Théâtre. Ces derniers festivals indépendants en Égypte

La sixième édition du festival Lazem Masrah aura lieu à Alexandrie du 27 mars au 4 avril, et du 29 mars au 21 avril se tiendra en parallèle au Caire la huitième édition du festival D-CAF. Si ces deux évènements culturels diffèrent par leur durée, l’ampleur de leur programmation et sans doute leurs intentions esthétiques, politiques et sociales, ils ont en commun d’être les derniers rescapés d’une vague de festivals indépendants apparus au lendemain de la révolution de 2011. Depuis, manque de moyens et censure ont eu raison de la plupart d’entre eux.

Affiche D-CAF 2018.

La scène culturelle égyptienne est historiquement marquée par la tradition des festivals, organisés en grande pompe par le gouvernement : le Festival des palais de la culture (créé en 1970), le Festival de théâtre expérimental du Caire (créé en 1988 par Farouk Hosni, ministre de la culture alors fraîchement nommé par Hosni Moubarak) ou l’éphémère Festival du théâtre national instauré en 2009. Ces évènements, destinés à promouvoir la création égyptienne contemporaine et à donner à l’Égypte une façade moderne et démocratique, apparaissent très vite comme étroitement contrôlés par l’État et restreints à une élite artistique proche du régime. La qualité médiocre des productions et le manque de transparence entourant les programmations et attributions des prix sont très vite déplorés par les artistes indépendants, à la recherche d’un théâtre d’avant-garde et d’une plus grande liberté d’expression.

En réaction, les artistes indépendants ont essayé de prendre des initiatives, comme la Free Theatre Encounter organisée en 1990 ou le projet Independant Festival for Light Comedy en 2001, sans pouvoir toutefois échapper à la pesante omniprésence du régime, cherchant à contrôler les programmations par le biais de la censure ou des financements.

Or, au lendemain de la révolution de 2011, la mise en suspens des institutions — y compris celles assurant le contrôle et la censure des productions artistiques — et des initiatives culturelles gouvernementales, a favorisé l’émergence de projets indépendants, notamment dans le domaine théâtral. De nombreux collectifs se forment, tels Tahrir Monologues, mené par Sondos Shabayek ou Mahatat lil-fan, promouvant les performances de rue. En 2012, une série de festivals voit le jour, permettant à ces artistes de se rassembler autour de projets communs, comme le festival Hal Badeel créé par Saber El-Sayed, Al-Fan Midan, D-CAF (Downtown Contemporary Arts Festival) et Lazem Masrah, alors que d’autres jeunes festivals prennent une véritable ampleur, à l’instar du festival 2B continued organisé par le Studio Emad Eddin depuis 2008. Ces initiatives théâtrales sont complétées par d’autres projets, comme le festival de musique féminin Combo. La scène artistique égyptienne connaît donc à cette période une véritable effervescence, dont les festivals sont une des manifestations.

Les artistes recherchent alors de nouvelles plateformes d’expression, et la scène artistique apparaît comme le lieu d’émergence d’un nouveau discours politique et social. Pour les artistes, elle apparaît également comme un nouveau lieu d’échanges, rendus possibles par la sensibilisation des Égyptiens aux questions politiques. Grâce à l’ouverture de l’espace public, jusqu’alors étroitement contrôlé, l’art peut désormais se faire dans la rue, comme les performances organisées dans le cadre du projet Al-Fan Midan (littéralement « L’art est une place »), qui s’est tenu entre 2011 et 2014. Adel Abdel Wahab, qui a également organisé des spectacles de rue dans le cadre de la première édition de Lazem Masrah] en 2012 évoque ainsi cette conjoncture inédite : « Le but n’était pas de faire en sorte que le discours politique atteigne les gens pour les tirer de leur torpeur : ils étaient déjà dans la rue ! Mais il s’agissait plutôt de profiter de cette dynamique pour discuter des sujets politiques sur le fond. » La rue apparaît aussi d’un point de vue pratique comme un espace possible pour performer, dans un pays où il existe peu de structures pour accueillir les créations en dehors des salles officielles très peu accessibles.

