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Youssef Abdelké : les nus contre les morts

Le peintre syrien Youssef Abdelké expose ses dernières œuvres — une série de nus — à la galerie Claude Lemand à Paris jusqu’au 18 novembre.

« Il est vivant, nous sommes morts ! » Ce cri apposé sur une affiche représentant un martyr de la révolution syrienne pourrait servir de légende à toute la peinture de Youssef Abdelké. L’œuvre au noir de l’artiste syrien n’a des allures de pierre tombale et de faire-part de deuil que pour mieux exalter la vie de ceux qui sont morts. Caricaturiste devenu graveur et peintre, ce chantre de « la liberté ou la mort » a toujours fait de son art une arme miraculeuse contre le néant. « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? » demandait déjà Albert Camus. « C’est un homme qui dit non. Mais c’est aussi un homme qui dit oui. L’homme est la seule créature qui refuse d’être ce qu’elle est. Pour être, l’homme doit se révolter ». Révolté contre l’injustice et contre toutes les atteintes faites à l’intégrité humaine, Abdelké fait de son angoisse de la mort une nouvelle manière de survivre et de respirer : « Je ne peux pas supporter que quelqu’un meure parce qu’il a dit quelque chose ou qu’il a fait quelque chose sur le plan politique, explique l’artiste. Rien ne mérite un tel châtiment. C’est une question existentielle, au plus profond de moi, qui me bouleverse totalement, et qui va bien au-delà de l’univers de la politique. Tout peut être réparé sauf la mort. »

Après avoir suivi les cours de gravure dispensés par la faculté des beaux-arts de Damas jusqu’en 1976, le projet de fin d’études du jeune Youssef, Septembre noir — tentative de mise en images du massacre des Palestiniens de Jordanie en 1971 — révèle la naissance d’un artiste engagé, qui ne s’empare du réalisme socialiste que pour mieux en inquiéter l’optimisme radieux. Connu pour son engagement auprès du Parti d’action communiste, Abdelké est envoyé en 1979 dans les geôles d’Hafez Al-Assad. À 28 ans, le jeune homme intègre un système carcéral très dur, qui cherche à briser les âmes et les os des prisonniers et à faire du désert syrien une terre d’oubli. Libéré en 1981, l’artiste — blessé mais non pas brisé — est contraint à l’exil à Paris. Il poursuit sa formation à l’École des beaux-arts de Paris et obtient son diplôme en 1986. À l’université Paris VIII, il obtient en 1989 un doctorat en arts plastiques. Dans le même temps, influencé par l’expressionnisme rageur de Dix ou de Grosz au temps de la république de Weimar — même s’il se sent plus proche, plastiquement, de l’univers absurde et facétieux d’un Segui —, il entame une longue série de collages ultracolorés sur papier et de pastels, qu’il nomme Figures, et qui représentent de manière frontale et systématique l’obsessionnel et toujours identique trio infernal de tortionnaires.

« Figures », 1991.

Brutalement, en 1995, il renonce à la couleur pour s’enfoncer dans l’obscurité éternelle du noir et blanc. Luttant toujours pour expulser la mort tout en l’exposant, il la fait désormais surgir de l’insignifiant, du presque rien, du déclassé, de l’invisible. S’essayant aux « traversées de silence et de nuit » que peignait Georges de La Tour au beau milieu des horreurs de la guerre de Trente Ans, le Syrien pleure sa terre aimée en dessinant au fusain de réalistes natures mortes de très grandes dimensions — Poisson à tête coupée, Oiseau mort avec couteau planté dans une table, Cœur transpercé par une aiguille,… — « comme à la lueur d’une bougie, d’une simple petite bougie, vacillante dans son bougeoir », ainsi que le note Alain Jouffroy. Pour le poète, à partir de ce moment, « il ne s’agit pas d’art, mais de la métamorphose de la mort en existence vivante. Le poisson d’Abdelké n’est pas un poisson : c’est une flèche, un rayonnement, une respiration, un appel chuchoté à la vie. Quand il parvient à ce résultat, que j’appelle résurrection, il s’arrête. »

Ayant eu l’autorisation, après 25 ans d’exil parisien, de retourner dans son pays natal en 2005, l’artiste y poursuit l’hypersurréalisme de ses « résurrections » de choses, en implantant sa métaphysique de l’objet dans un vieux quartier de Damas. Le soulèvement du peuple syrien en mars 2011 le prend par surprise. Lui qui a toujours refusé le choix des armes et prôné un État laïc et démocratique, le voici réduit à assister impuissant au massacre de la population et à la militarisation croissante de l’opposition. Témoigner de ce qui se passe lui devient absolument nécessaire. Ne pouvant plus éviter la figure humaine, celle-ci envahit ses nuits de l’âme de leur fragile corporéité, en des natures mortes de morts non naturelles, dont la résurrection se fait cette fois-ci plus incertaine. Longue succession de martyrs couchés, aux yeux écarquillés et aux corps éclaboussés de taches de sang rouges, Martyr de Deraa, Père et enfant ou encore la série des Mère de martyr surgissent tels de solitaires et tragiques ex-voto, offrandes sans merci qui épousent le style primitif des premiers Arshile Gorky. Si ce thème du martyr n’a rien de nouveau en Syrie, il a singulièrement changé de nature et de camp. « On a grandi avec l’idée que le martyr, l’image du héros, c’était le Palestinien », raconte le jeune artiste Mohammad Omran. En classe de dessin, on nous demandait de dessiner un martyr comme on dessinait une montagne. » Après avoir dépeint en exil le martyre des choses, Abdelké, de retour chez lui, veut brosser le martyre des hommes. Il n’imagine pas que celui-ci pourrait être aussi le sien. D’abord privé de passeport puis de nouveau arrêté par le régime de Bachar Al-Assad en 2013 — pour son attachement « à un système démocratique et pluraliste et aux principes au nom desquels la révolution a débuté en mars 2011 » —, Youssef Abdelké ne doit sa libération au bout d’un mois qu’à une intense campagne internationale menée en sa faveur.

