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Littérature

Palestine. Viol de guerre, terre de mémoire

En août 1949 des soldats israéliens violent et tuent une jeune Bédouine du Néguev. Soixante-dix ans plus tard, Adania Shibli fait de ce fait divers un roman décapant en deux parties, sur le viol comme arme de guerre, et sur la mémoire et l’oubli.

Le musée est soudainement fermé, six voitures de police bouclent la rue et une Palestinienne, un ordinateur et un calepin à la main est arrêtée par les services de renseignement israéliens. Ce n’est pas le début d’un roman, c’est ce qui arrivé à Adania Shibli lorsqu’elle faisait ses recherches pour la rédaction de son dernier roman, Un Détail mineur. Accusée d’espionnage au profit de l’Iran, elle finit par être relâchée, en lançant au passage qu’elle travaille sur « l’échec d’une histoire d’amour ».

Un détail mineur n’est pas une histoire d’amour. Le roman s’ouvre sur un viol collectif, puis le meurtre d’une Bédouine par des soldats israéliens postés dans le désert du Néguev en 1949. Ce récit s’appuie sur un article publié en 2003 par Haaretz1 qui relate ce crime de l’armée israélienne longtemps caché au public, et pour lequel vingt soldats et un officier ont fait de la prison.

La première partie du roman se concentre sur cette histoire. Un officier commande une unité israélienne postée dans le Néguev qui a pour « devoir d’empêcher [les Arabes] d’y vivre et de les en chasser définitivement ». Lors d’une mission, les soldats rencontrent un groupe de Bédouins qu’ils assassinent tous, sauf une jeune fille qu’ils ramènent dans leur campement. Le soir, les soldats fêtent l’événement et l’officier leur demande de voter ce qu’il adviendrait de la jeune captive : qu’elle aide dans les cuisines, ou bien que les soldats puissent la violer tout à tour. Les soldats votent pour la seconde option. La précision, la répétition et les descriptions donnent un aspect chirurgical et glacial à toutes les scènes de cette première partie.

La seconde se déroule de nos jours et raconte le parcours d’une Palestinienne qui veut enquêter sur ce crime pour rapporter la vision de la victime. En lisant l’article en question, cette Palestinienne dont on ne sait ni le prénom ou la profession, s’intéresse à cette affaire, non parce que le crime la révolte, mais parce que la date de la mort de la Bédouine coïncide avec la date de sa naissance, 25 ans plus tard. C’est cela, le « détail mineur » qui donne son titre au roman.

Si Un Détail mineur reprend de grands thèmes de la littérature palestinienne tels que l’effacement de l’histoire et de la géographie, ou l’occupation israélienne, il s’éloigne des grands classiques engagés en résistance pour explorer d’autres narrations complexes qui lient histoire et présent, qui interrogent l’individu. Mais surtout il dépasse le contexte du conflit israélo-palestinien pour s’inscrire dans une littérature universelle, et rappelle le chef-d’œuvre de J. M Coetzee, En attendant les barbares, dans lequel une « barbare » est prisonnière de soldats postés aux confins des frontières désertiques d’un État lointain.

Multiples frontières

Un détail mineur est le roman des multiples frontières. Frontières entre la fiction et la réalité. Le roman rapporte des faits réels violents que l’autrice raconte à sa manière, avec sensibilité et poésie parfois, ou bien avec froideur et précision. Chaque phrase, chaque détail comptent, car ils rapportent des éléments réels illustrant la situation d’apartheid vécue par les Palestiniens et parce qu’ils nourrissent la fiction.

Et puis il y a évidemment les frontières géographiques symbolisées par le désert qui marque les limites de l’État d’Israël en 1949 et les checkpoints actuels auxquels sont confrontés les Palestiniens. L’autrice dénonce une mobilité impossible pour certains Palestiniens condamnés à un enfermement définitif dans des territoires réduits sous contrôle de l’armée israélienne. Et aux frontières physiques s’ajoutent les frontières psychologiques, ce qu’une Palestinienne peut faire ou ne pas faire :

Lorsqu’une patrouille de l’armée arrête le minibus dans lequel je me rends à mon nouveau travail, et que la première chose qui surgit à travers la portière est une gueule de fusil, je demande au soldat en bafouillant, sans doute parce que j’ai peur, de l’éloigner quand il me parle et veut voir mes papiers d’identité. À ce moment-là, hormis le fait que le soldat ricane de mon bafouillis, les passagers se mettent à bougonner autour de moi parce que j’exagère et que je crée de la tension pour rien (p. 65).

