Bonnes feuilles

Tunisie. Une insupportable violence contre les jeunes

Dix ans après la révolution, cet ouvrage collectif interroge les violences institutionnelles dans deux quartiers relégués du Grand-Tunis et la légitimité des modes de régulation, d’encadrement et de contrôle subis par les jeunes Tunisiens. Extraits.

International Alert Tunisie

« Il y a plusieurs types de violence, la violence verbale, matérielle, économique, ces types de violences existent chez nous et… Dieu merci ! Dès le matin quand vous vous réveillez, vous allez croiser des visages ! Et déjà vous subissez de la violence. Si vous vous vous présentez à une administration, il y a de la violence sur les visages ; ou bien quand on vous dit : “revenez demain !”, c’est aussi une sorte de violence… À part ces types de violences, nous avons chez nous à Douar Hicher et Ettadhamen1 une violence très courante, pour laquelle nous sommes célèbres… c’est une mentalité… des personnes qui croient imposer leur droit par la force. Ils ignorent qu’il y a un État de droit. »

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Quand nous demandons à des hommes et des femmes de moins de 34 ans de Douar Hicher, dans le gouvernorat de La Manouba, de définir « la violence », leurs réponses concordent. Telle qu’ils la vivent et se la représentent, la violence est multiforme, mais omniprésente. Elle n’est rien d’autre que « ce qui est vécu comme tel »2 dans leur quotidien, aussi bien coercition physique et morale que disqualification symbolique. Mais elle revêt deux formes principales. Il y a d’abord la violence « de l’État », qu’ils subissent lors de leurs interactions consenties ou forcées avec l’administration et les forces de l’ordre. Lorsqu’elles et ils en parlent, s’y mêlent les lexiques de l’exclusion et du mépris ressentis, des humiliations ordinaires (mais insupportables), mais encore, de façon frappante, celui de l’enfermement. Cet enfermement empêche, au propre et au figuré, de « s’en sortir ».

Il y a ensuite la violence interindividuelle, qui s’exerce dans les espaces publics et domestiques et touche différemment les hommes et les femmes. Pour les premiers, la question de la délinquance revêt trois aspects. D’abord, l’échec scolaire qui provoque des tensions au sein des familles et entraîne ce que Marwan Mohammed analyse comme la victoire de « la rue » sur l’école et la famille dans le processus de socialisation des jeunes3. Ensuite, l’usage de psychotropes et enfin la déliquescence des « protections rapprochées »4, c’est-à-dire de l’interconnaissance, des solidarités familiales ou de voisinage dans des quartiers « où l’on ne se connaît plus » ; notamment dans les nouvelles extensions urbaines post-révolution. Ou au contraire, on s’y reconnaît de façon agonistique, dans le cas de la multiplication des rixes entre groupes de supporters sportifs concurrents, qui comme nous le verrons plus loin, trouvent dans ces sociabilités nouvelles des solidarités compensatoires. Pour les secondes, ce sont davantage les problèmes de harcèlement, d’intégrité physique et de pressions sociales et morales qui sont évoqués, tant dans l’espace public que dans l’espace domestique.

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Amenées à enquêter sur les violences du quotidien des jeunes hommes et femmes de Douar Hicher et Ettadhamen, où nous menons des travaux depuis 20145, nous voulions ainsi comprendre comment s’exercent des formes combinées de contraintes subies, de brutalités directes ou indirectes et d’oppressions. Ces quartiers sont en effet construits institutionnellement, politiquement et médiatiquement comme des lieux d’observation grossissants des violences quelles qu’elles soient. Décrits comme foyer de désordre et de criminalité à contenir, ils sont aussi des territoires privilégiés et paradoxaux d’intervention publique nationale et internationale. Paradoxaux, car points d’attention sur l’ordre social et urbain depuis plusieurs décennies, ils se caractérisent pourtant par un « gouvernement par le manque »6 qui s’est ancré dans la longue durée : manque d’infrastructures, manque de planification urbaine, manque de transports, manque d’emploi, manque de perspectives et d’avenir. Il s’agissait pour nous de démêler quelques-uns des fils pratiques et imaginaires qui ancrent le quotidien d’hommes et de femmes, jeunes ou plus âgés, dans ce que traduisent ces manques : privations, faibles protections, expositions aggravées à des exactions, agressions et multiples harcèlements. Nous voulions en comprendre les mécanismes, en refroidissant le regard sur les ressorts « violentogènes » des inégalités sociales pour mettre en exergue les dimensions politiques qui contribuent à penser — plus que panser — ces espaces urbains comme des lieux de production d’incivilité, de délinquance, voire de terrorisme. Nous nous sommes interrogés sur les logiques de production, de reproduction et d’exacerbation de pratiques et de représentations de domination et d’usage exorbitant de la force.

