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Roman d’un passeur de clandestins

« Encore » de l’écrivain turc Hakan Günday

Dans Encore, écrit en 2013 et récemment traduit en français par les éditions Galaade, Hakan Günday raconte l’histoire d’un enfant devenu passeur de clandestins et meurtrier. Il signe ainsi un nouveau roman percutant, le récit d’une actualité dérangeante, dans des mots au vitriol qui ont fait sa réputation parmi la nouvelle génération d’écrivains turcs.

La littérature est un sport de combat, Hakan Günday nous le montre à chacune de ses livraisons. L’automne est sa saison préférée. En 2013 ce fut d’abord D’un extrême l’autre, traduit en français par Jean Descat, puis Zyan en 2014. Avec Encore qui marque cette rentrée littéraire d’outre-Bosphore, les éditions Galaade persistent en permettant à ce jeune auteur d’être connu dans le monde francophone, preuve qu’au-delà d’Orhan Pamuk et d’Elif Shafak il existe une littérature turque en pleine ébullition.

Chacun de ses textes bouscule les idées reçues. Le compromis n’est pas son fort. Ce sont des tourbillons de mots, de personnages et d’idées qui imitent le poyraz, le vent du nord qui nettoie Istanbul de ses miasmes à la fin de chaque hiver. Ses mots sont ceux de la Turquie contemporaine, ceux d’une jeunesse qui lutte pour retrouver le sens commun au milieu des tourments, le sens perdu des aïeux, de ces êtres broyés par l’Histoire, par les coups d’État, les répressions et les rêves brisés.

Écrire pour comprendre

« À Istanbul, nous ne sommes qu’à quelques centaines de kilomètres de là où se passent ces tragédies. C’est impossible de ne pas le sentir au fond de nous-même, » nous explique-t-il lors d’un entretien le 9 octobre dernier à Istanbul. « Je sais que l’homme a une volonté infernale de vivre avec ses semblables, alors que l’antibiotique c’est l’autre justement. La terre n’est pas si grande. » Avec les années, Günday s’est fait une spécialité de creuser des thématiques d’actualité qui dérangent, d’où sa réputation d’« enfant terrible » des lettres. Des romans inclassables mais qui pourtant nous apprennent sur l’époque, écrits par une sorte de chevalier qui refuse le tweet et la chronique bâclée : « J’ai compris qu’écrire était le meilleur moyen de penser. Et que dans l’écriture, il faut que tu avances avec chaque phrase. Il y a quinze ans, je me suis dit : je vais écrire sur des choses que je ne comprends pas ».

Son inspiration est celle de la vie quotidienne. Il part souvent d’une conversation, d’un reportage, d’un simple article qui lui permettent de dérouler ensuite le fil de sa pensée : « Une pensée qui n’est pas la mienne mais celle de mes personnages, ce qui est bien différent. Je veux que nous apprenions les détails de l’histoire avec mon personnage principal, c’est souvent ce qui se passe dans ma tête aussi, l’évolution de ma propre pensée. Je ne sais rien au début et comme le lecteur j’apprends au fur et à mesure ». Le défi est audacieux car très vite le sujet peut tomber dans la trappe de l’amnésie collective. Une nouvelle en remplace l’autre si vite. « Comme tout le monde, je regarde les évènements du monde derrière nos écrans de télévision. On se croit protégé, alors que non. Aujourd’hui, c’est à la télévision, demain c’est devant ta porte, en Europe aussi. On ne peut plus se cacher. »

Au point de départ, il y a une technique née de l’observation : « Pour chaque roman, il y a une question d’actualité qui me dérange et que je ne comprends pas, devant laquelle je suis horrifié. » Celle d’Encore est de comprendre qui sont les passeurs : « Je voulais réfléchir à la nature de la relation entre l’individu et le groupe, et décrypter les rapports de pouvoir à l’intérieur d’un groupe de clandestins. » Il explore donc toutes les formes possibles de cette relation : la dictature, le lynchage, le fait d’être un héros ou bien un ennemi public… « Pour cette analyse, il me fallait un laboratoire où la relation entre l’individu et le groupe est par nature compliquée. Un laboratoire que j’avais sous les yeux depuis des années, comme chaque citoyen turc, celui de ces réfugiés qui se noient avec leurs bateaux. Leur seule identité était qu’ils soient morts noyés ! J’ai essayé de nommer ces gens, de leur donner un visage ». Des gens qui cèdent leur pouvoir à des inconnus que l’on appelle des passeurs. « Il y a un phénomène sur cette terre qui est la migration, malheureusement illégale, dans laquelle tu trouves des groupes de gens qui sont prêts à obéir à un inconnu dans l’espoir d’aller d’un point A à un point B. » Lors de ce voyage, tous sont à la merci de cette personne et lui seul sait l’avenir.

