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Yves Lacoste, géographe en casque postcolonial

Avec ses mémoires, intitulées Aventures d’un géographe, Yves Lacoste confirme son tournant nationaliste et son obsession du péril musulman en prenant de grandes libertés avec les faits.

En couverture d’Aventures d’un géographe (Des Équateurs, avril 2018) est reproduite la carte d’Al-Idrissi, qui vécut à Fès, ville de naissance d’Yves Lacoste. Géographe arabe du XIIe siècle, Al-Idrissi conçut sa carte en orientant le nord en bas et le sud en haut. Or, la carte originale a ici été renversée afin de la conformer aux canons de la cartographie occidentale. Les toponymes arabes y apparaissent donc à l’envers. Deux noms y ont été ajoutés, en français, ceux d’Hérodote et d’Ibn Khaldoun. Le graphiste a ainsi bien résumé la géographie d’Yves Lacoste : loin de servir à faire la guerre, elle sert à transformer son objet d’étude afin de le rendre conforme à une vision préétablie.

Né en 1929, Yves Lacoste est un des rares géographes à avoir eu accès à la notoriété. Pionnier de la géopolitique française, il a fondé la revue Hérodote et publié chez Maspero La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre en 1976. Première analyse critique de la fonction idéologique de la géographie, ce livre séduisant dressait la perspective d’en finir avec une géographie des professeurs, « discipline embêtante mais somme toute bonnasse. »

Repli conservateur

Quarante-deux années séparent La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre des narcissiques Aventures d’un géographe qui confirment le tournant conservateur pris par Yves Lacoste, perdu entre les deux obsessions jumelles de l’identité nationale et de l’islamo-paranoïa. Ce tournant était perceptible dès 1997 avec la publication chez Fayard de Vive la nation. Destin d’une idée géopolitique. Il l’était davantage dans Géopolitique de la nation France (PUF, 2016), coécrit avec Frédéric Encel. Lacoste y affirmait :

Plutôt que de commencer par évoquer les terribles attentats islamistes de janvier et novembre 2015 puis de 2016 qui ont été perpétrés notamment à Paris par de jeunes hommes nés en France ou en Belgique de familles marocaines ou algériennes, je pense qu’il est plus fécond de rappeler d’abord l’apparition, dans les années 1970, de phénomènes significatifs d’une volonté d’opposition à des traditions françaises (…)

En liant gauchisme, immigration, islamisme et terrorisme, il donne aux brèves de comptoir une caution intellectuelle. Il suit en cela une tendance éditoriale conservatrice de la géographie française, de Paul Claval1 qui s’inquiétait des « nouveaux venus » qui « affluent pour trouver un travail — ou un régime d’assistanat social et médical » à Christophe Guilluy.

Un récit tout en allusions

Outre les douteuses anecdotes d’Aventures d’un géographe — Lacoste était très fier lorsque son grand-père imitait la danse du ventre en lui demandant « s’il y avait des moukères au Maroc », — on est intrigué par les méthodes du récit. D’implicites allusions permettent de broder, sans souci de la démonstration factuelle. À propos du Maroc, il camoufle mal son antipathie à l’encontre d’Abd El-Krim et du soulèvement qu’il mena dans le Rif entre 1921 et 1926, contre les troupes espagnoles et françaises. Il évoque les « (…) les combattants d’Abd El-Krim, armés par des organisations ‘‘charitables’’ à partir de Gibraltar », réactualisant l’obsession hexagonale de voir dans les guerres anticoloniales la main de l’étranger, celle du Royaume-Uni retranché sur son rocher. Lacoste abuse des sous-entendus qui le font passer pour celui qui sait. Dans un bel article2, Simone Weil s’agaçait de tels airs mystérieux, insinuant : « Ah ! si vous saviez ce que nous savons ! », « Nous connaissons ces airs-là, concluait-elle. Bien naïfs ceux sur qui ils feraient impression ».

Lacoste lie aussi le soulèvement rifain au franquisme :

Franco eut alors, paradoxe que je qualifierais aujourd’hui de géopolitique, le concours actif d’un grand nombre de guerriers rifains, qu’il avait auparavant combattus, les terribles moros, en particulier des Aït Ouriaghel de la tribu d’Abd El-Krim.

Ne distinguant pas les individus des groupes, Lacoste s’inscrit dans la tradition, hélas fréquente dans la gauche française, qui consiste à diffamer les mouvements arabes et maghrébins en laissant supposer leur collusion avec les fascismes. L’Étoile nord-africaine de Messali Hadj fut accusée de connivence avec les franquistes et les fascistes italiens par le Front populaire, les émeutiers de Sétif du 8 mai 1945 furent assimilés à des agents hitlériens dans les colonnes de L’Humanité et Guy Mollet compara Nasser à Hitler. Lacoste s’emballe :

(…) il y a un véritable problème de chômage en Andalousie où les conséquences de la conquête arabe — en fait berbère — et de la Reconquista se font encore ressentir (...)

et se livre à une description des maux de l’Espagne contemporaine, du franquisme au trafic de drogue en passant par le terrorisme islamiste, dont sont tenus responsables les Maghrébins.

