Politique, culture, société, économie, diplomatie

Palestine. Psychiatrie sous occupation

« Derrière les fronts », de Samah Jabr

Recueil de chroniques publié en mars dernier, Derrière les fronts est le premier livre de la psychiatre et écrivaine palestinienne Samah Jabr. Elle analyse le traumatisme transgénérationnel qui marque la mémoire collective palestinienne et témoigne pour que les souffrances subies ne tombent pas dans le silence en consumant le souffle de la résistance.

Publié en mars 2018 par Premiers matins de novembre (PMN éditions) en coédition avec Hybrid Pulse, en même temps que la sortie du documentaire homonyme d’Alexandra Dols, Derrière les fronts. Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation est le premier livre de Samah Jabr. Elle écrit pourtant depuis longtemps, dès la fin des années 1990, essentiellement dans des journaux anglophones comme The Washington Report on Middle East Affairs, Middle East Monitor, The New Internationalist… sous cette forme de billets qui sont ici rassemblés depuis 2003 jusqu’à aujourd’hui. Écriture à vif, réaction aux déflagrations qui rythment le quotidien en Palestine occupée, mais aussi recueil de témoignages, mise en forme de récits de vie, analyse de la complexité et des imbrications entre vie personnelle et politique. Écriture précise, ciselée, enracinée dans des convictions et son expérience de terrain. Écriture de l’urgence, entre ses activités considérables de soignante.

Diplômée de l’université Al Quds à Jérusalem, des universités Paris VI et Paris VII et de l’Institut israélien de psychothérapie psychanalytique, Samah Jabr est directrice de l’unité de santé mentale en Cisjordanie occupée, et responsable des services de santé mentale pour l’ensemble de la région. Elle enseigne et forme des professionnels palestiniens et internationaux et intervient auprès de prisonniers. « Il y a seulement une trentaine de psychologues et psychiatres pour toute la population de la Cisjordanie et de la bande de Gaza », explique-t-elle. Tout un programme, qui en dit long sur l’ampleur de la tâche.

Effets sur l’intégrité mentale

Si les effets de l’occupation israélienne : assassinats, arrestations, emprisonnement, tortures, destruction des êtres et des biens sont documentés, leurs conséquences sur l’intégrité psychique et la santé mentale des Palestiniens relèvent davantage du non exploré. Derrière les fronts creuse justement ce vaste espace de destruction, non renseigné, où se tient la population lorsqu’elle n’est pas en première ligne de l’affrontement et de la résistance nationale. En proie en permanence aux exactions d’une armée brutale et de colons ultra-violents. Son récit commence d’ailleurs avec l’histoire d’un berger âgé de 18 ans qui faisait paître ses moutons sur un terrain familial à l’est de Hébron quand il se fait sauvagement attaquer par des colons qui lui brisent les genoux à coups de pierres et le laissent au bord de l’agonie. Après cette agression traumatique, il va devenir quelqu’un d’autre, muet et hébété. Il y a aussi l’histoire de Fatima, percluse de douleurs, qui va de médecin en médecin sans pouvoir mettre fin à l’image en boucle, qui l’empêche de respirer, du crâne ouvert de son fils assassiné sur les marches de sa maison. Celle de ces jeunes adolescents qui se font arrêter et maltraiter au sein même de leur foyer sans que leur père ou leur mère ne puisse intervenir pour les défendre.

Autant de témoignages qui s’égrènent et que Samah Jabr veut sauver du silence et de l’indifférence du monde. « Je mets des mots sur des maux », explique-t-elle. Elle lutte pour enregistrer et garder les traces de cette barbarie, pour faire entendre et comprendre ces expériences aussi bien vis-à-vis de ceux qui s’en lavent les mains que vis-à-vis des Palestiniens eux-mêmes. Pour qu’ils puissent faire face et se reconstruire, ne pas retourner la torture et l’humiliation contre eux-mêmes en rajoutant de la souffrance et un silence qui fait son œuvre somatique dans les corps

Dans les traces de Frantz Fanon

Samah Jabr utilise les outils qu’elle connaît, ceux qui ont aussi servi à Frantz Fanon en son temps pour lutter contre la domination coloniale : les ressources de la psychiatrie et de la psychologie, en les mettant au service des personnes. Pour le médecin, cette compréhension de soi et des objectifs de l’adversaire n’est pas « une compréhension alternative aux autres moyens de faire face, mais cela éclaire ces moyens », et notamment ceux qui doivent être mis en œuvre par les professionnels, la réparation individuelle passant par la reconnaissance de l’exigence de justice pour tout le peuple palestinien. Pour elle, le travail clinique doit tenir compte du contexte sociopolitique palestinien et du traumatisme psychologique transmis de génération en génération depuis la Nakba : « La libération psychologique des Palestiniens n’a pas besoin de psychiatres pour soigner les pathologies et administrer des traitements, pour la simple et bonne raison que les Palestiniens sont occupés, pas malades ! », rappelle-t-elle, tout en mettant en cause la responsabilité des leaders palestiniens dont « la capitulation conduit à la dépression collective ».

À l’écoute des gens, menant un travail spécifique en direction des femmes, Samah Jabr ne ménage pas sa peine pour que son instrument de travail — la psychothérapie — se développe et donne aux uns et aux autres les moyens de faire face à la réalité. Pour elle, le projet de libération nationale est indissociable d’un projet pour le bien-être du peuple palestinien qui continue sa lutte avec des traumatismes trop souvent occultés. L’écriture est aussi un outil de réparation et d’émancipation.