Lazem Masrah et D-CAF, deux projets ambitieux

C’est donc en 2012 qu’Adel Abdel Wahab, artiste et acteur culturel alexandrin actif depuis 2005 fonde Lazem Masrah (traduit en anglais par « Theatre = a must », mais que l’on pourrait traduire en français par « il faut du théâtre » ou « le théâtre est nécessaire »), avec un double objectif politique et esthétique. Il cherche d’abord à profiter de la dynamique artistique et politique pour remettre la dimension esthétique du théâtre au centre de son projet : « En 2012, tout ce qui était fait l’était en réponse aux évènements, des productions parfois superficielles ou uniquement commémoratives. Il ne fallait pas laisser le théâtre disparaître ». Comme l’indique le nom du festival, il envisage le théâtre comme un élément central de la nouvelle société à construire. Le théâtre, dans sa dimension didactique, militante peut-être, est envisagé comme un lieu de débat, de prise de conscience des enjeux politiques. Si la première édition se focalise sur le théâtre arabe, le festival accueille très vite des artistes étrangers comme les metteurs en scène Chris Kondek (Allemagne), invité en 2014, Peter Kirk, Jacob Stage et Stuart Lynch (Danemark) en 2014 et 2015, ou Suleyman El-Bassam (Koweït) en 2015. « L’objectif était de discuter de sujets politiques, mais en sortant des frontières de l’Égypte et […] d’ouvrir un dialogue et de décentrer son regard, en croisant la dynamique des Printemps arabes avec des questions internationales », explique Adel Abdel Wahab. Des ateliers, des conférences et des concerts viennent compléter la programmation théâtrale à partir de 2014.

L’objectif du festival D-CAF est plus explicitement porté vers l’avant-garde esthétique. Si le festival propose aussi une programmation musicale, des expositions et des projections de films, le cœur de celui-ci reste le théâtre. Ahmed El-Attar, qui s’est lui-même formé entre l’Égypte et la France, et qui possède une large connaissance du théâtre occidental, a conçu ce projet pour inviter des artistes internationaux à jouer au Caire, pour permettre au public d’accéder à des expériences internationales, et de « voir comment on fait du théâtre ailleurs, et autrement ». En 2017, il invite ainsi le chorégraphe français Jérôme Bel avec son spectacle Disabled Theatre, ainsi que Pascal Rambert, metteur en scène et dramaturge, directeur du Théâtre de Gennevilliers, pour présenter une version de son spectacle Clôture de l’amour avec des comédiens égyptiens, devant une salle comble. Un an sur deux, une semaine du festival est consacrée aux nouvelles scènes arabes au cours du « Focus arabe ».

Jérôme Bel, Disabled Theater (2012) — YouTube

Si l’objectif premier du festival est la découverte formelle de théâtres extra-égyptiens, des questions sociales y sont aussi abordées, et le festival met depuis 2015 le handicap au centre de sa programmation, en proposant des performances dansées d’artistes handicapés sur scène et dans la rue, ce qui n’est pas banal en Égypte où le handicap est un véritable tabou et n’a pas sa place dans l’espace public.

Entraves, sanctions et renoncements

Depuis 2014, la majeure partie des collectifs d’artistes s’est dissoute, et les festivals, pour la plupart, ont progressivement cessé. Sous l’égide du président Abdel Fattah Al-Sissi, l’État a remis en place un système de contrôle et de censure puissant. Les multiples organes de la censure constituent autant d’obstacles à franchir pour les artistes. Si certains cessent de créer par refus de voir leur parole censurée ou par crainte des sanctions, la majorité renonce face à la lourdeur et la durée des démarches administratives à effectuer. En juillet 2018, le premier ministre a publié le décret no 1238 de 2018 entravant directement l’organisation des festivals, dont l’article 2 stipule que les organisateurs doivent préalablement obtenir une licence émise par le ministère de la culture, autorisant la programmation. Par conséquent, trois semaines avant le début des festivals D-CAF et Lazem Masrah 2019, les programmes, bien que complets, n’étaient toujours pas publiés par les organisateurs, faute d’autorisations accordées par le ministère. Dans ce contexte, il devient évidemment de plus en plus difficile de faire venir des artistes étrangers, sans savoir si ceux-ci seront ou non autorisés à se produire.

