
L’écrivain égyptien Sonallah Ibrahim nous a quittés il y a quelques jours, au terme d’une carrière littéraire longue de cinq décennies, qui l’a imposé comme l’une des incarnations les plus réussies de l’idéal de la république arabe des lettres. Il portait en lui une littérature à la fois pure et engagée, une littérature prête à expérimenter tous les outils développés par la narrativité moderne, pourvu qu’ils servent l’ambition de l’écrivain, à savoir dire la vérité à la société, dans un contexte où dire la vérité est un acte politique, un appel au changement. Si beaucoup d’autres ont incarné cet idéal, chacun à sa manière, Sonallah Ibrahim occupe une place singulière dans le champ littéraire arabe parce qu’il s’est toujours efforcé de lui être fidèle dans son mode de vie et dans ses choix professionnels, jusqu’à un point où peu de ses pairs ont voulu ou pu le suivre.
Dans le contexte égyptien, cela signifie une série de choix difficiles, comme celui d’éviter autant que possible tout compromis avec les puissances extérieures qui entament la liberté du créateur. Sonallah Ibrahim n’a jamais occupé de poste public, à l’exception des deux années (1966-1968) où il est journaliste à la Middle East News Agency (Agence de presse du Moyen-Orient, MENA), l’agence de presse nationale ; fait rarissime dans le milieu littéraire égyptien et arabe, il s’est toujours tenu à distance de l’édition et de la presse sous contrôle de l’État (égyptien ou d’autres pays arabes) — rares exceptions, les ouvrages qu’il écrivit dans les années 1970 pour Dar Al-Fata Al-Arabi, la maison d’édition jeunesse créée par des intellectuels palestiniens avec l’appui de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Ces choix qui visent à préserver son autonomie l’amènent à renoncer aux ressources ordinaires des écrivains arabes et, comme il ne pouvait espérer un revenu suffisant de la vente de ses livres, l’homme s’astreint à un mode de vie frugal, à l’encontre de la convention sociale égyptienne qui veut que l’époux soit le principal soutien de famille.
L’intellectuel marginal
Pour le dire en termes bourdieusiens, la trajectoire de Sonallah Ibrahim est une expression remarquable de la quête d’autonomie de l’écrivain1, l’un des exemples les plus saillants, dans le champ littéraire égyptien contemporain, de la règle d’or du jeu à « qui perd gagne » : perdre en gains matériels signifie gagner symboliquement, c’est-à-dire gagner la reconnaissance du champ restreint, celle des pairs et de tous ceux, critiques et lecteurs, qui valorisent l’autonomie de l’écrivain.
Le point d’orgue en est sans doute ce jour d’octobre 2003 où il refuse le prix du Caire pour la création romanesque (et le chèque qui l’accompagne) qui lui était décerné par Farouk Hosni, ministre égyptien de la culture. En mettant en scène son geste dans un discours retentissant prononcé lors de la cérémonie même où il était censé recevoir le prix, Sonallah Ibrahim a acquis un prestige moral considérable non seulement auprès de ses pairs, mais aussi de nombre de ses compatriotes, au point que ce geste sera vu rétrospectivement, après la révolution de Tahrir, comme un des premiers clous plantés dans le cercueil du régime de Moubarak (1981-2011).
Cette trajectoire avait été inaugurée en 1966 par Cette odeur-là2, un très court roman censuré sitôt après sa parution, qui devient très vite le texte culte de la nouvelle avant-garde littéraire égyptienne, cette « génération des années 1960 » qui, à la suite des Naguib Mahfouz (1911-2006) et Youssef Idris (1927-1991), fait entrer la fiction arabe de plain-pied dans la modernité littéraire. Cette odeur-là, écrit à partir du journal que tient alors Sonallah Ibrahim, est une sorte d’autofiction où le narrateur, un jeune homme comme lui récemment libéré de prison, décrit ses frustrations au moyen d’une « écriture blanche »3, totalement neuve dans l’écriture arabe.
Pour comprendre la genèse de ce texte révolutionnaire, il faut revenir sur la biographie de son auteur — et sur une histoire familiale très particulière, dont il donnera quarante ans plus tard un écho poignant, également autofictionnel, dans Le Petit Voyeur4.
Sonallah Ibrahim est né du second mariage de son père avec la jeune garde-malade — de quarante ans sa cadette — qu’il avait embauchée pour soigner sa première épouse. Cette naissance inattendue serait à l’origine de ce prénom original, Son‘ Allah, « l’œuvre de Dieu ». Las, la jeune femme doit très vite être internée en hôpital psychiatrique et Sonallah est élevé par ce père, fonctionnaire à la retraite appauvri, qui lui transmet le goût de la lecture.
