Politique, culture, société, économie, diplomatie

Passions arabes

« Entre deux rives », de Gilles Gauthier

Cinquante ans de passions pour le monde arabe, itinéraire d’un diplomate et d’un homme de culture.

Autobiographie sans fard, livre de voyages, petit traité pédagogique du Proche-Orient, anecdotes sur les coulisses et les petits travers de l’univers diplomatique, le livre de l’ambassadeur Gilles Gauthier est tout cela à la fois. Un ouvrage atypique comme son auteur, qui a connu une première vie avant d’intégrer le Quai d’Orsay, dont il ne respecte pas toujours les codes dans ce récit mêlant l’intime et l’histoire. Gilles Gauthier, aujourd’hui retraité des chancelleries et conseiller de Jack Lang à l’Institut du monde arabe (IMA) place son livre sous le patronage de l’un des plus éminents orientalistes français, Jacques Berque, jusque dans le titre Entre deux rives, écho de l’autobiographie du maître, Mémoires des deux rives. Le sous-titre, 50 ans de passion pour le monde arabe convient sans doute mieux à ces souvenirs rédigés à la première personne. L’empathie pour l’autre rive de la Méditerranée a gouverné le parcours de Gilles Gauthier beaucoup plus qu’un plan de carrière.

Coopérant en Algérie et au Maroc, il étudie l’arabe à Paris puis à Damas (il traduira plus tard le best-seller L’immeuble Yacoubian de l’Égyptien Alaa El-Aswany), découvre après la Syrie le Liban et le Yémen, pays où il retournera comme diplomate. En poste à Bagdad, en Algérie, à Bahreïn, en Égypte, au Liban, il sera aussi responsable de la francophonie au ministères des Affaires étrangères, puis secrétaire permanent de l’Association des villes francophones. Gilles Gauthier termine sa carrière comme ambassadeur au Yémen, « le pays des origines », et quitte en juillet 2009 le Quai d’Orsay en éprouvant « fort peu de choses », concluant : « toute ma vie, je m’étais dit que la vraie vie était toujours plus loin ». Plus loin, ce fut pour l’adolescent né dans un petit bourg du nord de la Gironde, dans « une France grise comme sa télévision en noir et blanc », la Méditerranée et l’Algérie, comme coopérant, professeur d’espagnol malgré des études supérieures incomplètes, dans un pays où la guerre était « toujours là, tapie dans un coin du décor » et où nombre d’élèves écrivaient « père martyr » ou « mort au combat » sur les fiches de renseignement qu’on leur demandait le jour de la rentrée des classes.

L’Algérie, ce fut aussi Nour, son jeune amant quasi officiel. Le livre de Gilles Gauthier fait la part belle à une homosexualité tranquillement revendiquée, des liaisons durables à la drague de rue en passant par la prostitution masculine et à ses « jeunes visiteurs du vendredi matin » à Bahreïn. Citant des prédécesseurs illustres, du maréchal Hubert Lyautey à Lawrence d’Arabie en passant par Louis Massignon, il affirme avoir « trouvé dans le monde arabe une complicité que ma société, celle d’avant Mai 68… me refusait après vingt siècles de christianisme, mais surtout après des décennies de bienséance bourgeoise » (bienséance qui semble encore inspirer certaines critiques de presse réussissant à passer sous silence cet aspect important de l’ouvrage).

Menotté, les yeux bandés

À Alger, le jeune homme prend très tôt une leçon de réalisme qui lui servira pour le reste de sa vie. Travaillant à la chambre de commerce à l’organisation de la foire internationale de 1969, il est éjecté sur ordre d’en haut : on ne veut pas de visages européens sur la photo. L’omniprésence des différentes polices, la mort jamais élucidée d’un ami l’en convaincront, « ll n’y a pas de place pour moi dans ce pays », écrit-il, pas plus que pour la plupart des Français de bonne volonté. Au Maroc, il essaie aussi de jouer un rôle, cette fois contre le pouvoir du pays hôte, en militant pour le Front de libération du Sahara occidental, le Polisario. Ce qui lui vaut une arrestation, un tabassage sévère et une expérience de première main de la répression policière de la région. En prison, entouré des gémissements des torturés, il s’attend à l’être lui aussi. Des pages terribles décrivent ses impressions à ce moment-là. « J’étais là, posé par terre comme un paquet, menotté, les yeux bandés, mais mon âme était vivante et libre. Oui, mon âme, car sinon comment appeler ce qui s’élevait à une telle hauteur, au-dessus de mon corps inerte. Je savais qu’ils allaient tôt ou tard venir me chercher, mais pour l’instant, ma vie c’était ces bruits légers autour de moi qui provenaient d’autant d’autres solitudes… » La vie, à ce moment, se concentre dans un rayon de soleil « qui caressa mon front avec tant de douceur que j’eus l’envie de m’y blottir ».

