième génération des djihadistes fonde Ansar Al-Islam qui rejoindra Al-Qaida. Alors que Bzotnawa affirmait être en guerre contre l’armée baasiste et non contre la société, refusant de fait de s’en prendre aux civils, Ansar Al-Islam adoptera le terrorisme comme arme de combat. Une première dans l’histoire moderne du Kurdistan qui, après la destruction des bases djihadistes afghanes par les États-Unis, accueillera Abou Moussab Al-Zarqaoui, futur leader du salafisme djihadiste en Irak.

De national, le combat des djihadistes kurdes irakiens devient donc international. Comme précédemment, l’aventure ne durera pas. Après des bombardements intensifs, aidée par les peshmergas de l’UPK de Jamal Talabani, l’armée américaine s’emparera de Byara (dans la province de Halabja), le sanctuaire des djihadistes d’Ansar Al-Islam.

Adel Bakawan nous précise qu’à la différence des deux premières générations, les membres de la troisième sont jeunes, majoritairement d’origine sociale défavorisée, peu diplômés, ne connaissant pas l’arabe (dans le Kurdistan irakien l’arabe et l’anglais sont enseignés à l’école et le Coran n’est pas traduit en kurde), et manquent donc de culture religieuse. Facebook a remplacé la mosquée. Leur ralliement à l’organisation de l’État islamique (OEI) se traduit par une multiplicité d’opérations violentes : attentats-suicides, voitures piégées, attaques contre les institutions, assassinats politiques.

Selon l’auteur, l’opération conduite à Byara avait convaincu le GRK que la « société kurde était purifiée de sa ‟pathologie” djihadiste ». Mais alors qu’Ansar Al-Islam ne comptait qu’un petit millier de combattants, les Kurdes ralliés à l’OEI seront plus de 20 000.

Kurde et djihadiste ?

À la question : « pourquoi devient-on djihadiste au Kurdistan ? », le chercheur apporte trois réponses. Pour les acteurs de la nouvelle génération — des jeunes gens entre 19 et 29 ans —, la violence a été et reste leur quotidien. Elle s’est imposée comme un élément constitutif de l’identité kurde entre l’invasion du Koweït en 1990, l’exode massif pour fuir les bombardements des armées de Saddam Hussein, la guerre civile entre l’UPK et le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), la répression contre Bzotnawa puis contre Ansar Al-Islam, l’embargo, l’occupation de l’Irak par les États-Unis… De 1990 à 2011, cette génération n’a connu, directement ou non, que des conflits.

De même, elle n’a connu que la frustration sociale en dépit de la manne pétrolière qui, depuis quinze ans, ne profite qu’à une oligarchie introduite dans l’appareil d’état ou dans la structure des deux principaux partis politiques.

Dernier élément : lors des « printemps arabes », le GRK, confronté aux manifestations revendicatives et pacifiques, n’a eu de cesse de les écraser, allant jusqu’à recourir à des tirs à balles réelles. Une imparable façon de déclencher des vocations. Le djihadisme devient alors pour de jeunes hommes désœuvrés et réprimés, « le seul ‟lendemain” qui puisse donner un sens à leur vie face à la brutalité de l’action des institutions contrôlées par des élites noyées dans la corruption. »

Déstabilisation du GRK

Se voyant refuser par « la communauté internationale » les résultats du référendum sur l’indépendance, Massoud Barzani a préféré se retirer. Son vieux rival Jamal Talabani est décédé, suscitant des querelles de famille qui accroissent la déstabilisation du GRK. Sans oublier les nouveaux partis comme Goran, issu d’une scission de l’UPK, ou encore Komal et Salahadin Bahadin, des islamo-nationalistes qui, chacun à sa manière, tentent de s’imposer dans un paysage politique verrouillé. C’est dans ce contexte crépusculaire que se sont développées des péripéties militaires (la prise puis la perte de Kirkouk par les peshmergas), économiques (une crise sans précédent a vidé les caisses du GRK en 2017), politique (les tensions entre les factions kurdes sont redoublées par celles avec Bagdad), financières (Bagdad refusant de verser la quote-part du budget national revenant au Kurdistan), militaires (la faiblesse des peshmergas face à l’OEI) et, en dernière instance, humanitaire (afflux de presque deux millions de réfugiés syriens).

