Un projet aux relents coloniaux pour l’islam de France

« L’islam, une religion française » de Hakim El-Karoui · Le consultant et essayiste Hakim El-Karoui vient de publier L’islam, une religion française, qui complète et analyse les résultats de l’enquête intitulée Un islam français est possible, qu’il a dirigée en 2016 pour l’Institut Montaigne. Bien que présenté comme inédit, ce travail s’inscrit dans la droite ligne de nombreuses enquêtes menées durant toute la période coloniale sur les Français musulmans pour définir les orientations et les stratégies de la « politique musulmane » de la France, reprises quasi intégralement par l’auteur sous un habillage universitaire qui ne devrait pas faire illusion.

La mosquée d’Evry-Courcouronnes.
trouvetamosquee.fr

Hakim El-Karoui, présenté par Le Journal du dimanche du 11 février 2018 comme l’un des interlocuteurs privilégiés d’Emmanuel Macron sur le dossier de l’islam, vient de publier L’islam, une religion française, qui complète et analyse les résultats de son enquête Un islam français est possible, réalisée en 2016 pour le compte de l’Institut Montaigne.

Selon son auteur, cette enquête serait « inédite et pionnière dans notre pays puisqu’elle s’intéresse aux détails des comportements religieux et des revendications culturelles des musulmans. » Pourtant, contrairement à ce qu’il avance, ce travail s’inscrit dans une vieille tradition qui date des débuts de l’empire français. De nombreuses enquêtes1 ayant pour objet les Français musulmans ont été diligentées, toujours en contexte de guerre, entre 1902 et 1957-1958 — cette dernière période ne concernera que les Français musulmans, c’est-à-dire les musulmans algériens, citoyens français depuis 1947, du département de la Seine.

Administrer les « Français musulmans »

Dans tous ces cas, les enquêtés ont été regroupés sous l’appellation de « musulmans », quels que soient leur statut et leur degré de croyance ou non-croyance : Français, naturalisés, immigrés, étrangers, pratiquants, de culture musulmane, athées, etc. Et les questions posées n’étaient qu’un prétexte pour faire dire aux soi-disant « Français musulmans » ce qu’on entendait leur faire dire2. Et toujours, pour répondre à la question : comment administrer, contrôler et gérer ces Français musulmans en organisant leur culte à la manière du clergé catholique ?

La première de ces enquêtes est menée en 1902 sous l’impulsion du président du Conseil et ministre de l’intérieur et des cultes, Waldeck Rousseau. Elle est reconduite en 1906, sous le gouvernement Émile Combes. Le but est alors de trouver les moyens de surveiller et contrôler les Français musulmans sujets et protégés3, via la création d’une structure religieuse ex nihilo, sur le modèle des institutions religieuses turques de l’empire ottoman, qui soumettaient les chefs de confréries à l’autorité d’un cheikh al-islam, un chef suprême. D’où l’objectif affirmé :

Ils [les chefs de confréries] peuvent contribuer à nous attirer les sympathies de nos indigènes musulmans si au lieu de les tenir à l’écart par une sorte de méfiance traditionnelle, nous parvenons à les investir du titre d’imam de leurs zaouïas respectives et faire soumettre à notre approbation les titres de moqaddem4 — intendant qui gère le patrimoine religieux et financier des confréries — qu’ils délivrent. (…) Nous constituerions ainsi une sorte de clergé régulier à la tête duquel nous placerions des cheikh al-islam, chefs suprêmes de la religion musulmane, qui seraient les intermédiaires intéressés à servir notre œuvre de surveillance et de moralisation »5.

Le gouvernement français est à l’époque très préoccupé par la propagande panislamiste puis néo-panislamiste du calife ottoman sous influence allemande, dont le but est, croit-on alors, de délivrer les nations musulmanes administrées par les Européens et rendre à l’islam sa force expansive.

Les premiers essais d’institutionnalisation

Ces deux premières enquêtes vont aboutir en 1911 — une fois acquise la mise sous protectorat du Maroc qui sera formalisée en 1912 — à la première institution politique : la Commission interministérielle des affaires musulmanes, chargée d’uniformiser la politique française à l’égard des pays musulmans sous domination. Elle traite de questions purement politiques comme de questions religieuses, notamment de la représentativité de l’islam de France, de l’enseignement religieux en terre d’islam, du pèlerinage aux lieux saints, de la construction de lieux de culte, ou encore du droit des femmes musulmanes. C’est sur son avis que le gouvernement crée la Société des habous et des lieux saints de l’islam en avril 1917, et confie sa présidence à Si Kaddour Ben Ghabrit, premier recteur de la mosquée de Paris, pourtant boudée par les Français musulmans de la capitale. Les membres de cette société sont tous religieux, à l’exception de Ben Ghabrit, nommé pour l’occasion consul général en mai 1917. On lui confie la réflexion et la proposition de réponses sur les questions religieuses touchant les musulmans de l’empire.

