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Exposition

Terre d’islam. La nuit toujours recommencée

L’institut des cultures d’islam à Paris présente jusqu’au 9 février 2020 « L’œil et la nuit », une exposition imprégnée de mystique soufie dans laquelle les œuvres explorent la symbolique de la nuit entre méditation, infini de l’espace et territoires de liberté.

In the Shadow of the Pyramids, 2015
©Laura El-Tantawy/Neutral Grey

Dans la poésie et la musique traditionnelle arabes, le poète répète inlassablement « Oh nuit, oh mes yeux » en guise de prélude. Cette expression devenue lieu commun ouvre une porte sur la symbolique de la nuit en islam, une symbolique largement présente dans cette exposition qui la combine avec l’histoire des sciences arabes médiévales, notamment l’astronomie.

Des signes dans le ciel

Ce sont d’ailleurs ces découvertes que la commissaire de l’exposition Géraldine Bloch choisit pour faire entrer le visiteur dans « Les nuits claires » du début de l’exposition.

Lever les yeux vers le ciel nocturne et y chercher des signes, c’est ce que proposent les œuvres de Renaud Auguste-Dormeuil et Timo Nasseri. Le premier reconstitue par ordinateur l’état du ciel à la veille d’événements tragiques, comme le 15 mars 1988 à 23 h 59 en Irak : quelques heures après, Saddam Hussein envoyait des armes chimiques sur la ville kurde de Halabja, faisant des milliers de victimes civiles. Derrière la froideur sombre du ciel étoilé se profile une tragédie.

Timo Nasseri travaille un peu de la même manière pour reconstituer l’alignement des astres au-dessus de villes du Proche-Orient à des moments précis de l’histoire des sciences : l’invention des points diacritiques par Al-Farahadi au VIIIe siècle, l’ajout de quatre lettres à l’alphabet arabe par Ibn Muqla, ou les théories néo-platoniciennes de la philosophe Hypathie à Alexandrie au VIe siècle. À travers des tableaux en marqueterie de bois et métal, l’artiste célèbre « un âge d’or scientifique musulman » et ses racines gréco-romaines. Entre astronomie et astrologie, ces œuvres quasi abstraites dressent un panorama original des savoirs dans le monde arabe.

© Vladimir Skoda, ADAGP Paris 2019
Siegfried Wameser

L’œuvre phare de cette première partie est une fresque réalisée in situ à l’Institut des cultures d’islam (ICI), qui représente la monture du prophète Mohammed lors de son voyage céleste nocturne. Le burâq est ici figuré dans un style « faussement naïf inspiré de la bad painting britannique » par Morad Salem (Tunisie-France). L’animal arbore un corps de jument, des ailes de paon et une tête humaine bariolée de couleurs vives. Cette créature citée dans le Coran est aujourd’hui « moins représentée au Maghreb, mais toujours populaire au Sénégal chez les mourides, et en Inde ou en Iran ». La nuit ici devient propice à l’apparition du merveilleux.

La suite des « nuits claires » creuse un peu plus le thème de la nuit méditative, voire de la nuit intérieure, avec des œuvres minimalistes. Ainsi le magnifique triptyque de sculptures d’Armen Agop, que l’artiste qualifie de « triptyque soufique », car inspiré par cette mystique musulmane dont il est adepte. Taillées dans du granit noir du Zimbabwe, les sculptures rondes et aplaties comme des toupies se ressemblent sans être identiques, et semblent tourner dans le temps suspendu de la méditation. Ces sculptures longuement polies par la main de l’artiste évoquent aussi bien « des météorites que la Pierre noire de la Ka’ba », au-delà de leur beauté formelle. Elles sont entourées de deux œuvres de Timo Nasseri, et de photographies de la Libanaise Stéphanie Saadé dans lesquelles la lune devient un petit croissant doré au milieu de mystérieux paysages nocturnes.

Je voudrais te parler de la peur
© Mona Saboni

Et sur le dernier mur, deux dessins abstraits de Shirazeh Houshiary achèvent de plonger les visiteurs dans une nuit intérieure rythmée par les gestes répétitifs, « comme une transe mystique ».