La question financière est aussi centrale, et le gouvernement sait exercer la censure par ce biais. Si les artistes doivent d’ores et déjà payer de multiples taxes pour se produire (notamment une cotisation au syndicat des acteurs, et un impôt au ministère des finances en cas de représentation payante), l’État s’emploie également à couper les sources de financements, en particulier étrangères. Ainsi, depuis novembre 2016, le gouvernement a promulgué une série de lois régulant les activités des ONG et des associations — sources importantes de la création artistique égyptienne —, prévoyant notamment le paiement d’un droit d’installation de 18 000 euros et la mise en place d’une « Autorité nationale » pour contrôler les financements venus de l’étranger.

De la résistance à la résilience

Dans ce contexte, Adel Abdel Wahab et Ahmed El-Attar apparaissent donc comme les capitaines du radeau des festivals indépendants. L’organisation des évènements s’annonce de plus en plus difficile : en 2016, Abdel Wahab annonçait déjà qu’il s’agirait de la dernière occurrence de Lazem Masrah, en programmant une unique performance intitulée Grande Finale du collectif danois Batida, lorsqu’Ahmed El-Attar a vu sa pièce Avant la Révolution censurée en 2018, la retirant de la programmation de D-CAF.

Ahmed El Attar, Avant la révolution (2017) — YouTube

Si leurs initiatives résistent, c’est probablement au prix de certains sacrifices. Si Abdel Wahab continue à trouver des financements grâce à des partenariats avec des instituts culturels étrangers (Goethe Institute, British Council), l’ampleur du festival s’est réduite, et l’artiste a souvent dû compléter le financement de sa poche. El-Attar, quant à lui, allie des financements personnels aux revenus du studio Emad Eddin qu’il dirige et à des partenariats avec des institutions étrangères, mais collabore aussi avec des acteurs privés, comme la controversée entreprise d’investissements immobiliers Al-Ismaelia qui achète et rénove les immeubles historiques du centre-ville du Caire pour les revendre ensuite — un processus de gentrification largement dénoncé.

Il a aussi fallu renoncer à un public large : dès lors que l’espace public s’est refermé, le théâtre est retourné dans les salles, que seules les élites peuvent se permettre de fréquenter. Les organisateurs ont aussi dû accepter de se soumettre aux processus de contrôle, et parfois à la censure, et à adapter la programmation pour aller vers un théâtre moins polémique, mais aussi moins politique. Adel Abdel Wahab a dû renoncer à une partie de son projet initial : « Aujourd’hui, il est impossible de faire un théâtre ouvertement politique, et de déclarer vouloir faire du théâtre politique, sous peine d’être empêché de travailler. » Alors, depuis quelques années, les programmations sont sans doute plus inégales, parfois un peu éloignées de ce que l’on imagine être les préoccupations premières du public.

Mais si ces festivals ont résisté, c’est aussi et surtout parce qu’ils disposaient d’une ligne artistique claire, qui n’a jamais minoré l’importance du théâtre comme art, disposant d’un langage qui lui est propre, et pouvant toujours être une source d’ouverture pour qui prendrait le temps de prêter attention à son aspect formel.

Il ne faut pas non plus négliger l’importance symbolique de ces deux événements, de leur existence même dans une Égypte qui ne cesse de se refermer sur elle-même et renoue avec les vieux démons de l’autoritarisme.

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