Il faut attendre 1937 et la mise en place d’une nouvelle institution, le Haut-Comité méditerranéen, ainsi que le développement de la sociologie pour réaliser la première enquête sociopolitique d’envergure ayant pour objet les musulmans. L’enquête s’intitule Les grandes opinions dans l’islam nord-africain et levantin. Elle est conçue et réalisée par certains fonctionnaires-savants-experts, d’après le modèle des enquêtes de sociologie religieuse ayant pour objet les Français catholiques. Et diligentée, comme les précédentes, à un moment où l’empire colonial est en danger en raison des mouvements nationalistes et politico-religieux (dont certains sont encouragés par les succès des mouvements nationalistes européens de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, alors qu’ils assistent impuissants à la violence d’une nouvelle colonisation menée par le mouvement sioniste). Les populations des pays arabo-musulmans sous domination française réclament de véritables réformes politiques, administratives et sociales pour la modernisation de leur pays, l’autonomie voire l’indépendance en cas de non-réalisation de ces objectifs par la France. Dans le même temps, le nationalisme arabe et le réformisme religieux se développent en Algérie et en métropole via les « cercles de l’éducation » et réclament l’indépendance du culte musulman et l’application de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905.

Cette étude d’universitaires travaillant officiellement pour le gouvernement français mobilise le clergé français, les étudiants et tous les fonctionnaires en poste en terre d’islam. Elle s’articule de la manière suivante6 :

1. Évolution religieuse et sentiment de solidarité musulmane : tendance particulariste (confréries et marabouts), tendance unitaire (mouvement des Ulémas), tendance pan-islamiques, évolution politique et nationalisme, transformations économiques et sociales ; anciennes et nouvelles élites ; prolétariat des villes ; les travailleurs revenus de France, revendications politiques (tendant à l’octroi des libertés publiques (réunion, presse), tendant à l’élargissement de l’effort budgétaire en faveur des indigènes (instruction publique, assistance, agriculture) ; tendant à une participation plus grande à la conduite des affaires publiques (élargissement de l’électorat et de la représentation indigènes), les partis politiques (partisans de l’assimilation et partisans de l’indépendance en Algérie, la technique de l’agitation politique (organisation des manifestations publiques, le rôle des prédicateurs et celui de la jeunesse, nationalisme de la consommation : Boycottage des régies et monopoles gouvernementaux, des sociétés étrangères concessionnaires, des marchandises françaises ; emprunts aux méthodes des dictatures nationalistes ; relations de l’islam nord-africain avec les autres éléments de la population (Arabes et Berbères, Arabes et israélites (l’anti-sémitisme), Arabes et Européens ; influences étrangères (action sur l’opinion musulmane : des puissances étrangères musulmanes, des puissances étrangères non musulmanes, des groupements politiques français.)

2. Formation de l’opinion publique en Afrique du Nord : Le rôle de la presse (nombre des organes de langue arabe et contrôle de ces organes, l’évolution de leur attitude, le rôle du cinéma : influence de l’Égypte, le rôle du théâtre : les troupes théâtrales indigènes ; le rôle de la radio ( nombre de postes de récepteurs détenus par les indigènes, action des postes étrangers), le rôle des écoles coraniques, le rôle des universités musulmanes, le rôle des universités françaises, le rôle des mosquées.

Amalgames et préjugés

Or, le livre de Karoui reprend quasi intégralement les typologies, les catégories d’analyses et les propositions faites au gouvernement face aux revendications des réformistes musulmans, appelés communément « oulémas algériens » avant d’être désignés sous le terme de « Frères musulmans » ou « islamistes ». Il est intéressant de noter que l’auteur classe le grand réformateur égyptien Mohamed Abdou parmi les premiers théoriciens de l’islamisme (p. 51-52). Et il fait les mêmes amalgames délibérés entre musulmans, salafistes et islamistes. Pour s’en convaincre, il suffit de remplacer au cours de la lecture « Afrique du Nord » et « Levant » par « banlieues » parisiennes, marseillaises, lyonnaises, et « oulémas » et « réformistes » par « salafistes » et « islamistes » (p. 28-75).

Il n’échappe pas non plus aux préjugés : « Les seuls à échapper à ce phénomène (le « craquement » des schémas mentaux et historiques des familles musulmanes sous le poids de la société d’accueil (p. 20) sont les Turcs. Ceux-ci sont d’ailleurs connus pour leur “enfermement” communautaire. » (p. 21), et « les filles sont mieux représentées que les garçons parmi les diplômés, car à l’école, à l’exception des jeunes filles turques, les filles d’immigrés réussissent mieux que les garçons », comme si les Français musulmans en étaient encore à la première génération. Ce dernier préjugé déforme et tord le propos de François Héran dans sa préface à l’enquête INED/Insee Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des origines en France (voir note 2), puisqu’il est amputé de sa fin et de toute sa nuance : « l’échec scolaire des filles n’est pas aussi fréquent que celui des garçons dans les familles issues du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, alors que c’est l’inverse dans les familles d’origine turque, qui semblent interrompre parfois d’autorité la scolarité des filles. Là encore, ces différences appellent des recherches complémentaires, tant qualitatives que quantitatives ».

Ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres qui témoignent de toutes les contorsions cérébrales dont fait preuve El-Karoui pour nous convaincre que les musulmans de France en sont encore au XIXe siècle au stade où en était la religion catholique dans les campagnes, aussi bien dans leurs rapports aux religieux que dans celui qu’ils entretiennent avec les autres composantes de la société française.

« Ces hommes s’isolent volontairement »

La dernière enquête, intitulée Les Algériens musulmans dans le département de la Seine, est un rapport de fin de stage daté de janvier 1961, dont l’auteur est un commandant, stagiaire au Centre des hautes études d’administration musulmane (Cheam), une institution créée en 1936 dans le sillage du Haut-Comité méditerranéen pour la formation des personnels civils et militaires destinés à servir dans l’empire et en métropole. Les sources de cette enquête sont les archives du Service des affaires indigènes nord-africaines (Saina), 6, rue Lecomte, dans le 17e arrondissement de Paris, et la connaissance que les officiers des affaires algériennes détachés à la préfecture de police et le personnel placé sous leur autorité ont acquise au cours de leurs contacts avec les musulmans algériens. « Un sondage portant sur trois mille dossiers individuels pris au hasard dans tous les bureaux du service », selon l’auteur qui a l’honnêteté de préciser que ce service ne s’occupe que des Algériens musulmans qui s’adressent à lui, c’est-à-dire les moins instruits, les moins évolués, les ruraux, les manuels, en somme les catégories les plus vulnérables.

Cette enquête est l’une des premières à se plier aux règles des enquêtes sociodémographiques en France. Elle relève déjà l’écart entre la perception de la population du département — qui estime les Français musulmans à plus d’un demi-million — et la réalité. Cet écart est dû selon l’auteur au manque d’information, à la concentration dans certains quartiers des Français musulmans, à leur habillement et à leur délinquance :

Une bonne partie de la population parisienne, peut-être plus du tiers, éprouve une certaine crainte à leur égard [des Français musulmans], crainte accrue ces dernières années par les activités terroristes. Cette crainte est-elle fondée ? On peut le penser si l’on examine les chiffres de la délinquance en milieu musulman en 1959 et qu’on les compare aux chiffres totaux du département… Quoi qu’il en soit, étant donné le faible pourcentage de la population algérienne totale par rapport à la population du département, moins de 3 %, les chiffres ci-dessus font apparaître que cette minorité est un élément important de trouble… Cette crainte plus ou moins confuse que les métropolitains éprouvent à l’égard des musulmans algériens est encore renforcée par leur mode général d’habitat. On remarque plus une population dont les membres se différencient par leur aspect extérieur lorsqu’elle est en groupe, comme c’est le cas pour beaucoup d’Algériens. L’observateur extérieur éprouve le sentiment que ces hommes s’isolent volontairement. Nous avons, au cours de ce travail énuméré quelques-unes des raisons qui motivent ce genre de groupement… Il n’en reste pas moins, nous l’avons déjà noté, que ces hommes constituent une véritable société qui vit assez à l’écart. 

Ce sont les mêmes clichés dépeints par El-Karoui (p. 23-26) qui reprend la littérature administrative coloniale, qu’il habille habilement sous des références universitaires reconnues.

Hakim El-Karoui ne fait que conseiller une politique de soumission d’une partie des Français sous couvert de conseils de gestion de leur culte, quelles que soient les subtilités et contorsions mentales dont il fait preuve pour nous convaincre de l’innovation de ses propos et de ses conseils aux gouvernants. Il reprend quasi intégralement les stratégies et les propositions de ce que l’on appelait jadis la « politique musulmane de la France » !

1Ces enquêtes et les résultats auxquelles elles ont abouti sont détaillés dans mon ouvrage, à paraître en mai 2018 aux éditions du CNRS.

2Voir l’article de Patrick Simon, le Monde, juin 2016, l’enquête Trajectoires et origines, INED/Insee, réalisée en 2007-2008 ainsi que l’article d’Alain Gresh, « Trop de musulmans ? », « Les blogs du Diplo », 5 avril 2011.

3Les Algériens musulmans et les Sénégalais étaient des Français privés de leurs droits politiques, les Tunisiens et Marocains étaient des citoyens de leurs pays, mais la protection pouvait les soustraire aux lois de leurs pays et les faire relever uniquement des lois françaises.

4Afin de contrôler les confréries, les sultans marocains s’étaient arrogé le droit de les nommer à partir du début du XIXe siècle.

5Dépêche du 1er août 1902 du président du Conseil au ministre des affaires étrangères.

6Plan d’étude adressé par le ministre des affaires étrangères, Y. Delbos, au président du Conseil, Léon Blum et transmis par ce dernier aux représentants au Proche-Orient et en Afrique du Nord, lettre du 2 janvier 1937.

Soutenez Orient XXI

Orient XXI est un média gratuit et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé.