Théâtre

Liban. La danse du combattant pour un passeport

Mona El Yafi a écrit et mis en scène Ma nuit à Beyrouth, également publiée par la maison d’édition Les Bras nus, avec une postface d’Alain Gresh. La forme, entre souffle et flamme, qu’elle donne à ce texte facétieux et percutant en compagnie du danseur Nadim Bahsoun nous dit aussi l’urgence de rester reliées à la Palestine et au Liban.

Deux danseurs se déplacent sur scène dans une lumière tamisée. Une femme, les yeux fermés et une expression de sérénité, se tient légèrement en avant, tandis qu'un homme, derrière elle, semble effectuer un mouvement fluide avec ses bras. L'atmosphère est intimiste et expressive.
Mona El Yafi, Nadim Bahsoun dans Ma nuit à Beyrouth
© Marie-Clémence David

Hiver 2022. Deux ans auparavant, l’explosion du port de Beyrouth avait rendu la capitale encore plus chaotique et imprégnée de souffrance et de colère. Point d’orgue de la crise économique et financière de 2019 qui avait déjà mis le Liban à genoux, elle venait réveiller les cauchemars répétés à l’infini de la guerre et de l’occupation israélienne. Beyrouth dévastée, figée, avec des administrations hors d’état de fonctionnement, des conditions de vie et de survie kafkaïennes. C’est pourtant à Beyrouth que « l’homme qui danse » (Nadim Bahsoun, dont c’est la propre histoire) choisit de venir renouveler son passeport sur le point d’être périmé pour pouvoir garder sa carte de séjour française et continuer à travailler dans l’Hexagone. Sentiment légitime de rentrer chez lui, joie de retrouver sa famille, ses amis, les lieux de son enfance malgré l’appréhension. Naïveté aussi de croire que ce serait plus simple et plus rapide de refaire ses papiers au pays.

Autobiographie de tout le monde

Avec Ma nuit à Beyrouth, Mona El Yafi, autrice, actrice et metteuse en scène, cofondatrice de la compagnie Diptyque Théâtre et du Collectif Créature, a écrit une pièce à la fois autobiographique et universelle. Les Libanais les premiers peuvent se l’approprier, mais aussi toutes celles et tous ceux qui ont eu à revenir sur les ruines de ce que fut leur vie, à se battre pied à pied pour que des législations aberrantes ne les broient pas.

Dans l’auditorium de l’Institut du monde arabe (IMA) quasiment plein, Mona El Yafi se tient debout sur ce plateau immense et difficile à apprivoiser, prenant la lumière auprès du danseur Nadim Bahsoun. Elle est Aïda, une Libanaise exilée revenue au pays seulement à l’âge de dix ans, découvrant l’ampleur des pertes et les traces des destructions des guerres successives auxquelles son père ne l’avait pas préparée. Mais imaginaire, distance et dérision lui permettent de s’affranchir de cette réalité carnassière. Elle relève et consigne tout ce qu’elle voit et entend : l’absence d’électricité, « une ou deux heures » après lesquelles on court la nuit et le jour. L’inflation exorbitante qui a fait passer le paquet de pâtes à 744 000 livres, l’équivalent de 20 dollars (18 euros), la course en taxi service de 2 000 à 100 000 livres, devenue un luxe qu’il faut payer en dollars ou avec des liasses de billets.

Nadim l’homme-danseur, lui, s’est installé devant les portes de la Direction générale au gouvernement des affaires intérieures « pile à l’endroit de la ligne de démarcation entre les deux parties de la ville pendant les quinze années de guerre civile » (1975-1990) dont on commémore les cinquante ans en ce mois d’avril 2025. Il est venu la veille et se prépare à passer la nuit dehors, debout et dans le froid. Mais il n’est pas venu assez tôt. Il n’aura pas ce ticket absurde qui sert de laissez-passer à une cohorte de pauvres gens qui comme lui attendent leur rendez-vous. Il faudra qu’il revienne. Encore et encore. Qu’il garde la grâce de ses mouvements et la solidité de son espoir comme remparts contre le désespoir.

Bande-annonce Ma nuit à Beyrouth
Compagnie Diptyque Théâtre

Corps et mots dansants

On voit se mettre en place un dialogue corps et mots entre les deux artistes qui, s’il hésite un peu au départ, va trouver rapidement son rythme et sa puissance et capter le public. La présence de Nadim, son jeu avec de subtiles et étranges marionnettes qu’il porte comme une seconde peau et déplace dans une étreinte suscitent l’émotion. Progressivement, ils sont vraiment ensemble, sur scène et dans la tête de l’un et de l’autre. Finalement, ils parviennent même à amener sur le plateau une ronde de spectateurs, démontrant plus ou moins de talent, mais beaucoup d’enthousiasme, pour une dabké1 indissociable des grands moments festifs orientaux et qui clôt la pièce par un moment de joie.

On est frappé par la force et la détermination mises à vivre tous les jours dans ce pays trop proche des frontières d’Israël et convoité par son appétit d’expansion coloniale. On est aussi révolté de mesurer que ce texte a été écrit juste avant une nouvelle guerre qui est en train de le dévaster davantage.

La pièce a encore des dates de tournée, mais il faut aussi souligner sa publication dans une très belle édition indépendante, Les Bras nus. Autrice et éditrice ont eu la bonne idée de demander une postface à Alain Gresh qui contextualise la situation libanaise d’hier et d’aujourd’hui dans cet « Orient compliqué ». Si l’on connaît les analyses politiques acérées du directeur d’Orient XXI sur la situation internationale, on découvrira également son engagement à lutter ici et maintenant contre les murs érigés devant tous les étrangers.

1NDLR. Danse folklorique collective répandue dans les pays du Levant.

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