Sa qualité d’étranger lui vaudra finalement d’échapper à la torture, mais l’expérience le préviendra contre toute indulgence envers les régimes autoritaires, de quelque bord qu’ils soient. Libéré, rapatrié, Gilles Gauthier continue à militer pour le Polisario, à apprendre l’arabe et à voyager, à chercher à sa vie un sens qui lui échappe parfois — l’alcool et le haschich aidant. Il passe finalement le concours de secrétaire de chancellerie, une voie administrative qu’il esquivera grâce à son pedigree peu commun et par un raccourci de circonstance — l’occasion d’un petit cours de mœurs diplomatiques. « Cher ami », commence le directeur des ressources humaines — « Cher ami ! Cher ami ! La tête me tournait », commente-t-il. « L’impressionnant personnage » lui demande alors s’il ne préfèrerait pas un poste politique. « ‟Ce serait Bagdad”, ajouta-t-il sur le ton d’un maquignon qui veut vous refiler une vache boiteuse ». Le tout nouveau diplomate apprendra plus tard qu’aucun collègue n’avait voulu du poste. On était en pleine guerre Iran-Irak et la capitale était menacée d’une contre-offensive iranienne de grande ampleur…

Cette première affectation remet rapidement la tête du débutant à l’endroit. La liberté de parole du retraité nous vaut un portrait assez direct de son premier patron, « menteur, roué, fourbe, manipulateur, despotique, simulateur, cruel » et « fervent partisan du régime de Saddam Hussein ». Comme, ajoute Gilles Gauthier, la cohorte de responsables politiques, d’intellectuels ou de journalistes « fascinés par la force brutale » de ces dictatures « qui n’ont finalement rien bâti, ne laissant derrière elle que des décombres ». D’autres croquis plus ou moins flatteurs parsèment le livre. Par exemple Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères amateur, lançant au président yéménite Ali Abdallah Saleh qu’il « n’est pas entièrement d’accord » avec le président Nicolas Sarkozy, dont il est pourtant le représentant, et enchaînant : « Bon, je ne sais pas de quoi nous allons parler… » Il n’avait pas lu une ligne du dossier préparé par l’ambassade.

Le plus grand mérite du récit foisonnant de Gilles Gauthier — plus de 400 pages— réside toutefois dans sa connaissance du monde qui s’étend au-delà des murs des chancelleries. En Algérie dans les années 1980, il sent monter le Front islamique du salut (FIS) quand il voit autour de lui des jeunes gens barbus tenter de le convertir et refusant d’écouter la radio. Au Yémen, il se lie d’amitié avec des chefs tribaux qui repartiront bientôt en guerre.

« Des appels auxquels nous n’avons pas répondu »

En Algérie encore, des catastrophes s’annoncent. Dans un café de campagne, un homme est attablé sans rien prendre. Il a fait trente kilomètres pour acheter un peu de sel, il n’a pas d’argent pour le taxi collectif du retour, et il vient là pour « regarder vivre d’autres humains ». Personne ne fait attention à lui sauf, cette fois, le compagnon de Gilles Gauthier qui lui offre son café. Ailleurs, un jeune serveur lui propose de travailler pour lui, « mais il faudra me payer un peu tout de même ». Pour l’auteur, « les civilisations se frôlent ainsi pour se désirer et se haïr, et nos vies sont jalonnées de dialogues avortés, de questions que nous avons ignorées, d’appels auxquels nous n’avons pas répondu. Il m’arrive de penser que j’ai peut-être croisé un jour Oussama Ben Laden sur ma route et lui ai tourné le dos. »

Gilles Gauthier n’en éprouve pas pour autant de sympathie pour l’islam politique contemporain, rassemblé dans un même opprobre. « Daesh se trouve dans le droit fil des mouvements fondamentalistes, qu’ils soient plus politiques comme ceux des Frères musulmans, plus religieux comme ceux qui se rattachent au salafisme ou politico-religieux comme le wahhabisme saoudien. Ces mouvements il les résume tous, il en est l’avant-garde ». Le livre se termine sur un hommage à un garçon d’Aden abattu en pleine rue pour s’être déclaré athée : « ce mot martyr, tellement galvaudé, il le méritait bien ». Gilles Gauthier place ses espoirs dans les « dizaines de milliers de jeunes gens comme lui, pas nécessairement athées, mais libres » dont « la formidable énergie a été libérée par les révolutions de 2011 ».