« Saint Jean Chrysostome est enterré à Damas… », 2014.

À quoi pensait ce graveur de mort en prison ? À la paix, sûrement. Ne raconte-t-on pas qu’il sculptait des colombes avec de la mie de pain récupérée sur ses rations quotidiennes ? Mais, à voir la splendeur des dessins de corps féminins entrepris à sa sortie de prison, dans de graves et hiératiques fusains comme sculptés dans la chair de la nuit, on imagine ses pensées troublées par d’autres désirs : l’envie de la beauté enfuie du monde et le ravissement ravi devant la splendeur des femmes. C’est peut-être à ces nus perdus qu’on mesure tout le désespoir de l’homme. Depuis trois ans, dans le secret de son atelier à Damas, l’artiste a ainsi fait poser des modèles de différentes origines, Syriennes mais aussi Soudanaises, dans des poses simples et naturelles, comme des illuminations intimes arrachées au réel. De ces courtes séances — d’une heure et demie environ — sont issus des dessins de nus tendres, filtrés à travers une lumière diffuse et tamisée, dont la source se situe, comme souvent chez Rembrandt, hors-champs. Mais ces tailles-douces de femmes assises, accroupies ou allongées comme de modernes odalisques apparaissent toujours rayées, griffées, raturées de points et de lignes, qui suggèrent des fils de fer barbelés emprisonnant des figures promises à la torture, à la honte et à la destruction. Comme si les nus appelaient les morts — ce qu’Abdelké avait déjà suggéré dans son saisissant gisant dénudé de Saint-Jean-Chrysostome en Christ mort décharné façon Holbein.

« Nu », 2015.

Impossible, devant ce surgissement de femmes statues incisées dans le marbre, de ne pas songer aux Jardins statuaires de Jacques Abeille et à son voyageur imprudent qui entre dans une contrée mystérieuse où l’on cultive des statues à l’abri des barbares. Ode à l’imagination et à l’inconscient, contre la vraisemblance et la toute-puissance de l’auteur, l’écriture surréalisante d’Abeille paraît sœur du trait végétal, souple et délié d’Abdelké : « Je ne suis pas dans la maîtrise, mais dans la captation d’un flux », explique ce romancier de l’obscur.

Si l’artiste syrien, un peu comme Fragonard dans ses figures de fantaisie, se donne un temps limité pour exécuter son dessin face à son modèle, il le fait en deux temps, suivant ce même principe de flux intense et inspiré. Il commence ainsi par esquisser rapidement au crayon la figure qu’il souhaite faire surgir du blanc du papier, dans des instantanés à forte charge érotique, dignes de l’œil acéré d’un Egon Schiele. À l’inverse de la recherche paradisiaque de Matisse, qui gommait le réalisme cru de son premier dessin pour aboutir à une vision schématique presque mystique, Abdelké abstractise d’abord son trait ému et gracile avant de redonner corps à un réel sensuel et solide, en charpentant à grands coups de hachures et de lavis, valeurs et ombres portées, pour faire émerger un vivant qu’il laisse volontairement inachevé.

« Nu », 2015.

L’on aurait tort de s’étonner qu’Abdelké, le révolté permanent, se contente d’esquisser de simples corps dénudés quand tant de gens expirent toujours sur les ruines d’une Syrie en lambeaux. On aurait tort, car peindre des nus en Orient constitue aussi un acte de résistance. Alors que la génération de ses professeurs avait pu le pratiquer au cours de leur formation dans les années 1930 et 1940, au sein des grandes écoles des beaux-arts du monde arabe — au Caire ou à Alexandrie, à Bagdad, Beyrouth, Alger et Oran comme à Damas —, Abdelké, lui, n’a jamais été autorisé à créer ses propres totems pour défier ce tabou. Plus que la femme, c’est la Syrienne aux seins lourds et aux yeux charbonneux qu’il fait rayonner dans toute sa dramatique et voluptueuse majesté dans ses papiers de nuit. Une Syrienne à la peau blanche ou noire, qu’importe d’ailleurs : sous les bombes, toutes les femmes de Syrie sont syriennes.

Rejetant tout voyeurisme, Abdelké magnifie, lui, les formes rondes et les cheveux libres de ces femmes martyres dans des compositions harmonieuses et sereines, comme des femmes-statues, des femmes-jardins, à chérir et à sauver. Paraissant guider le peuple telle la Liberté aux seins nus de Delacroix, ces femmes offertes semblent redresser leur corps en une délicate et fière allégorie de la Syrie.

« Nu », 2017.