Tribune

« Sexe, race et colonies » : le livre-corps souillé

Sexe, race et colonies, somme écrite par un groupe d’historiens spécialistes du champ colonial et illustrée de 1200 photos et images à connotation sexuelle et faisant la part belle au corps de la femme « indigène » dévêtue, a suscité dès sa parution une vive polémique. Quand pour certains cette entreprise devrait servir à éveiller les consciences sur les crimes coloniaux, pour d’autres, comme Leila Alaouf, il ne fait que reproduire les assignations raciales coloniales.

Carte postale ancienne (détail)

Mettre en évidence « l’objet du crime » en accompagnant les analyses historiques de photos de propagande coloniale. C’est ainsi que se justifie Pascal Blanchard qui a dirigé l’ouvrage historique Sexe, race et colonies, aux côtés de Nicolas Bancel, Gilles Boetsch, Christelle Taraud et Dominic Thomas. Sa publication a suscité à la fois admiration et indignation. Le manuel fait le tour non exhaustif des colonisations d’Afrique et d’Asie, et a le mérite d’inclure des territoires souvent oubliés dans les analyses d’histoire coloniale, dont, par exemple, le Proche-Orient. On soulève l’évocation de la Turquie, avec laquelle l’Europe développe des échanges fréquents à partir du XIXe siècle. C’est en grande partie de ces interactions que se nourrissent les versions occidentales, mais orientalisantes de l’almée1 ou de Shéhérazade. Plus globalement, les auteurs auscultent une large période qui s’étend du XVe à la fin du XXe siècle.

Qui dirige quoi ?

Plutôt que de commenter le contenu des textes qu’il propose, il semble incontournable de jeter un œil sur ce livre en tant qu’objet témoin. De quoi témoigne-t-il ? « Montrer l’indicible », se défend Pascal Blanchard, directeur de publication. Mais pour qui l’indicible l’est-il ? La colonisation et les crimes sexuels qui en ont découlé ont cela d’historiquement singulier qu’ils n’ont jamais été indicibles. Le métissage né des viols d’esclaves, les dévoilements sur la place publique, les exotismes sexuels dits « artistiques » directement inspirés des corps des femmes et des hommes racisés ont toujours dit la violence coloniale. C’est ce qui fait la morbidité de ce type de crime : l’impunité assumée, au vu et au su de toutes et tous. Alors à qui sont adressées ces photos qui saturent les analyses, souvent riches, des experts ? Et sans détour, osons : pourquoi la direction d’un tel ouvrage est-elle assurée exclusivement par des historiens « blancs »2 ? Étonnant pour une démarche de publication qui traite de la domination.

Qu’est-ce qu’un livre sinon un corps, tant il dit et fait dire, porte les marques ou les fait porter, s’immisce ou est immiscé. Et qu’est-ce que le viol sinon l’intrusion sans consentement sur/dans l’espace d’un corps ? Intrusion pour l’objet photographié et intrusion pour celui qui l’observe. L’insertion sans bruit de milliers de photographies dans un ouvrage, c’est bien le choix solitaire et autocratique qu’a fait Pascal Blanchard en envoyant les photographies en question la veille de la publication du livre. Une décision qui a surpris plus d’un de ses collaborateurs ainsi que l’éditeur. L’historien se justifie en comparant la publication de ces photos à celles des camps d’extermination : « C’est le même débat qui a été fait quand des images de la Shoah ont été montrées pour la première fois »3. Cette mise en miroir a quelque chose de surprenant venant d’un historien. Car si l’extermination des juifs d’Europe a effectivement été perpétrée à huis clos, mais est finalement arrivée à la connaissance de tous et de toutes, l’exploitation sexuelle des colonisés, elle, ne s’est jamais faite sous la table. Aujourd’hui encore, elle trône dans nos littératures, nos productions cinématographiques et télévisées, nos peintures et photographies françaises. Elle n’a jamais cessé d’être dite par les concernés.

Qu’est-ce que la colonie sinon un trou bizarre, un complexe paradoxal dont l’une des caractéristiques est de fournir, à ceux et celles qui le désirent, un angle absolument direct sur le sexe, ce grand imaginaire d’objets dont le propre est d’éveiller le désir ? On rentre dans la colonie comme on tombe dans une trappe, d’un corps à l’autre […].

Achille Mbembe ne pensait pas si bien dire dans sa préface. Un angle direct sur le sexe, une trappe, et finalement : un piège. Ce sont les mots prédicteurs de l’écrivain. On tombe dans ce livre comme on tomberait dans une trappe. On commence à lire les analyses avant de se rendre compte que les images absorbent tout le champ visuel. Face à elles, on en vient à se poser quelques questions qui cristallisent ce malaise.

De la violence distrayante ?

Toutes et tous, ne sommes pas en position de représenter. La représentation est, en tant que telle, un pouvoir du dominant sur le dominé, qu’il s’agisse de domination de genre, de race ou de classe, elle est le propre de celles et ceux qui sont au sommet de la pyramide hiérarchique. L’action même de (re)présenter « positivement » ou « négativement » l’autre est la preuve en action d’un rapport de force. Dès lors, toute représentation, méliorative ou non, a forcément des effets conséquents. Inévitablement, là où il y a représentation, il y a domination du sujet représenté.