Cette section se clôt sur une vidéo de Fayçal Baghriche, artiste algérien qui présente la nuit comme un lieu où s’accumulent souvenirs et fantasmes de l’enfance. L’artiste a fait un montage d’images télévisées en noir et blanc qui lui évoquent les soirées en famille, la période de ramadan, et des frayeurs nocturnes lors de vacances à la campagne dans une maison sans électricité. Non sans humour, il tente ainsi de « relire la nuit à l’aune de la vie contemporaine », notamment l’irruption de la couleur à la télévision qui met fin à son imaginaire en noir et blanc.

Ce qui se trame dans l’obscurité

La suite de l’exposition propose aux visiteurs de devenir passagers de la nuit, aux côtés de photographes contemporains qui vivent « une nuit post-moderne ». Ainsi Yazan Khalili de Palestine qui, à l’occasion d’un couvre-feu, s’est retrouvé bloqué à Bir Zeit pendant plusieurs nuits : sur ses photographies nocturnes prises aux frontières de la Cisjordanie les limites s’effritent. Seules les lumières de différentes intensités révèlent la présence d’une colonie israélienne au loin… Il s’agit d’une « forme de reconquête du territoire au-delà des frontières terrestres », la nuit facilitant les transgressions et la recomposition des paysages.

Paon, 2018 (détail)
© Walid El-Masri

Avec Mona Saboni, la nuit permet aussi de faire des rencontres inattendues, comme cette jeune femme noire émergeant d’un fond sombre avec sa tunique rouge drapée autour du corps. La commissaire explique que la photographe a découvert cette femme à la sortie d’une cérémonie soufie, et a été saisie par l’esthétique de la scène, un clair-obscur comme « un écho de la peinture classique italienne ». Le titre de la série, Je voudrais te parler de la peur, fait allusion à la démarche de l’artiste qui a longtemps photographié dans les rues du Caire des femmes victimes d’agressions nocturnes. Dans l’obscurité de la nuit, les repères vacillent donc facilement, au point de faire ressembler le feu d’artifice de Halida Boughriet à un bombardement, une vision devenue courante depuis la guerre du Golfe de 1991…

© Irem Sozem

La dernière œuvre de cette section poursuit cette perte de repère : Anri Sala (Albanie) filme dans l’ombre des enfants sénégalais qui répètent en wolof des mots du champ lexical de la nuit et de l’obscurité. Une voix hors cadre semble appartenir à un maître d’école, mais il s’agit d’une mise en scène. Pour Jean François Nunez, professeur de wolof à l’Institut national des langues orientales (Inalco), il ne peut pas s’agir d’une scène documentaire, car « au Sénégal il n’y a pas de cours le soir dans les écoles, et s’il s’agissait d’une école coranique les enfants répéteraient des textes religieux ». La vidéo joue donc sur la fiction pour aborder les mots de la nuit en wolof, comme guddi (nuit en général), lëndëm (obscurité), ñuul kuk (très noir)... Au milieu surgit un néon entouré de papillons de nuit, tandis que les enfants égrènent les mots weex tall (très blanc).

Le désert ou la lune

Pour conclure l’exposition, la commissaire Géraldine Bloch a choisi des œuvres plus figuratives, qui s’apparentent à des « éclipses ». Du rocher noir et blanc imprimé en négatif de Mustapha Azeroual au paon bleu sur fond noir de Walid El-Masri (Syrie-France), les images ici se font archétypales, presque primitives. Le paysage de suie de Saad Qureshi déstabilise le visiteur par une certaine familiarité : est-ce le désert ? Ou la surface de la Lune ? Bien qu’il s’agisse d’une vue artificielle inspirée par « l’expérience de la nuit en islam ».

En comparaison le pendule lunaire de Vladimir Skoda semble rassurant, puisqu’il fait apparaître sur le mur l’ombre mouvante de l’astre, un signe connu de toutes les cultures à travers le monde. Enfin les photographies au flash d’Irem Sözen révèlent ce que cachent « les bruits de la nuit », des hérissons au milieu de l’herbe ou des silhouettes en bord de mer : la photographe turque ne savait en effet jamais ce qu’elle allait trouver sur les tirages, car elle s’orientait dans la nuit uniquement grâce aux sons.

Moongold (détail)
©Stéphanie Saadé
Courtesy Galerie Anne Barrault
Crédit photo : Aurélien Mole

L’exposition se clôt donc sur une nuit dépouillée de toute poétique pour mieux faire ressortir sa nature primitive, comme une matière noire que les artistes travaillent encore et encore à la recherche de la lumière.

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