Résister à l’effacement

Ce sont les détails que l’on trouve dans la nature qui tissent des ponts entre le drame du passé et la quête du présent : un chien, une araignée, une touffe d’herbe. La nature tient une place importante dans la narration, car elle témoigne de l’occupation israélienne de la terre et cette obsession de contrôler la nature. Maniaque de l’hygiène, l’officier israélien extermine toutes les araignées qu’il cherche minutieusement dans chaque recoin de sa tente.

Une araignée aux pattes fines se tenait contre sa paroi. Il tendit sa main droite pour l’écraser, avant de se trainer de la même façon vers le lit. Plusieurs petites araignées étaient tapies dessous. Elles avaient tissé une toile de fils frêles où était accroché un cadavre de scarabée gris. L’extrayant de sous le lit, il le broya sous sa botte. Puis à nouveau, il se pencha en approchant sa tête jusqu’au sol pour l’inspecter minutieusement. Et d’un coup, il se mit à sauter d’un endroit à l’autre en écrasant d’autres petits insectes qui rampaient par terre (p. 25).

Il procède de la même manière lorsqu’il traque les Arabes dans les dunes du Néguev en assassinant tous les hommes qu’il croise et le troupeau de chameaux qui les accompagne. Chacun de ses gestes revêt un caractère méthodique et violent. La scène durant laquelle il déshabille violemment la jeune fille captive devant tous les soldats, lui coupe les cheveux et la lave avec du carburant en dit bien plus que si Shibli décrivait le viol collectif. L’officier israélien s’approprie l’espace en l’occupant et les corps en les maîtrisant pour les faire disparaître.

Une fois les corps effacés, il reste à reconstruire la mémoire et à contrôler le territoire. L’itinéraire en voiture de Ramallah au Néguev en passant par Jaffa témoigne des changements du paysage. La destruction des villages et les nouveaux noms des villes sont les premiers indices de l’effacement de la présence palestinienne que seules la carte de 1948 et quelques ruines peuvent révéler. On découvre l’aménagement du territoire israélien avec les colonies, les routes, le mur et la construction de la mémoire avec les musées et les nouveaux noms des lieux. Et l’autrice ne manque pas d’humour en faisant d’un colon australien amateur d’histoire et de photographie le gardien de la mémoire israélienne.

Malgré tous les efforts des Israéliens, la nature et les Palestiniens qui vivent sur ces terres ne pourront jamais disparaître. Les ruines des villages détruits perdurent dans le paysage. Mais surtout la Palestinienne qui vit de nos jours est vue comme une sorte de réincarnation de la Bédouine assassinée en 1949 :

La seule chose inhabituelle dans cette mort – qui par ailleurs fut le dénouement d’un viol collectif—, c’est qu’elle s’est produite un jour coïncidant, à un quart de siècle près, avec celui de ma naissance, c’est tout. On ne saurait donc pas exclure l’existence d’une corrélation d’un lien caché entre les deux événements, à l’image de ces connexions que l’on observe parfois entre les plantes, par exemple quand une touffe d’herbe est arrachée à la racine, si bien qu’on pourrait croire qu’on s’en est débarrassée pour toujours, et que soudain, une herbe de la même espèce repousse au même endroit un quart de siècle plus tard (p. 72).

Au-delà, il s’agit de réparer le passé en faisant entendre les victimes. Celle du crime de 1949 n’a pas pu s’exprimer. D’ailleurs l’autrice la laissera dans le silence. En revanche, la narratrice de la seconde partie reprend le récit en main à double titre : d’une part elle décide de rendre la parole à celle qui est condamnée au mutisme et d’autre part, elle raconte ce qu’elle subit quotidiennement sous l’occupation israélienne. Elle fait partager au lecteur ses sentiments et principalement la peur qu’elle éprouve. La peur face aux checkpoints, l’angoisse quand elle doit choisir une place de voiture dans un parking vide. Elle occupe la narration. Et par contraste, jamais le lecteur n’entrera dans la tête de l’officier, comme si l’autrice ne pouvait pas rendre les émotions et pensées du criminel.

Ainsi le viol, aussi monstrueux et choquant soit-il, n’est pas le cœur du roman. Le dispositif narratif, la forme et la langue se révèlent si puissants qu’en éclairant davantage les instants d’avant et les répercussions du crime des années plus tard, ils permettent à l’autrice de dresser un portrait saisissant de la Palestine d’aujourd’hui, en seulement 128 pages.

1Aviv Lavie, Moshe Gorali, « I Saw Fit to Remove Her From the World », Haaretz, 20 octobre 2003.

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