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Tunisie, an X de la Révolution

Dix ans après le soulèvement populaire qui fit tomber la dictature de l’ex-président Zine el-Abidine Ben Ali et enflamma la quasi-totalité du monde arabe, Khadija Mohsen-Finan renouvelle l’analyse de cette période de la transition.

Tunisie, dix ans après, avec ses zones de lumière : liberté de conscience et d’expression, renforcement de la société civile, mise en place d’un régime représentatif sans précédent sur la rive sud de la Méditerranée… Mais aussi ses échecs : le manque d’emplois, une agitation sociale pré-insurrectionnelle, l’insécurité généralisée, la ruine des finances publiques et l’aggravation des inégalités.

Qui est responsable ? L’autrice exclut d’emblée la révolution, à la différence de beaucoup de Tunisiens, qui l’incriminent et jettent sur l’ancien régime un regard complice oublieux de ses tares. Elle a ouvert des dossiers qui sont des défis et imposé tant bien que mal la supériorité du droit sur la religion ou la tradition. En réalité, la transition a été gâchée par un conflit dépassé, mais mobilisateur, entre deux forces politiques venues de loin : les « modernistes » héritiers de tous ceux qui regardent vers l’Europe depuis le XIXe siècle et que Habib Bourguiba a exaltés ; et les islamistes, tournés vers l’Orient en quête d’authenticité et d’identité, nostalgiques du « moslem way of life ». Tout à tour adversaires et complices, ils ont marginalisé les acteurs de la révolution, ces jeunes révolutionnaires de l’ouest du pays qui ont renversé Ben Ali parce que leur vie quotidienne sous sa botte était indigne d’être vécue.

Dès janvier 2011, les jeunes de Sidi Bouzid ou de Kasserine appuyés par les syndicats et Ennadha, le parti islamique, rassemblés sur la place de la Kasbah à Tunis, rejettent la continuation de l’ancien régime, obtiennent le départ du premier ministre et l’écriture d’une nouvelle Constitution. Mais aux élections législatives de la fin d’année, ils s’abstiennent massivement, un seul parti condamné comme « populiste » par ses rivaux recueillant leurs suffrages. Il sera boycotté par les vainqueurs, Ennadha et ses deux modestes alliés qui lui donnent une majorité parlementaire.

Une Constitution impraticable

Au bout de 18 mois, la coalition est à la peine, affaiblie par la liquidation sanglante du régime des Frères Musulmans en Égypte, la montée de l’insécurité dans le pays et l’incapacité du gouvernement à répondre aux aspirations sociales de la majorité de la population. L’Assemblée constituante accepte bon gré mal gré de s’effacer au profit du « Quartet », qui réunit syndicalistes, avocats, militants des droits humains et patrons, et représente le troisième acteur de la vie politique tunisienne, la société civile. Ses experts accouchent d’une Constitution impraticable destinée avant tout à interdire à Ennadha de contrôler seul le pouvoir exécutif, interdiction encore renforcée par une loi électorale qui exclut de fait la possibilité pour un seul parti de détenir la majorité. L’application qu’en fait Béji Caïd Essebsi, élu président de la République en 2014, achève la désarticulation des institutions en abaissant systématiquement le rôle du premier ministre pourtant chef de la majorité parlementaire et en singeant son idole, Habib Bourguiba.

En 2019, son successeur Kaïs Saïed obtient un score sans précédent, avec 72 % des suffrages exprimés (on compte 55 % de votants), grâce à un discours jugé « populiste » qui reprend les thèmes de 2010-2011 et propose une méthode : la reconstruction de l’État en partant de la base, avec des territoires de base qui désignent l’instance supérieure, et ainsi de suite jusqu’au sommet de l’État. L’espoir renait chez les acteurs de la révolution, mais la solution se révèle vite impraticable, le président n’a pas de majorité à l’Assemblée et il hésite à la dissoudre. Et pour cause.

Les partisans de l’ancien régime profitent du vide politique, les émules du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali sont donnés en tête des prochains scrutins par les instituts de sondage. Un nouveau blocage aggravé par le « mal governo » chronique, les fausses promesses d’embauche distribuées par d’éphémères ministres, l’argent du golfe Perso-Arabique qui irrigue modernistes comme islamistes, accentue l’instabilité de la deuxième République tunisienne.

L’actualité la plus récente confirme l’analyse de l’auteur. Une nouvelle fois, la société civile par la voix de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), le grand syndicat , propose ses services au président de la République qui y met une condition : la présence des acteurs de la révolution, les jeunes révoltés des régions marginalisées de l’ouest et du sud.

Ce nouveau recours à un Quartet révisé témoigne de la crise permanente qui affecte le régime représentatif en Tunisie et pose la question du mode d’intervention de la jeunesse privée d’emplois et d’avenir dans le jeu politique. Jusqu’ici, ses principales actions ont été de voter à trois reprises pour les candidats « populistes » minoritaires et de multiplier les blocages d’installations économiques sur le terrain. Est-elle à la veille de capitaliser son expérience comme le sous-entend le titre du livre : « L’apprentissage de la démocratie » ? Il faut l’espérer pour la Tunisie. Un livre à lire et à méditer.

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