Cela supposait de choisir un angle d’investigation : les « jeunes », présentés comme les auteurs principaux — les coupables — autant que comme les victimes des violences. Loin d’être un groupe homogène, ils sont pourtant, en tant que tels, la cible d’interventions musclées ou médiatisées de dispositifs d’action publique, allant du maintien de l’ordre au soutien à l’auto-emploi en passant par des outils incitatifs à la participation politique. Nous avons donc concentré notre attention sur les formes multiples, croisées et multiformes des violences rencontrées par de « jeunes » hommes et femmes de Douar Hicher et Ettadhamen. Partir de leur vécu et ressenti était notre ambition, afin de déconstruire des représentations stigmatisantes : dégager d’une part des facteurs de contexte et d’autre part mettre en valeur les acteurs en situation.

En complément d’enquêtes qui se sont penchées sur les mots de l’injustice de la jeunesse tunisienne7, notre propos est un peu différent. Nous souhaitions comprendre comment se construisent des dispositifs publics circonscrivants de « jeunes » populations dans des mondes de violence physique, sociale, politique, domestique et économique. Cela ne va pas sans poser des défis méthodologiques, notamment en termes de dispositif d’enquête, de définition des contours de la « violence », de sa typologie et de sa mesure. Si l’on s’intéresse aux effets combinés et intersectoriels des violences, ce parti pris nous confronte à une question éminemment politique. Il interroge le régime de violence de l’État et la légitimité de ses modes de régulation et d’encadrement des populations, et finalement les fins qu’elles entendent servir.

Comment observer, restituer, mesurer, évaluer et classer différentes formes de violence ? Comment les appréhender dans des espaces urbains relégués et construits en « périphéries » en mettant en évidence et à distance les préjugés qui les entourent ?

Dans quelles mesures les « jeunes » hommes et femmes de Douar Hicher et Ettadhamen sont-ils le sujet de projections qui en font des cibles métaphoriques du désordre social et des dangers politiques ? Comment s’exercent sur eux trois stigmates sociaux puissants — celui de leur lieu d’habitat (des foyers de criminalité, voire de terrorisme), celui de leur condition sociale (et l’idée que la misère prédisposerait aux comportements violents) et celui de leur âge (associé à l’immaturité, au spontanéisme, aux comportements passionnels à canaliser) ? Comment penser les légitimations ou criminalisations de la violence dont ils sont les acteurs ou au contraire les sujets ? Comment saisir les situations différenciées que recouvre cette notion et les rapports sociaux qu’elle incarne ? Quels sont les dispositifs, pour paraphraser Foucault, qui « fonctionnent en sous-main » pour les produire et reproduire ? Quelle est la spécificité des violences qui se déploient dans ces villes et quartiers et comment façonnent-elles le rapport de leurs habitants aux institutions publiques, à l’espace et à leur propre corps, qu’elles investissent, marquent, dressent et supplicient ?

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Observant les conditions de vie des jeunes hommes et femmes d’Ettadhamen et de Douar Hicher, nous prenons au sérieux le point de vue des habitantes et habitants de ces deux quartiers, pour interroger ces deux territoires comme des espaces de coercitions conjuguées de classe, de genre et d’âge. Nous combinons pour cela des observations in situ, dans les administrations et institutions sociales locales, dans les transports publics, l’entre-soi d’ateliers de travail à domicile ou les stades de football, mais également des entretiens semi-directifs avec des hommes et des femmes d’âges variés, mais relégués, par l’action publique. La catégorie de « jeunes » désigne en effet désormais avant tout des cadets sociaux, immatures, structurellement sans « emploi » et devant faire leurs preuves.

Nous avons recueilli d’autres traces de ces processus complexes : des cartes et des plans élaborés par diverses institutions, des graffitis urbains ou des chants de supporters circulant sur le web. Nous nous sommes enfin appuyés sur l’enquête quantitative menée en parallèle, Jeunes dans les marges. Perceptions des risques, du politique et de la religion. Les cas de Tataouine Nord, Kasserine Nord et Douar Hicher. L’ensemble de ces données propose un corpus varié et complémentaire pour documenter une réflexion sur les violences instituées et instituantes au sein de ces populations : qu’elles soient anomiques, étatiques transgressives ou domestiques. Il nous permet ainsi de dresser un inventaire des données disponibles, de prêter attention à la production des catégories publiques et de nous intéresser à la cartographie de la violence.