Des libertés avec l’histoire

Lacoste a séjourné à Alger entre 1952 et 1955, où il a enseigné au lycée Bugeaud. Exclu, selon lui, de cet établissement pour avoir écrit un article sur Ibn Khaldoun, c’est depuis la France qu’il a assisté au retour de Charles de Gaulle :

C’est alors que nous nous sommes rendu compte que de Gaulle avait seulement crié aux Algérois : ‘‘Je vous ai compris ! ’’ Sans terminer, comme les factieux, par ‟Vive l’Algérie française !”

De Gaulle n’a pas dit « Vive l’Algérie française ! » devant les Algérois le 4 juin 1958, mais il l’a bien crié — comme les factieux — à Mostaganem le 6 juin. Évoquant un voyage à Cuba en 1967, Lacoste délivre une curieuse lecture du régime du dictateur Fulgencio Batista, chassé en 1959 : « Batista était mal vu du patronat cubain, des grands propriétaires yankees et des hommes d’affaires venus des États-Unis, car il luttait contre la mafia ». Batista lutta tant contre la mafia que ce protecteur des intérêts de Meyer Lansky et de Lucky Luciano3 en fut le principal bénéficiaire.

Péremptoire, Lacoste fait de l’invasion soviétique de l’Afghanistan une opération contre les « diaboliques » talibans dès 1979, affirmant : « (…) de nos jours, les islamistes sont de plus en plus puissants. Or, ceux-ci détestent Ibn Khaldoun », et rectifie une traduction de ce dernier sans connaître l’arabe.

Carte de visite algérienne

Lacoste nous rapporte sa rencontre avec un médecin français à Ouagadougou, « vieux colonial qui me prenait à coup sûr pour un de ces anticolonialistes systématiques dont il avait entendu parler. Je décidai alors de lui raconter que j’étais né au Maroc, que j’y avais passé mon enfance et que mon père y avait été géologue ». Son interlocuteur s’en sentit « apaisé ». L’usage de la carte de visite coloniale laisse une impression tout aussi déplaisante que celle causée par l’évocation de la séparation d’un collaborateur de l’équipe d’Hérodote, le géographe Michel Korinman :

(…) progressivement, Korinman s’éloigna des réunions d’Hérodote. C’était un personnage complexe, d’origine juive, bien qu’il n’en parlât guère et paradoxalement très propalestinien d’où des positions assez contradictoires.

Il n’y a rien de contradictoire à être juif et propalestinien mais, habitué à manier les clichés, Lacoste considère qu’un juif propalestinien est « paradoxal ».

L’Algérie lui offre l’occasion de dispenser de confuses leçons de géopolitique : « Une fois au pouvoir, Boudiaf impose l’abandon du parti unique. De très nombreux partis se constituent alors, y compris un Front islamique du salut ». L’enchaînement est inexact, car lorsque Mohamed Boudiaf est arrivé au pouvoir en janvier 1992, le FIS était constitué depuis 1989 et avait déjà participé aux élections locales de 1990 et aux législatives fin 1991. Il a été dissout en mars 1992 et Boudiaf a été assassiné au mois de juin. Lacoste s’emmêle encore dans la chronologie en poursuivant :

Malheureusement, quelques mois après, le 29 juin 1992, le président Boudiaf fut publiquement assassiné par l’un de ses gardes du corps, lequel fut jugé des années plus tard. Le second tour des élections fut ajourné sine die, le premier tour ayant été remporté par le Front islamique du salut, la guerre civile put se déployer terriblement et sans issue, jusqu’en 2000.

Or, c’est le 26 décembre 1991 que le FIS a remporté le premier tour des législatives, le second tour ayant été interrompu le 11 janvier 1992, avant l’arrivée au pouvoir de Boudiaf le 16, et non après sa mort.

Il n’y a rien de plaisant à constater les revirements et les inepties d’une des figures les plus connues de la géographie en France, rien d’agréable à voir les impasses où l’entraîne sa manifeste désorientation géopolitique.

1L’aventure occidentale, Sciences humaines, 2016.

2Vigilance n° 63, 10 mars 1938, in Contre le colonialisme, Payot & Rivages, 2018.

3NDLR. Meyer Lansky (1902-1983) et Lucky Luciano (1897-1962) étaient deux des plus puissants chefs du crime organisé américain.