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Littérature

Le passeport rouge

« Valable partout, sauf en Palestine » · En janvier 2013, une poignée de militants palestiniens et étrangers dressent un campement de tentes dans la zone E-1, en Cisjordanie, là où Israël projette de construire une nouvelle colonie sur des terres privées palestiniennes. Le village de « Bab Al-Chams » — « La Porte du soleil » — est ainsi nommé en référence au roman d’Elias Khoury paru en 1998, qui raconte l’épopée des réfugiés palestiniens au Liban depuis la Nakba en 1948. Au moment de recevoir le symbolique passeport palestinien des mains de Mahmoud Abbas, l’écrivain libanais se souvient.

Montage des tentes du village éphémère de « Bab Al-Chams », dans la zone E-1, près de la colonie israélienne de Ma’ale Adumim en Cisjordanie.
DR, janvier 2003.

En 2013, après que l’armée israélienne eut détruit le village dénommé « La Porte du soleil » (« Bab Al-Chams ») qui avait été construit par de jeunes Palestiniens sur un terrain confisqué dans la région de Jérusalem, je reçus un appel du conseil municipal du village selon lequel son représentant était sur le point de venir à Beyrouth pour me remettre le passeport palestinien émis à mon nom par l’Autorité palestinienne.

J’avais suivi avec passion la métamorphose du village inventé par Younès et Nahila, les personnages de mon roman La Porte du soleil1, en un village réel situé dans une grotte près de Deir Al-Assad en Galilée. L’unique requête que j’avais présentée à mes compagnons de ce village — édifié avec des tentes, beaucoup de volonté et une lueur de liberté — était de m’agréer en tant que citoyen.

Depuis, ce village, recréé en plusieurs emplacements — dont l’un porta même le nom de « Village des petits-enfants de Younès » — constitue ma plus grande distinction en tant qu’écrivain. En effet, il n’existe pas d’ambition plus grande que la mutation d’une fiction en événement réel, comme il n’existe de rêve plus beau que celui de libérer la terre et d’y construire des villages accueillant le soleil de la justice et de la liberté.

Je fus bien sûr ravi de rencontrer ceux qui avaient bâti mon village galiléen, moi le Beyrouthin de souche qui avais toujours envié ses amis venus d’ailleurs d’avoir des villages où ils pouvaient retourner quand ils le désiraient. J’appartenais désormais à un lieu où je pouvais rêver de retourner, qui avait réussi à transformer les mots en maisons et en rues détruites par la colonisation, un village qui se situait à mi-chemin entre la mémoire et l’imagination.

Ce jour-là, j’avais gagné le droit de me battre pour mon droit au retour, non seulement en tant que revendication nationale et politique, mais aussi en tant que revendication personnelle. Ce droit, pour lequel il n’y aura pas de prescription, sera légué à ma fille, à mon fils et à mon petit-fils, tout comme il passera en héritage à tous les lecteurs qui se sont identifiés à La Porte du soleil et qui en ont pris possession, ainsi qu’à tous les combattants palestiniens qui ont reconstruit le village sur les ruines de celui dont les habitants avaient été autrefois expulsés.

La visite n’eut pas lieu et le passeport ne me fut pas délivré. Nonobstant, je trouvai à mes amis beaucoup d’excuses, estimant que j’aurais dû moi-même me rendre auprès d’eux et que, si faute il y avait, elle venait sûrement de notre part. Car, malgré tous les sacrifices, les actes héroïques, les erreurs commises à l’époque de la résistance au Sud-Liban, nous n’avions pas réussi à nous joindre à eux et nous avions laissé la grotte de La Porte du soleil se refermer, comme s’il s’agissait de respecter la volonté de Nahila, jusqu’au jour où quelques-uns vinrent ouvrir et reconstruire le village qui ne survécut que quelques jours, mais offrit un parfait exemple de ce que l’opiniâtreté de la résistance pouvait accomplir.

