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Quand le cinéma témoigne de l’errance des migrants

Panorama du film européen au Caire

La huitième édition du Panorama du film européen s’est tenue au Caire du 25 novembre au 5 décembre. Organisé par Zawya, cinéma d’art et d’essai de la capitale égyptienne, cet événement est devenu le rendez-vous des professionnels et amateurs de cinéma indépendant. Une nouvelle section, « Crossroads », rassemble cette année des films issus d’une coopération entre pays européens et arabes qui ont pour sujet les migrants, questionnant l’identité et son rapport au cinéma.

« Crossroads »1 est une sélection de cinq films nés d’une coopération entre pays européens et arabes : Letter to the King de Hisham Zaman, On the Bride’s Side de Khaled Soliman Al-Nassiry, Antonio Augugliaro, Gabriele Del Grande, Memories on Stone de Shawkat Amin Korki, The Narrow Frame of Midnight de Tala Hadid avec Khaled Abdalla et Queens of Syria de Yasmin Fedda.

Ces longs métrages sont le résultat d’échanges, de coproductions et parfois de coréalisations entre le Proche-Orient et l’Europe. L’identité multiple des composantes de ces films pèse non seulement sur leur sens mais également sur leur réalisation et production, modifiant leur portée. Plaçant les migrants au premier plan, les réalisateurs, eux-mêmes marqués par ces questions de déracinement, proposent une autre image des protagonistes, bouleversant les frontières physiques ou symboliques. Crossroads questionne ainsi l’identité et son rapport au cinéma.

Focus sur les migrants

La caméra opère une mise au point sur ces migrants que le cinéma relaie souvent au deuxième plan. À l’écran : des femmes syriennes réinterprétant Les Troyennes d’Euripide dans un théâtre d’Amman, un faux convoi de mariage syrien et palestinien traversant l’Europe ou encore un groupe de réfugiés kurdes et afghans sortis de leurs centres pour rejoindre Oslo. Ce sont leurs points de vue qui sont mis à l’écran et, avec, un portrait de villes européennes sous un autre angle.

Dans Letter to the King, Hisham Zaman suit les personnages jusqu’au cœur de la capitale norvégienne. Les coins de la ville où ils se perdent sont ceux que les réfugiés et le réalisateur connaissent, des cafés kurdes aux boulangeries afghanes. Lorsqu’ils traversent les rues bondées du centre ville, le cadrage resserré laisse seulement percevoir leur errance et leur étouffement. C’est ce sentiment d’attente et d’enfermement que Zaman communique par cette lettre adressée au roi. « Est-il préférable d’être mort parmi les vivants… où d’être vivant parmi les morts ? », écrit le vieil homme, Mirza, à Harald V. « Invités » à résider en Norvège pour dix ans, ils ne possèdent ni citoyenneté ni passeport valide leur permettant de s’installer dans leur pays d’accueil ou de rentrer dans leur pays d’origine, comme le souhaite Mirza afin d’enterrer ses enfants restés au Kurdistan irakien.

Bande-annonce Letter To The King — YouTube
Hisham Zaman, 2014.

En adoptant ce point de vue, les réalisateurs affichent une prise de position claire : celle de l’humain derrière les papiers de réfugiés. Pourtant, leur travail est irréductible à l’ « engagement politique » que la critique accole trop souvent à leur nom.

Travailler avec des réfugiés influence directement le travail du réalisateur. Vecteur d’un sens particulier, cette composante du film se répercute à la fois sur les protagonistes, l’équipe de tournage et le réalisateur.

La conception de On the Bride’s Side commence par une rencontre ; celle des trois réalisateurs avec Abdallah, un Palestinien du camp de Yarmouk à Damas. Ce dernier arrive miraculeusement à Milan après avoir survécu au naufrage en bateau dans lequel 250 personnes sont mortes. Il souhaite rejoindre la Suède. Gabriele del Grande a alors une idée : « Quelle est la seule chose que des gardes-frontières n’arrêteront pas ? Une fête de mariage ! » Les voilà partis, caméra au poing, suivant le groupe de réfugiés, en habits de mariage, jusqu’en Suède. Ils se confrontent alors aux exigences de la caméra mais aussi à celles du convoi illégal. Sur la route, « la caméra devient dangereuse », explique Khaled Soliman al-Nassiry. Elle est la preuve d’une désobéissance civile de la part des trois amis, risquant alors jusqu’à 15 ans de prison pour « aide à l’immigration illégale ».

