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Documentaire

Tunisie. Une goutte d’eau qui peut percer la pierre

Le documentaire Om Layoun du géographe Habib Ayeb s’intéresse à l’eau comme droit inaliénable et bien public. Il démontre que la véritable question n’est pas tant celle du manque de cette ressource mais de sa bonne gestion, pilier de la souveraineté alimentaire.

« La Tunisie verte » : c’est ainsi que le pays est connu dans le monde arabe. Le qualificatif appelle des paysages verdoyants, des terres fertiles abreuvées de sources d’eau douce à volonté. Le documentaire d’Habib Ayeb Om Layoun (La mère des sources) oppose à cette réputation les images d’une dure réalité.

D’abord le quotidien des habitant.e.s de certaines régions du pays. Les femmes portant sur leur dos des bidons d’eau, dont les images abreuvent les réseaux sociaux tous les 8 mars pour louer leur courage et leur pugnacité, ne sont plus réduites à des icônes figées au service d’un sexisme bienveillant. Ici les femmes parlent. Elles disent leur colère face à cette injustice qu’elles subissent, coincées entre trois barrages et sans une goutte d’eau qui coulerait des robinets de leurs maisons. Ainsi, les villageois vivant entre les barrages de Barbara, de Bouhertma et de Beni M’tir dans le nord-ouest de la Tunisie — région pourtant connue pour ses forêts —, en viennent même à récolter l’eau de pluie de manière artisanale pour pouvoir s’abreuver. La dernière option qui leur reste est d’acheter des bidons d’eau à un particulier qui en a fait son gagne-pain, profitant de ce vide immense laissé par l’État.

Trailer Om Layoun FR on Vimeo

Une géographie des marginalités

Le documentaire d’Ayeb est dépouillé de paratexte. Pas de voix off pour tisser le récit ni d’indications géographiques pour guider le spectateur. La caméra n’en est pas neutre pour autant : elle ironise amèrement quand, dans un centre hospitalier du nord-ouest, on entend le témoignage d’une femme évoquant la difficulté de soigner sans accès à l’eau courante, tandis qu’un gros plan montre le détail d’une affiche rappelant l’importance de se laver régulièrement les mains. Le caméraman se permet l’esthétisme de suivre une fourmilière au plus près, de fixer le ciel le temps d’un orage ou de faire un plan large sur un bassin étroit au milieu de terres arides, mais refuse toute fioriture quand il s’agit des témoignages, filmés de la manière la plus sobre possible.

C’est d’ailleurs uniquement grâce aux intervenants que le spectateur est guidé dans le périple du réalisateur, qui va du nord-ouest au sud-est en passant par le Cap-bon (nord-est), le bassin minier ou encore Sidi Bouzid, berceau de la révolution de 2010-2011. Dans ces escales se dessine en partie le rappel de la géographie révolutionnaire, dont les origines ne sont pas étrangères à la question du manque d’eau et des paysans qui se sont retrouvés sans terre à cultiver. Si le procédé offre l’avantage d’une immersion totale dans le propos des témoins, il peut gêner celles et ceux peu familier.e.s de la géographie du pays.

Les priorités de l’État central

La Tunisie manque-t-elle d’eau ? Le film laisse penser le contraire, ou du moins relativise la pertinence de la question. Ce qu’il met en lumière en partant à la rencontre des habitants et des paysans, ce sont plutôt les politiques menées par l’État post-colonial qui a choisi de donner la priorité aux industries lourdes au détriment de l’agriculture, et à l’exportation au détriment des cultures vivrières, accentuant par là un déséquilibre régional.

C’est le cas à Gafsa où l’on estime que la Compagnie des phosphates (CPG) consomme tous les jours « 500 à 600 fois » le volume d’eau utilisé par l’ensemble de la population de la ville. Une richesse que la CPG puise à la source – c’est le cas de le dire – puisqu’elle dispose encore de ses propres forages, parallèlement à ceux de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonede).

À Gabès, une promenade au milieu de l’oasis surnommée « la forêt » par les habitants locaux et à laquelle Habib Ayeb avait consacré en 2014 le documentaire Gabès labès (Tout va bien à Gabès) tranche avec les images qu’on connaît habituellement de la ville, asphyxiée par les fumées jaunâtres du Groupe chimique tunisien, surnommé « la petite Tchernobyl de la Tunisie ». Là aussi, le complexe industriel installé au début des années 1970 a détourné l’eau à son profit, asséchant les sources et poussant les paysans à devoir quémander les autorisations de forage de puits. La quête de l’or bleu peut alors aller jusqu’à 150 mètres de profondeur.

Or, même en termes d’agriculture, les cultures céréales sont boudées et l’eau qui leur est destinée est détournée en faveur des projets de plantations irriguées et intensives, destinées à l’exportation. C’est notamment le cas à Sidi Bouzid, peuplée de serres au milieu de terres arides, et qui assure 26 % de la production nationale de légumes, destinée en grande partie à l’exportation.

Enfin, les propos des paysans sont ponctués de va-et-vient entre l’époque actuelle et le souvenir de temps pas si anciens – jusqu’au début des années 1990 —, quand les sources étaient foisonnantes et que les canaux d’irrigation serpentaient entre les oasis. Les interviewé.e.s balayent la question du manque d’eau pour poser celle de sa gestion par l’État, « dans l’abondance comme dans la rareté ». Leurs craintes se concentrent sur les générations futures et l’héritage qu’ils leur laisseront.

Dans une scène du documentaire, légère en apparence mais lourde de sens, Habib Ayeb interroge des enfants. Leur sensibilité pour la question agricole est perceptible, nourrie par un récit maternel qui joue les gardiens de la mémoire. Envisagent-ils le travail de la terre comme un avenir potentiel ? Ils disent oui, sous réserve de rentabilité. Reste à espérer que l’école de la vie n’aspire pas leurs rêves et leur lucidité.

Une locution arabe dit qu’une goutte d’eau peut percer la pierre par sa constance. Le générique de fin d’Oum Layoun est rythmé par le bruit régulier de gouttes d’eau qui tombent. On aime à y lire, malgré tout, une allégorie de la résistance et de la persévérance.

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