L’histoire concernant « l’accusation » communément répandue que j’étais palestinien et non libanais (accusation dont je m’enorgueillis d’ailleurs, car mon identité palestinienne n’a été et ne sera qu’une identité de combat née de la détermination à lutter contre l’injustice, l’occupation et la répression) mérite d’être racontée, car elle porte dans ses replis les quiproquos de la relation entre la parole et la mémoire. Je me contenterai pourtant d’évoquer un article paru en 1998 dans le quotidien libanais Al-Diyar, alors que je participais à l’organisation de la 50e commémoration de la Nakba au Théâtre de Beyrouth dont j’étais le directeur artistique. La chape de pierre de l’hégémonie du régime syrien au Liban pesait sur l’atmosphère. Ce jour-là, nous avions commencé la célébration par une marche aux chandelles vers le cimetière collectif des martyrs du massacre de Sabra et de Chatila. L’éditorialiste affirmait dans son article que les Libanais regrettaient de m’avoir naturalisé. Il laissait entendre que j’étais un Palestinien gratifié de la nationalité libanaise, à l’instar des quelques Palestiniens naturalisés à l’époque du président Camille Chamoun pour des raisons confessionnelles. Au milieu des menaces et des dangers qui nous assiégeaient, j’avais considéré l’article comme une bonne blague. Je me gaussai de cette assertion incapable de concevoir que l’identité palestinienne ne constituait pas une accusation, mais un honneur qu’il faut mériter.

Je me suis rappelé cet épisode la semaine dernière lorsque mon ami l’écrivain Yehia Yakhlef m’a appelé de Ramallah pour me demander de ne pas me rendre au Caire afin de participer aux réunions du conseil d’administration de la Fondation Yasser Arafat et de demeurer à Beyrouth, car mon passeport palestinien était sur le point d’y atterrir avec le président palestinien Mahmoud Abbas lui-même. Le soir du 23 février dernier, je me suis rendu à l’hôtel Habtoor à Sinn Al-Fil et, après m’être égaré dans les labyrinthes de cet immense complexe hôtelier, je suis arrivé au hall où m’attendait la militante Amna Jibril pour me conduire dans un salon du 30e étage. Là, j’ai fait la connaissance de Muhsen Ibrahim, l’un des leaders historiques du mouvement national libanais. Après avoir épinglé des médailles honorifiques sur les revers de nos vestes, le président palestinien m’a remis en mains propres le fameux passeport rouge.

Ainsi, mon chef d’accusation s’était soudain mué en preuve irréfutable. J’étais palestinien, je portais un document officiel dont le numéro de série est le A0049639 et j’étais naturalisé à contre-courant. Au lieu d’être un Palestinien disposant du passeport libanais, j’étais un Libanais qui détenait le passeport palestinien. C’était la troisième fois que je portais l’identité palestinienne : la première fut lorsque je rejoignis la lutte palestinienne, à la fin des années 1960 ; la deuxième lors de la construction du village « La Porte du soleil » avec les mots, la volonté et l’amour ; la troisième fois en serrant le fameux passeport dans ma main.

Je suis conscient que ce passeport ne possède qu’une valeur symbolique, mais, étant curieux de nature, je voulus savoir si je pouvais l’utiliser vraiment. La réponse me confirma que je pouvais utiliser ce passeport partout dans le monde.

— Je pourrai l’utiliser pour visiter la Palestine ? ai-je demandé.
— Non. Tu peux l’utiliser partout, sauf en Palestine, m’a-t-on répondu.
— Étrange ! Comment un Palestinien ne peut-il pas se rendre dans son pays ? ai-je dit.

On m’expliqua alors que les autorités israéliennes ne reconnaissaient pas mon passeport, que la Palestine était un pays occupé et que l’armée du colonisateur israélien commandait les frontières.

— Ce n’est pas possible ! dis-je.
— C’est l’occupation qui n’est pas possible ! dirent-ils.
— La Palestine est pourtant une patrie réelle, non une patrie en papier !

Ils ont dit et j’ai dit… Les mots se sont effacés devant les images de mes amis et camarades tombés en martyrs : Ali Abou Tawq, Mohammad Chbaro, Tony Al-Nims, Marwane Kayyali et des centaines de compagnons de route qui ont frayé avec leur sang la route vers la Palestine. J’ai compris que le retour n’avait pas besoin d’un passeport, mais qu’il nous fallait trouver de nouveau le chemin de la résistance afin de pouvoir aller à la rencontre des nôtres à « La Porte du soleil ».

1Actes Sud, « Babel », 2003 ; traduit de l’arabe (Liban) par Rania Samara. Adapté au cinéma par Yousry Nasrallah (2004).

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