C’est une promenade imagée qu’offre cet ouvrage. On ne sait plus trop si ce sont les images qui illustrent le texte ou si c’est le texte qui illustre les images. Si ces dernières sont d’une rare violence, elles prennent des allures de fond sonore tout le long du livre, tant elles sont invasives et assommantes. Un zoo illustré, c’est ce qui vient à l’esprit. Les photographies à caractère pornographique échouent à se transformer en documents historiques testimoniaux, et ce, pour une simple raison : elles sont déballées sans mesure, sans avertissement et sans analyse, comme on déballerait des tapis sur le marché.

Et parlant d’avertissement, quid de la prise en compte de la violence de ces images pour les lectrices et lecteurs concernés ? Scènes de viol(s), fellations, harem, pénétration avec des objets, femmes nues ; tout y passe et on imagine l’effet émotionnel que peuvent engendrer ces représentations pour des personnes non prévenues. Et je me permets de faire une critique plus personnelle, en tant que femme et non blanche : ces milliers de photographies ont été pour moi une pollution visuelle terrible et chacune d’entre elles a engendré des haut-le-cœur. En ne prévenant pas les lecteurs et lectrices (ni les collaborateurs de l’ouvrage) que de telles images seraient massivement insérées, la direction du livre force le passage. Elle est intrusive. Elle impose une représentation imagée et dénigre aux uns comme aux autres la possibilité du consentement. Finalement, ces historiens dénient une nouvelle fois la pudeur aux corps colonisés. « A-pudiques », c’est ainsi qu’ont toujours été représentés les colonisés, comme nous le rappellent Jean-Noël Ferrié et Gilles Boetsch dans l’ouvrage.

Souillure du corps, souillure du livre

La souillure, c’est ce qui engorge le texte et compromet cette publication. La notion de souillure (de pollution) selon la définition de Mary Douglas4 fait référence au désordre, à ce qui n’est pas à sa place et qui devient une déviance à l’ordre établi ou au système. Les interdits sont les contours de ce dernier. Ils sont les délimitations d’une société donnée. Par définition, la souillure appartient donc à la marge, à ce qui ne fait pas partie de la société, selon la sociologue.

La souillure est également au centre des représentations de l’imaginaire collectif sur les femmes maghrébines ou arabes. Créer des souillures, c’est rappeler qu’il existe un ordre établi, notamment quand ce dernier est fragilisé. Dans un entretien filmé pour Le Média, Pascal Blanchard, également auteur du documentaire Sauvages. Au cœur des zoos humains (avril 2018) explique à leur propos : « À partir du XIXe siècle, le monde commence à être découvert. On commence à découvrir de nouvelles populations. » En une phrase, l’historien cristallise le malaise qui gravite autour de la publication de l’ouvrage : le monde ne découvre pas. Ce sont les Européens qui découvrent de nouvelles populations, tout comme les images qui surplombent Sexe, race et colonies enfoncent des portes ouvertes. Mais en se réappropriant un travail déjà existant et en se présentant comme une voix scientifique exclusive, la direction du livre contribue à invisibiliser les collaborateurs non blancs de ce travail collectif. Qu’est-ce la colonisation, sinon la domination des corps et son appropriation ?

On a vu ces dernières années s’affirmer un intérêt renouvelé pour les figures de Shéhérazade et de son pendant contemporain, la « beurette ». Elles représentent la souillure coloniale dans la mesure où il s’agit d’imaginaires créés autour des femmes colonisées et sur lesquelles ces dernières n’ont aucun contrôle. Ces représentations prennent initialement naissance sur les corps des femmes turques et arabes que l’on a voulu apprivoiser et qui ont fini par retentir sur toutes les femmes du Maghreb et du Proche-Orient. La confusion constante entre Orient et Afrique du Nord qui est maintenue par les milieux scientifiques et historiens nous renvoie à cette uniformité supposée des corps colonisés.

Ici, le livre est un corps qui n’appartient visiblement pas de la même manière à la direction et aux contributeurs non blancs : ils n’ont pas eu leur mot à dire au sujet des milliers de photos ajoutées aux textes. La souillure du livre-corps reproduit dans un contexte scientifique la trivialité dominante et nous rappelle à une évidence trop vite oubliée : les meilleures intentions ne se cachent pas toujours derrière l’oiseau qui chante le plus fort.

1NDLR. Les almées étaient des danseuses, chanteuses et musiciennes égyptiennes appelées dans les harems pour instruire et divertir les femmes des riches seigneurs.

2NDLR. Pour comprendre l’utilisation du mot « blanc » ici, on peut se référer au texte d’Atman Zerkaoui publié sur le site Les mots sont importants et intitulé « Qui sont les blancs ? »

3Marc Weitzman, « Sexe, race et colonies : la polémique », France-Culture, émission « Signes des temps », 14 octobre 2018.

4Anaïs Martin, 05/12/2017, « Une lecture de… “De la souillure », Mary Douglas », blog Entre le zist et le zest, 5 décembre 2017.

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