De plus, le GRK n’a pas le monopole de la corruption. Selon Adel Bakawan l’ensemble de l’État irakien est gangréné, ce qui le conduit à conclure : « l’Irak, État sans nation politique, pays des nations (Arabes, Kurdes) sans État propre, figure au Moyen-Orient parmi les premiers États candidats à la décomposition, à la désagrégation et à la disparition, dès que le système international ou le système régional ou même les deux le permettront. »

Internationaliste pour « construire une société nouvelle »

Dans Jusqu’à Raqqa. Avec les Kurdes contre Daech, un jeune Français de 27 ans, de retour de Syrie, fait le récit de ses mois passés aux côtés des Unités de défense du peuple (YPG). D’emblée, André Hébert – un pseudonyme – joue cartes sur table : « Je m’exprime en tant qu’activiste révolutionnaire, internationaliste, marxiste, soutenant la cause kurde. » Bien sûr, il y a quelque chose du rite d’initiation dans son expérience guerrière ; pour autant, André Hébert passe les épreuves avec lucidité, les yeux ouverts sur le courage et l’abnégation de ses camarades comme sur les insuffisances d’une organisation protoétatique qui peine à embrasser deux tâches prioritaires : venir à bout d’ennemis que l’auteur qualifie de « néofascistes » et construire une société nouvelle, débarrassée du fléau du patriarcat et basée sur l’égalité de tous.

Parti de France en n’ayant, comme il l’écrit, qu’une « vague idée de ce qu’était le mouvement de libération kurde », André Hébert découvre « un peuple et un parti engagé dans une lutte qui est un modèle de progrès pour l’humanité. » Le volontaire va ainsi mesurer la place prépondérante que, suivant les théories émancipatrices d’Abdullah Öçalan, le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) emprisonné à vie en Turquie, le PYD accorde aux femmes. Ce sont non seulement des combattantes à égalité avec les hommes — les 10 000 soldats qui se sont battus pour reprendre Rakka aux djihadistes étaient placés sous le commandement de Rodja Felat, une féministe de trente ans —, mais elles sont les éléments déterminants de la transformation de la société kurde.

C’est près de Hol, ville stratégique sur la route reliant Rakka à Mossoul, qu’Hébert va subir un baptême du feu à grande échelle. Armés clandestinement par la Turquie2, ayant récupéré du matériel militaire après la débâcle de l’armée syrienne, possédant les moyens financiers de se fournir auprès de trafiquants de tout poil, les membres de l’OEI possèdent une puissance de feu bien supérieure à celle des YPG et des Unités de protection de la femme (YPJ). Seule l’aviation de la coalition menée par les États-Unis parvient à rétablir un fragile équilibre.

Au sujet de l’aide apportée par les puissances étrangères, Hébert adopte une position sans ambiguïté : « J’ai entendu des voix déplorant le fait que les YPG acceptent l’appui militaire et diplomatique des Américains et des Russes. Ces critiques viennent de gens n’ayant aucun sens politique pratique, et peu de connaissance de la géopolitique du conflit syrien. Lorsque l’on est responsable de la vie de millions de personnes, les questions de pureté idéologique passent au second plan. »

La prise de Hol coïncide avec les attentats du 13 novembre 2015 du Bataclan et du Stade de France. Une information qui renforce la conviction du jeune combattant que, pour être efficace, il est au bon endroit au bon moment. Après un bref retour en France pour des raisons familiales, Hébert repart en Syrie pour prendre part à la prise de Rakka. À cette occasion, il confirme que « les Kurdes étaient d’abord réticents à prendre Raqqa. Après la difficile bataille de Manbij, les généraux des YPG refusèrent de sacrifier davantage de cadres du Parti dans la lutte contre Daech. » C’est donc « sous la pression de la coalition, et en échange d’un soutien militaire, financier et politique durable [que] les commandants des Forces démocratiques syriennes finirent par accepter début novembre 2016 de s’emparer de la ville. » Pour atteindre cet objectif, il a fallu sept mois de durs combats contre des djihadistes déterminés, bien armés et empreints d’une foi dévastatrice, assurés que leur lutte était juste et que, quelles qu’en soient les vicissitudes présentes, elle triompherait, emportant dans la tombe les « kouffar »3.

Hébert considère que les lourds sacrifices consentis par les Kurdes et les combattants étrangers dont il garde un souvenir vivace engagent les membres de la coalition, à commencer par les États-Unis, à respecter cet accord et à rendre possible la poursuite de l’expérience conduite au Rojava. De plus, si la chute de Rakka a fini d’affaiblir l’OEI, elle n’a pas signifié que sa capacité de nuisance était pleinement éradiquée. Rakka a été détruite à 80 % ; d’autres villes syriennes l’ont été tout autant. Dès lors, pour ce témoin engagé, une conclusion s’impose : reconstruire Raqqa est donc « une tâche qui nous concerne tous si nous voulons éviter la résurgence du fondamentalisme islamique. »

1Directeur du Centre de sociologie de l’Irak (université de Soran), chercheur associé au programme Turquie et Moyen-Orient de l’Institut français des relations internationales (IFRI) ainsi qu’au Centre d’analyse et d’intervention sociologique. Il est également chargé de cours à l’université d’Évry.

2Le fils de Recep Tayyip Erdoğan Necmettin Bilal a été au cœur de ce scandale.

3Terme arabe à connotation péjorative désignant celui qui n’est pas croyant en l’islam.

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