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Piotr Smolar à la recherche du juif perdu

Journaliste correspondant cinq ans à Jérusalem, d’origine juive, Piotr Smolar se lance sur les traces de son grand-père Hersh, communiste et héros du ghetto de Minsk, et de son père Aleksander, leader du printemps polonais en 1968. Les tourments de l’histoire familiale et la sombre actualité Israël-Palestine nourrissent son interrogation : est-il un « mauvais juif » ?

Photo de couverture
Erich Hartmann/Magnum Photos

Le récit de Piotr Smolar, Mauvais juif, déroule une double temporalité. Classique histoire familiale, ce livre est aussi la chronique d’un journaliste en Israël aujourd’hui. Son grand-père, Hersh, était un communiste polonais internationaliste. Son père, Aleksander, un militant démocrate à Varsovie. Mais l’antisémitisme les a dévastés, brisés, a contraint le grand-père puis le père de Piotr Smolar à prendre le chemin de l’exil.

La première temporalité est celle du XXe siècle, à travers donc trois générations de juifs : celle d’un héros du ghetto de Minsk qui fut ensuite directeur d’un quotidien en yiddish publié à Varsovie après-guerre, le seul du bloc communiste ; celle d’un leader du mouvement étudiant polonais en mars 1968, emprisonné pendant un an puis dissident actif exilé en France ; celle de l’auteur enfin, journaliste parisien « quadra », spécialiste de l’est de l’Europe et qui ne sent pas spécialement juif.

Israël « entré en somnambulisme »

La seconde temporalité est plus récente court de 2014 à 2019. Piotr Smolar est envoyé par son journal, Le Monde, comme correspondant à Jérusalem. Pendant cinq ans, il assiste au raidissement raciste et sécuritaire d’un pays « entré en somnambulisme ». Il choisira de dissimuler ses origines à ses interlocuteurs israéliens comme palestiniens et leur dira : « Je ne suis pas juif ».

C’est pour éviter des interférences avec son travail de journaliste, mais le jeune Smolar s’est senti catholique à l’adolescence, a fréquenté les églises et les scouts, et ne connait rien de la liturgie et du calendrier religieux hébraïque. « Un jour, mon père m’a dit cette phrase : "Tu n’es pas juif si tu ne te sens pas juif". » Ce même père lui a aussi affirmé que son grand-père était « un juif professionnel » écrit Piotr Smolar. Deux variantes du même problème : c’est quoi, être juif ? On en revient au débat récurrent qui opposa Emmanuel Levinas à Jean-Paul Sartre autour de l’essence de l’identité juive, spirituelle et sociale.

Or la situation des « valeurs » portés par ce qu’il comprend du judaïsme de son grand-père et celui, différent, de son père, n’est pas fameuse en Israël aujourd’hui. L’étouffement de Gaza, qu’il couvre à maintes reprises, est-ce forcément « en son nom » ? « Honte sur vous », lui écrit en écho après la lecture d’un de ses reportages l’un des rares Israéliens qui sait qu’il est juif.

Et si être juif n’était pas tout simplement garder sa liberté de jugement ? Car après avoir subi des procès en loyauté nationale dans les pays européens, accusés d’être une « cinquième colonne » — ce qui a provoqué la Shoah et les persécutions staliniennes —, les juifs de la diaspora doivent désormais endurer celui de la loyauté à l’égard de la politique israélienne.

Smolar détaille le parcours du grand-père révolutionnaire Hersh qui ne s’est jamais défini comme sioniste, mais s’est toujours revendiqué comme juif à l’intérieur du parti communiste polonais. Il n’a pas non plus hésité à prendre les armes pour éviter l’anéantissement. Les pages les plus fortes de cet ouvrage attachant portent sur l’organisation de la résistance du ghetto de Minsk, particulièrement efficace malgré les massacres nazis, et que son grand-père dirige avec un courage inouï. Piotr ne le découvrira qu’à l’âge de 25 ans.

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