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Cinéma

« Le genou d’Ahed », Israël rongé jusqu’à l’os

Rageur et déchirant, le film de Nadav Lapid confronte un cinéaste révolté par le sort des Palestiniens et la censure israélienne à une jeune fonctionnaire du ministère de la culture, ambitieuse mais pas dupe. Un huis clos dans le désert, prix du jury à Cannes 2021.

Pyramides Films

Dans un désert pierreux de terre brûlée, un homme grisonnant, jean et blouson de cuir noir, casque sur les oreilles, danse sur une version soul de Be my baby, le célèbre tube écrit par Lenny Kravitz en 1992 pour Vanessa Paradis. Puis il plonge tout habillé dans une étendue d’eau, surprenante comme un mirage dans ce paysage aride, conséquence du dérèglement climatique, alors que plus loin les poivrons pourrissent avant d’être récoltés. C’est l’un des rares moments de quiétude du nouveau film de Nadav Lapid, œuvre de rupture s’il en est. Il met en effet en scène la déchirure d’un artiste d’avec son pays, Israël, qui mène une politique qui le révulse. Déjà remarqué avec L’Institutrice et Synonymes, le réalisateur du Genou d’Ahed vit depuis le tournage du film à l’étranger, en l’occurrence à Paris, comme de nombreux intellectuels et cinéastes israéliens qui ne supportent plus ce qu’Israël fait subir aux Palestiniens. Et par contrecoup, comme par un effet de miroir maléfique, à eux-mêmes.

Une balle dans le genou

Le genou du titre c’est celui d’Ahed Tamimi. La vidéo de cette adolescente palestinienne de 16 ans vivant dans les territoires occupés giflant un soldat israélien qui voulait entrer de force dans sa maison avait fait le tour du monde en 2018. Son cousin Mohamed venait alors de se prendre une balle en plein visage. Ahed Tamimi a été emprisonnée pendant neuf mois, mais un député israélien avait critiqué la « mollesse » de la réaction israélienne, affirmant sur Twitter que les soldats auraient dû lui tirer une balle dans le genou pour la briser. En partant de ce message sinistre, Y. (Avshalom Pollack), la quarantaine désabusée, sans doute un double de Lapid, travaille à un projet de film sur l’histoire d’Ahed Tamimi. Casting, difficultés de monter une telle production dans le contexte israélien, les choses semblent avancer mollement, tandis qu’il s’inquiète pour sa mère souffrant d’un cancer.

Entre deux angoisses, Y. se rend dans un minuscule avion rempli de soldats à la projection d’un de ses précédents films dans la salle de la bibliothèque régionale de Sapir, bourgade de l’Arava, un désert aux portes de la Jordanie, dans le sud d’Israël. Il est accueilli par Yahalon (Nur Fibak), jeune et ravissante directrice adjointe des bibliothèques au ministère de la culture à Jérusalem, originaire de la région, où elle a réussi à faire revenir le public à la bibliothèque. Cela lui a valu une rapide promotion. Leur rencontre paraît hésiter entre l’amorce d’une séduction et la simple relation professionnelle, brève par essence dans ce type de circonstances. Personnage assez antipathique, Y. va aussi se révéler un puissant et peu reluisant manipulateur en tendant un piège à la jeune femme.

Un formulaire d’apparence anodine

Car avant la projection, elle doit lui faire remplir un « formulaire », qui lui permettra d’être payé, mais qui contient aussi des questions sur les sujets que le cinéaste compte aborder dans la discussion qui doit suivre la projection. Sujets ô combien convenus, de Jérusalem à la « diversité », de la nature à « l’armée », des relations hommes-femmes au sionisme. Évidemment, le cinéaste a la possibilité de remplir une case « autre » et de préciser son propre sujet. Tout cela peut paraître anodin, mais c’est dangereux, car Israël ne plaisante plus avec la culture, considérée comme un repaire d’opposants. Toute la dramaturgie du film se construit autour de ce formulaire, la fonctionnaire n’est dupe de rien, elle sait que si Y. se lâche sur ses intentions il sera « fini ».

Leur confrontation met à jour les lâchetés de l’un et de l’autre, celles de l’intellectuel dans son confort autocentré et résigné et celles de la fonctionnaire, star familiale obnubilée par sa carrière. Dans cette région éloignée de tout où les enjeux semblent étouffés, Y. va se servir de ses souvenirs de conscrit dans un bunker au Liban, sur la frontière syrienne, à la fois racontés et montrés en flashbacks plombants pour mieux déconstruire un système fait de mensonges et de propagande. Y. et Yahalon tentent d’exister face à l’abrutissement du public et l’avilissement des intellectuels. « Chaque génération est pire que la précédente et fera une génération qui sera encore pire », hurle Y. en rage à cette jolie fonctionnaire trop docile qui, comme les soldats du bunker libanais, se livre à des simulacres qui ne sont que duperies. Y. éructe face à la laideur d’une politique décidée par un gouvernement que l’un et l’autre détestent, « qui n’aime pas l’art »,, mais auquel il faut se soumettre, même hypocritement.

La force du Genou d’Ahed vient de la manière qu’a Lapid d’aborder sans détour, via l’existence de ce « formulaire » la déchéance morale d’un pays dans lequel les artistes sont désormais des ennemis s’ils refusent l’indifférence à l’égard des Palestiniens. Miri Segev, qui fut ministre de la culture de Benyamin Nétanyahou de 2015 à 2020, voulait même aller plus loin. Elle est à l’origine d’un projet de loi sur « la loyauté de la culture » qui entendait couper les financements publics aux œuvres qui « déshonorent le drapeau national ou d’autres symboles de l’État », ce qui est aussi vague que menaçant.

Le texte, en raison de l’instabilité gouvernementale qui a caractérisé Israël ces dernières années, n’a finalement pas été adopté, mais il aurait obligé les artistes à faire allégeance complète à la politique gouvernementale avant de pouvoir se produire ou montrer leurs pièces et films dans une salle du pays. Mais le « formulaire » au cœur du Genou d’Ahed n’a fait qu’anticiper cette loi et est déjà une réalité du système culturel israélien.

D’Ahed Tamimi, Miri Segev avait dit en 2018 que « ce n’est pas une adolescente, c’est une terroriste ». Quant à Naftali Bennett, alors ministre de l’éducation et aujourd’hui premier ministre, il avait estimé qu’elle aurait dû « être condamnée à perpétuité ». C’est cet arbitraire verbal, mais pas seulement verbal que Lapid et son double Y. ne supportent plus. Pour cette raison, et pour sa caméra nerveuse, ses plans rêveurs, ses dialogues heurtés et ses acteurs formidables, Le Genou d’Ahed est à ne pas manquer. Entre le courage et la lâcheté, il n’y a parfois qu’un fil, ce qui sous-tend son propos. Ni édifiant ni lénifiant, c’est un film tristement réaliste.

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