Ces circonstances, dans le contexte historique de l’après-seconde guerre mondiale, forment un adolescent révolté, passionné de littérature et très tôt politisé. À 18 ans, il perd son père et abandonne ses études pour devenir un militant à plein temps (et clandestin) au sein du Parti communiste égyptien. Les communistes ont beau soutenir Nasser, ils sont réprimés par le régime qui ne tolère aucun pluralisme politique. Le 1er janvier 1959, il est arrêté avec quelques centaines d’autres camarades. Il restera détenu jusqu’au printemps 1964. C’est dans ces années de prison, qu’il compare à une véritable université, qu’il décide d’abandonner la politique, sans, toutefois, renier ses idées, et de devenir écrivain.
Cette odeur-là porte en exergue une citation du romancier irlandais James Joyce : « Je suis un produit de cette race, de ce pays, de cette vie, et je m’exprimerai tel que je suis » (Portrait de l’artiste en jeune homme, 1916). Dans nombre des romans d’Ibrahim, on retrouve ce lien intime entre quête individuelle et recherche de la vérité sociale, qu’il exprime l’une et l’autre sans voile ni fioritures. Dans Étoile d’août en 19745, Le Comité en 19816 et Beyrouth Beyrouth en 1984 (non traduit), ces quêtes sont le fait d’un narrateur à la première personne qui ressemble à l’auteur : c’est un jeune intellectuel embarqué dans une tentative de compréhension du monde qui nous est présenté d’une manière propre à suggérer que sa position, celle de l’intellectuel marginal, sans liens ni allégeances, est la seule qui permette de dévoiler le fonctionnement des pouvoirs économique, politique et idéologique et révéler leur collusion sans les filtres auxquels les autres intellectuels doivent se soumettre parce que leur parole est soumise à des contraintes diverses. Les efforts de ces narrateurs n’aboutissent jamais complètement : ils recueillent des bribes de discours, des fragments de vérité — qui émaillent le récit fictionnel sous la forme de collages de documents ou de pseudo-documents —, mais ils ne parviennent pas à assembler toutes les pièces du puzzle. Cependant, ils se placent dans la meilleure position pour le faire, en restant en marge ou à l’extérieur de ces appareils.
Ces trois romans, ainsi que la parution en 1987 de la première édition non censurée et non expurgée de Cette odeur-là, ont consacré Sonallah Ibrahim comme membre éminent de l’avant-garde littéraire égyptienne et arabe. L’intellectuel marginal confronté aux pièges et aux persécutions des pouvoirs est désormais un écrivain au sommet de son art et de sa carrière.
L’écrivain consacré
La maîtrise de son écriture se donne à lire dans ses romans des années 1990 : Les Années de Zeth7, Charaf ou l’honneur8 et Warda9. Bien que très différents, ils forment une sorte de trilogie, comme l’indique leur titre correspondant au prénom de leurs héros et héroïnes — des prénoms soigneusement choisis pour leur signification.
Dans Les Années de Zeth, chef-d’œuvre d’ironie et d’humour noir, le narrateur omniscient instaure une distance maximale entre son héroïne, personnage aussi banal que médiocre, et lui-même. Tout se passe comme si, en inventant cet alter ego dérisoire10, Ibrahim avait finalement réussi non seulement à assumer pleinement sa marginalité sociale, mais aussi à en faire l’instrument par excellence de son programme de compréhension du monde.
Pour ce faire, il pousse à un haut degré de perfectionnement la technique du collage de coupures de presse qu’il avait déjà utilisée. La réalité telle qu’elle est présentée dans la presse égyptienne apparaît contradictoire, sujette à des récits incomplets et conflictuels, mais, en sélectionnant et en arrangeant les coupures de presse, Sonallah Ibrahim donne à son lecteur les clés pour la comprendre, tout en se plaçant dans une position souveraine : il est celui qui est à même de donner un sens à tout cela, de construire un tableau encyclopédique de l’Égypte des années 1980. Au narrateur omniscient des Années de Zeth correspond un auteur omniscient, un écrivain au sommet de ses moyens, qui nous donne une des plus belles réussites de la fiction arabe contemporaine.