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Ainsi, Stéphanie Pouessel s’est d’abord penchée sur la violence des « protections » telles qu’elles sont mises en œuvre dans les politiques de circulation. Elle montre comment les plans et dispositifs de transport public entravent la circulation physique et les possibilités de mobilité sociale des jeunes hommes et femmes de Douar Hicher. Elle soutient qu’au réseau bloqué de transport s’ajoute une politique du contrôle et de l’assignation à résidence — dont le fichage sécuritaire (fiche S17) est l’illustration la plus manifeste — exercé de façon arbitraire en dehors des règles de l’État de droit. Les jeunes hommes et jeunes femmes sont diversement affectés, mais se trouvent de facto en situation d’enfermement. Ceci n’empêche pas des formes de mobilisation et de prise de parole, par exemple, à l’occasion des élections législatives de 2019, autour de la liste Bledna, qui revendique par son nom lui-même l’ancrage local et la revendication de représenter les intérêts d’habitants et d’habitantes qui réclament par exemple des transports publics plus nombreux et de meilleure qualité.

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Chiraz Gafsia a porté, quant à elle, son attention sur les atteintes genrées du droit à travailler, dans le cadre d’une enquête sur la sous-traitance à domicile d’activités industrielles à Ettadhamen. En décrivant les ressorts de la mise au travail et de l’activité de femmes, elle décrit la combinaison de différentes violences et logiques de domination : celle qui conduit au travail invisibilisé (car à domicile), en dehors du droit et de toute forme de protection, dans le cadre d’une industrie internationale fortement lucrative ; celle qui travaille l’espace et la cellule domestique, tant l’équilibre et l’économie familiale reposent sur cette activité genrée.

Deux points méritent toute l’attention : d’une part, il existe, à nouveau et dans « le dos du pouvoir » au sens où l’analyserait J. Scott (2008), c’est-à-dire dans l’entre-soi de discussion, des pratiques d’indignation et revendications de citoyenneté de la part de ces femmes qui arguent de leur ancrage dans la ville et dénoncent l’iniquité et la dureté de leur activité professionnelle. Ces femmes qui ne peuvent publiquement exprimer leur ressentiment ni même prétendre inverser l’ordre social qui les subalternise en tant que femmes, en tant qu’habitantes d’Ettadhamen et en tant qu’ouvrières journalières. Mais dans les conditions de l’entretien, le ressentiment a bien lieu, attestant s’il en était besoin, qu’elles n’ont pas parfaitement intériorisé l’ordre des choses qui leur fait violence.

Enfin, Chaima Ben Rejeb se tourne vers les activités de loisirs, en l’occurrence vers le double encadrement du supportérisme footballistique. Celui d’abord exercé par les groupes ultras eux-mêmes qui fondent des hiérarchies, divisent de façon genrée l’espace public et se disputent des territoires. Celui ensuite déployé par les forces publiques, qui entretiennent une sorte de spirale de violence, physique ou plus symbolique par l’entretien d’un mépris de classe. La mort dramatique du supporter « ultra » Omar Laabidi, en 2018 dans le cadre de ce que la police présente comme une opération de maintien de l’ordre des forces de sécurité sert ainsi de point de départ à une réflexion sur la façon dont le sport est un terrain privilégié de contrôle comme de production de la violence. Le chapitre restitue la contre-culture développée par plusieurs générations de supporters qui se nourrit et exhibe des pratiques et références violentes, mais exprime également, très explicitement, une résistance contre un ordre économique, politique et moral stigmatisant.

1Douar Hicher et Ettadhamen, situés respectivement au nord-ouest et à l’ouest de la capitale, sont deux grands quartiers populaires du Grand-Tunis.

2François Dubet, « À propos de la violence et des jeunes », Cultures & Conflits, 1992.

3La formation des bandes. Entre la famille, l’école et la rue, PUF, 2011.

4Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Gallimard 1995.

5Olfa Lamloum, Mohamed Ali Ben Zina (dir.), Les Jeunes de Douar Hicher et d’Ettadhamen. Une enquête sociologique, Arabesques/International Alert, Tunis, 2015.

6Lamia Zaki, « L’action publique au bidonville : l’État entre gestion par le manque, “éradication” des kariens et accompagnement social des habitants », L’Année du Maghreb, édition 2005-2006, 2007 ; p. 303-320.

7Imed Melliti, Hayet Moussa (dir.), Quand les jeunes parlent d’injustice. Expériences, registres et mots en Tunisie, L’Harmattan, 2018.

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