Yasmin Fedda explique quant à elle la nécessité de construire une relation de confiance avec ces femmes syriennes qui montent sur les planches d’un théâtre jordanien pour témoigner. La scène leur semble moins menaçante qu’une caméra dont les images seront diffusées. La jeune réalisatrice a dû s’impliquer personnellement et construire une relation privilégiée avec ces actrices, faire accepter la caméra. Après la capture des images vient la question de leur traitement. Le montage résulte d’un choix fait par le réalisateur et le monteur. Comment retranscrire les histoires de ces femmes sans les trahir ? La réalisatrice s’y est engagée.

Letter to the King est une expérience qui dépasse aussi celle du tournage. L’idée du film est venue alors que le père d’un des acteurs d’un précédent tournage de Hisham Zaman s’est vu refuser le droit d’asile. Au bas de la lettre de refus est exprimée la possibilité pour le demandeur d’asile d’écrire au roi. Zaman et Alibag Salimi, dans le rôle de Mirza, ont rédigé quelques années plus tard cette lettre qui sera lue en voix off tout au long du film. Cette lettre s’envole dans la dernière scène. Caméras éteintes, le réalisateur la ramasse et l’envoie au roi. Une campagne de presse est ensuite lancée autour de la question des migrants et trois autres lettres sont publiées dans les journaux norvégiens. Hisham Zaman est convoqué pour une entrevue avec le roi. Ce dernier n’a pas de réel pouvoir d’influence sur les décisions du pouvoir législatif et exécutif norvégien. Son soutien au réalisateur et à sa démarche reste symbolique.

Fiction et réalité mêlés

Cette responsabilité et cet engagement personnel des réalisateurs brouillent les pistes. La frontière entre fiction et réalité devient ténue. Chacun jongle avec les règles du long métrage de fiction et celui du documentaire, mélange les genres et adapte son rapport au scénario. Les personnages de Letter to the King sont interprétés par des acteurs et des « non-acteurs ». « C’est une histoire qui nécessite de faire appel à des réfugiés », explique le réalisateur. Ces « non-acteurs » ne lisent pas le scénario. Les répliques leurs sont données juste avant le tournage de leurs scènes. Elles sont modifiées au fur et à mesure qu’ils les découvrent. Ils les adaptent selon leur ressenti et leur expérience. Par ce biais, Zaman nourrit la fiction des histoires de ses « non-acteurs » : Amin Senatrozad, interprétant Akbar, a vu, comme son personnage, sa demande d’asile refusée. Hassan Dimirci, surnommé « Champion » dans le film et dans la réalité, est un activiste kurde ayant survécu à la police turque avant d’arriver en Norvège. « Le film est une réalité. Même si la lumière, le montage, la musique… enlèvent 50 % de cette réalité », affirme le réalisateur.

Le scénario de On the Bride’s Side s’apparente pour sa part plus à une feuille de route détaillant les différents plans possibles, les étapes à passer aux frontières et les solutions en cas d’obstacle. Le scénario a dû s’adapter. « Il n’y a pas que la caméra qui compte, il y a aussi ce que vous voulez dire », confie Khaled Soleiman Al-Nassiry. Cette adaptation répond aux quatre jours de réalisation dans l’urgence. La réalité vient parfois surprendre le tournage et ses réalisateurs à l’exemple d’Al-Nassiry qui obtint la citoyenneté italienne au tout premier jour de tournage.

Bande-annonce On the bride's side — YouTube
Khaled Soliman Al-Nassiry, Antonio Augugliaro, Gabriele Del Grande (documentaire, 2014)

Ces films questionnent l’histoire personnelle de leurs réalisateurs et des acteurs. Eux-mêmes touchés par la question du déracinement, leurs identités donnent une résonance particulière au film.