Dans Charaf ou l’honneur, le héros est, à l’instar de Zeth, un Monsieur Tout-le-Monde sans aspérité, condamné à une lourde peine d’emprisonnement pour avoir défendu son « honneur » (sens du prénom Charaf en arabe). Le roman se déroule presque entièrement en prison, que l’auteur construit comme le miroir inversé d’une société rongée par la corruption. Et même si le milieu carcéral qu’il décrit, sur la base d’une véritable enquête ethnographique, est celui des années Moubarak et non celui qu’il a connu sous Nasser, son expérience s’y exprime de diverses manières, et notamment à travers l’autre héros du roman, Ramzi Boutros, cadre supérieur d’une multinationale pharmaceutique, piégé par ses patrons après qu’il a tenté de dénoncer les pratiques de corruption de l’entreprise en Égypte.
Dernier opus de cette trilogie, Warda est aussi le premier où Ibrahim nous présente un héros positif — une héroïne en l’occurrence : Warda, « rose » de la révolution, leader (fictionnelle) de la guérilla du Dhofar qui secoua le sultanat d’Oman dans les années 1960-1970. Le récit alterne entre 1992, moment où le narrateur, un intellectuel égyptien, séjourne à Mascate, et l’époque de Warda, occasion pour l’auteur de rendre un bel hommage aux idéaux de sa jeunesse, mais aussi de s’interroger sur les causes de l’échec du rêve révolutionnaire des années 1960 et sur l’état du monde arabe après la guerre du Golfe.
Tout comme Warda est inspiré par un séjour de Sonallah Ibrahim à Oman, plusieurs de ses romans suivants sont fondés sur ses voyages dans différents pays. Amrikanli, Un automne à San Francisco11, né de son séjour en tant que professeur invité à Berkeley à la fin des années 1990, aurait pu être intitulé « le déclin de l’empire américain », tandis que Le Gel12, écrit à partir de son journal d’étudiant à l’Institut de cinématographie de Moscou entre 1971 et 1974, brosse un tableau sans complaisance du « socialisme réel ». Outre la grande richesse documentaire de tous ces romans, un trait constant de l’écriture de Sonallah Ibrahim est sa manière extérieure, dénuée de tout jugement moral comme de tout tabou, de décrire l’intimité de ses personnages. De ce point de vue aussi, il sera resté toute sa vie fidèle aux idéaux de sa jeunesse.
Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Orient XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).
Les articles présentés sur notre site sont soumis au droit d’auteur. Si vous souhaitez reproduire ou traduire un article d’Orient XXI, merci de nous contacter préalablement pour obtenir l’autorisation de(s) auteur.e.s.
1NDLR. L’autonomie est un terme employé par les sociologues de la littérature pour penser l’organisation du champ littéraire au sein des sociétés modernes. Il désigne sa capacité à s’autodéterminer et à s’autoréguler en fonction de règles, d’intérêts et de hiérarchies qui lui sont propres. Pour Bourdieu, l’autonomie est une force de résistance contre l’instrumentalisation de la littérature au profit d’intérêts extérieurs qu’ils soient économiques, moraux, politiques ou religieux.
2Sonallah Ibrahim, Cette odeur-là, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 1992.
3Style littéraire le plus neutre dans sa forme, visant au minimalisme, voire à une froideur clinique, afin de se focaliser sur le fond, les idées, les émotions, de manière directe.
4Sonallah Ibrahim, Le Petit Voyeur, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2008.
5Sonallah Ibrahim, Étoile d’août, trad. Jean-François Fourcade, Actes Sud (Babel), 2022 (1re éd. Sindbad, 1987).
6Sonallah Ibrahim, Le Comité, trad. Yves Gonzalez-Quijano, Actes Sud, 1992.
7Sonallah Ibrahim, Les Années de Zeth, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 1993.
8Sonallah Ibrahim, Charaf ou l’honneur, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 1999.
9Sonallah Ibrahim, Warda, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2002.
10« Zeth », est la transcription phonétique de « ذات », prénom de l’héroïne du roman, qui signifie entre autres « soi, sujet ». Comme le relève Samia Mehrez, Sonallah Ibrahim pourrait dire, à l’instar de Flaubert à propos de Madame Bovary : « Zeth, c’est moi ! » (S. Mehrez, Egyptian Writers between History and Fiction. Essays on Naguib mahfouz, Sonallah Ibrahim and Gamal al-Ghitani, Le Caire, AUC Press, 1994).
11Sonallah Ibrahim, Amrikanli. Un automne à San Francisco, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2005.
12Sonallah Ibrahim, Le Gel, trad. Richard Jacquemond, Actes Sud, 2015.