La cruauté du monde vue par un enfant

Avec Encore, l’auteur nous fait voir le monde par les yeux d’un enfant de neuf ans qui devient malgré lui passeur de clandestins. Le livre débute sur le ton d’une confession. La voix est douce, suave, charmante presque. Il y a ce bout de phrase qui passe inaperçu : « Sauve ta vie ! Mais ne raconte à personne comment tu as fait ». On lit, puis on oublie, alors que le cœur du sujet réside dans ces quelques mots. Le père s’adresse au fils. Le père est l’autorité. Une autorité à laquelle il ne peut se soustraire. La vie de Gazâ devient celle d’un pays où le père serait le dictateur. Le livre commence par une déclaration du dictateur demandant à ses citoyens — son enfant — de survivre à tout prix. Car s’il reste en vie, son autorité peut continuer, mais s’il meurt, le peuple doit mourir aussi. « Je me suis mis dans la tête d’un enfant, explique Günday, pour que le lecteur comprenne étape par étape ce qui se passe. Cet enfant de neuf ans refuse cette réalité. Il refuse de comprendre. Pour lui, les clandestins sont des personnes qui l’ennuient, qui sont là pour lui gâcher son plaisir et son temps libre et qui veulent voyager à tout prix. Donc, il croit travailler dans une agence de voyage illégale. Il commence à leur vendre des bouteilles d’eau qu’il doit normalement leur distribuer gratuitement. Après, j’ai voulu que l’enfant arrive à comprendre ce qui se passe, d’où viennent ces gens, pourquoi ils sont prêts à donner leurs vies pour recommencer une nouvelle vie. »

Surtout, Gazâ comprend que même si l’on a un métier convenable, en une seule journée, on peux tout perdre, son pays également. « Pour sauver ta famille il faut partir, avec tous les sacrifices qu’une telle décision implique. Ton identité devient alors celle d’un fugitif. J’ai voulu qu’on apprenne avec l’enfant. Qu’il soit choqué, qu’il soit bloqué devant cette réalité. Pourquoi ? D’un côté il apprend, mais de l’autre il a le rôle que la société lui a donné, le rôle du monstre qui sait ce qui va se passer. Il devient tortionnaire, l’un des démons de cet enfer. Il ne peut plus changer. »

La violence devient alors un moyen de communication. Gazâ ne se remet pas de ses traumatismes et ne peut exister que par le crime, malgré la drogue. « La pire chose est quand le crime devient normal, quand tu ne perçois plus chaque meurtre comme le premier commis au monde. Ça veut dire que tu es habitué, c’est une maladie, mais qui te permet de continuer à vivre. »

La réalité dépasse souvent la fiction. Encore est sorti en Turquie il y a plusieurs mois déjà. L’écrivain peut être visionnaire. En lisant un article à propos de faux gilets de sauvetage remplis avec de la sciure de bois : « Lorsque j’écrivais cette histoire, je n’avais pas pensé a une atrocité pareille ! » Tout le monde peut devenir passeur ou migrant, c’est une question de temps et de condition. C’est une question de choix à un moment précis. « Pour construire ce roman, j’ai beaucoup lu la presse et les rapports, ceux des Nations unies, de l’Union européenne et de fondations qui rassemblent les travaux de chercheurs sur les statistiques et les trajets empruntés par ces réfugiés. Le reste n’est que du décor dont le centre n’est qu’un rapport de force. Une fois que les gens se confrontent à l’autorité, on devient tous pareils, les réflexes sont les mêmes. »

Face à cette vague migratoire que certains qualifient d’invasion l’angoisse est grande. « Je l’ai vu en France lors de mes signatures, à Paris, Strasbourg ou Besançon. Je voudrais juste dire que les réfugiés sont des « gens » et que normalement ce devrait être suffisant. Ce sont des gens qui n’ont pas choisi de partir de chez eux, de changer d’adresse. Ce sont des gens dont le pays est devenu un pion sur l’échiquier des puissances de ce monde, y compris la Turquie. Je suis persuadé que tout le monde fait de son mieux pour que cette guerre continue en Syrie et en Irak. Maintenant, ces réfugiés en sont les conséquences. »