Hisham Zaman vient de Kirkuk, dans le Kurdistan irakien. Il quitte le pays à l’âge de 10 ans, se réfugie en Iran puis séjourne en Turquie avant de rejoindre la Norvège peu avant sa majorité. Sur la route, il confie avoir « appris le farsi, le turc puis le norvégien ». À Oslo, il suit les conseils de son père qui désapprouve les études de cinéma ; il fait de la mécanique puis travaille trois ans chez Toyota. Il suit des cours du soir de réalisation dans un ciné-club, s’essaie au court-métrage et enfin se dévoue entièrement au cinéma. Son premier long-métrage, Before Snowfall, sort en 2013. Il porte en lui l’empreinte de son déracinement ; cette marque est inhérente à ses films et à son expérience de réalisateur.

Khaled Soleiman Al-Nassiry est lui aussi arrivé dans le monde du cinéma suite à son exil. Palestinien de Syrie, il arrive en Suède avant de s’installer à Milan. Poète, graphiste et éditeur d’ouvrages en version arabe et italienne, il se lance dans la réalisation grâce à ses rencontres, dit-il. « En Syrie, un tel parcours n’aurait pas été possible pour un Palestinien. »

Yasmin Fedda sourit lorsqu’on lui demande d’où elle vient. Palestinienne ayant grandi au Koweit, de nationalité libanaise et canadienne, elle vit aujourd’hui entre Londres et le Moyen-Orient. Cette question identitaire est une force, indissociable des choix de la réalisatrice. Cependant, elle se pose différemment à l’étape de la production.

Productions nationales et identités transfrontières

L’obtention de fonds de production nationaux est en partie conditionnée par la composante identitaire du film. Chaque fonds exige de répondre à des critères d’éligibilité bien précis avec lesquels réalisateurs et producteurs doivent faire.

Queens of Syria est le résultat de la rencontre entre un couple anglais — Charlotte Eagar, William Stirling —, 25 femmes syriennes réfugiées en Jordanie, un metteur en scène syrien, Omar Abu Saada, une tragédie grecque et une jeune réalisatrice, Yasmin Fedda. Le documentaire est une coproduction anglaise et émiratie (Fonds Sanad). Ce projet cinématographique n’étant pas classique, il a fallu jongler avec les critères d’éligibilité. Le documentaire était au départ défini comme « pas assez anglais » pour recevoir l’aide du gouvernement britannique, confie Fedda. Il faut s’arranger, mélanger les techniciens de l’équipe de tournage, définir ce qu’est l’identité du film et de son réalisateur. Cette contrainte identitaire fait naître des questions de visa, de paiement des salaires, modifie le budget, le travail d’équipe, la qualité d’images obtenues et possiblement la sensibilité du projet.

Bande-annonce Queens of Syria — Vimeo
Yasmin Fedda, 2014

Les mêmes questions se posent pour Letter to the King. En Norvège, les films doivent répondre à des critères culturels précis pour recevoir l’aide à la production nationale. Rares sont les dialogues en norvégien puisque les personnages parlent anglais, kurde, pachto et d’autres langues afghanes. Hisham Zaman a obtenu la nationalité norvégienne mais cela ne suffit pas pour obtenir ces financements. Des critères doivent êtres respectés tels qu’un casting comprenant 40 % d’acteurs norvégiens. Cela complique la méthode de travail du réalisateur qui s’appuie sur les réfugiés. Zaman et son co-scénariste Mehmet Aktas ont écrit le film en trois semaines, réunissant leurs souvenirs et les histoires de réfugiés qu’ils connaissent bien. Mais plusieurs années ont été nécessaires pour réunir les fonds suffisants.

Crossroads met donc à l’écran ces productions transnationales et ces frontières symboliquement effacées. Cinq films autour du déracinement par des réalisateurs eux-même déracinés, aux identités multiples. Leur expérience personnelle leur a ouvert les portes du cinéma et leur travail reflète cette relation singulière. Ces longs métrages donnent à l’audience une vision différente de la situation des réfugiés et de leurs environnements, aussi bien dans les salles du Caire que dans celles d’Europe. La section Crossroads se termine sur un constat : la difficulté pour les productions cinématographiques nationales à s’adapter aux questions identitaires des réalisateurs et de leurs projets transfrontières.

1Cette section s’accompagne d’une discussion en présence des réalisateurs Hisham Zaman, Khaled Soleiman Al-Nassiry, Yasmin Fedda et de l’acteur Khaled Abdalla, fondateur de la Cimathèque où s’est tenue la discussion