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À Istanbul, une scène médiatique arabe sous influence

Plusieurs milliers de journalistes du Proche-Orient, notamment syriens et palestiniens, travaillent pour des médias en langue arabe à Istanbul. Des télévisions yéménites et libyennes en exil s’y sont installées, ainsi que les grands réseaux régionaux et des revues en ligne. Les nombreux conflits en cours et la situation politique en Turquie se traduisent par des luttes d’influence au cœur de la scène médiatique arabe rassemblée dans la ville.

Studio de la Belqees TV yéménite à Istanbul

L’assassinat, le 2 octobre 2018, du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat saoudien a attiré l’attention de la presse mondiale sur Istanbul et la scène médiatique arabe qui s’y est développée. Ce dernier phénomène a donné lieu à de nombreux jugements et fantasmes. Plusieurs articles de la presse occidentale ont mis en exergue le rôle d’Istanbul comme lieu de refuge des journalistes et dissidents arabes1, tandis que les médias saoudiens, émiriens et égyptiens inféodés à leurs régimes ont été prompts à dénoncer la collusion des médias et des centres de recherche arabes installés en Turquie avec les intérêts de son régime, ceux du Qatar et des Frères musulmans.

Les réfugiés politiques affluent

Le développement de la politique d’influence en direction des pays arabes, après la nomination d’Ahmet Davutoğlu au poste de ministre des affaires étrangères en 2009, a eu des effets dans le domaine de l’information, avec la création en avril 2010 de la section arabe de la chaîne publique turque TRT, du département en arabe de l’agence de presse Anadolu en 2011 et des versions arabes des sites électroniques des journaux turcs liés au pouvoir ainsi que de nombreux sites d’information turcs en langue arabe.

La formation d’une scène médiatique arabe en Turquie est survenue dans le contexte des soulèvements arabes qui ont suscité une inflexion importante de la politique turque. L’aide apportée à certaines factions de l’opposition syrienne et la condamnation du coup d’État du 3 juillet 2013 contre le président Mohamed Morsi en Égypte, en passant par l’accueil du vice-président irakien Tarek Al-Hachémi condamné à mort à Bagdad avaient nourri l’hostilité de plusieurs régimes arabes contre celui d’Ankara. La liste s’allongea avec le resserrement de l’alliance nouée avec le Qatar lors de la crise survenue en 2017 qui l’opposa, au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, puis, en 2020, avec l’intervention militaire turque aux côtés du gouvernement d’Union nationale libyen.

Parmi toutes les répercussions de ces bouleversements régionaux sur la Turquie, l’installation sur son sol de plus de 3 500 000 réfugiés syriens à partir de 2011 en constitua le fait majeur. Les autres guerres qui ravagent le monde arabe et le cycle de répression féroce qui a suivi le tournant révolutionnaire de 2011 ont aussi eu des conséquences importantes sur l’accroissement du nombre de ressortissants arabes en Turquie. Ainsi, plusieurs dizaines de milliers d’Irakiens se sont réfugiés dans ce pays après l’invasion étatsunienne de l’Irak en 2003 et, surtout, après la prise de Mossoul par l’Organisation État islamique (OEI) en juin 2014, des milliers d’opposants égyptiens s’y sont installés après le coup d’État de 2013. Des milliers de Yéménites et de Libyens chassés de leur pays par la guerre, ou des Palestiniens fuyant les conditions de vie sous occupation ont été aussi accueillis en Turquie.

Il est difficile d’évaluer véritablement le nombre de journalistes arabes en Turquie du fait que nombre d’entre eux ne sont pas déclarés comme tels en raison d’une réglementation qui impose l’obtention d’un visa particulier pour les journalistes avant d’entrer sur le territoire turc. En outre, les entreprises de presse doivent être possédées à 56 % par des nationaux turcs et plusieurs entreprises arabes sont, de fait, enregistrées comme sociétés de production. On estime cependant qu’Istanbul accueillerait entre 2 600 et 3 000 journalistes et professionnels arabes des médias travaillant pour des sites électroniques, des journaux et revues, des télévisions satellitaires et des radios, avec une majorité de Syriens et de Palestiniens.

Ce paysage médiatique est divers puisqu’on trouve les studios stambouliotes des télévisions arabes dont le siège est ailleurs comme Al-Jazira, Al-Hiwar, Sky News, Al-Arabiya, Al-Araby, des sites internet arabes installés en Turquie et les entreprises médiatiques arabes qui opèrent principalement à partir d’Istanbul. L’expérience de la revue en ligne Al-Jumhuriya (La République)2 dont l’un des fondateurs est l’intellectuel syrien Yassin Al Haj Saleh montre aussi que des initiatives culturelles indépendantes et d’importance majeures ont pu être lancées à partir d’Istanbul.

Un paysage médiatique mouvant

La face la plus visible de la présence arabe dans le domaine médiatique et politique se rencontre dans le paysage audiovisuel satellitaire. Si certaines de ces chaînes ont été créées à Istanbul, d’autres y ont été relocalisées à la suite de la guerre et de la répression politique. Il est difficile de mesurer l’audience de ces télévisions à l’intérieur et à l’extérieur des pays concernés. En outre, le paysage médiatique est mouvant, plusieurs télévisions arabes ont fermé et il ne resterait plus que quatre radios syriennes émettant à partir de la Turquie. Il faut ajouter que le paysage satellitaire arabe en Turquie cache de grandes disparités en matière de moyens humains et matériels qui reflètent l’importance variable des sources de financement.

La répartition selon les nationalités des télévisions satellitaires arabes émettant depuis la Turquie dessine en creux la carte des conflits régionaux dans lesquels le régime d’Ankara est impliqué, soit par son intervention militaire comme en Syrie ou en Libye, soit par son soutien à des forces politiques, tels que les Frères musulmans en Égypte ou à ce qui s’y apparente au Yémen. La configuration du paysage télévisuel arabe en Turquie résulte aussi de la politique d’influence du Qatar qui en constitue une source de financement conséquente. Elle doit être aussi appréhendée à partir d’une toile réticulaire reliant des acteurs et entrepreneurs médiatiques et politiques dont Istanbul, Doha, Beyrouth et Londres constituent des relais.

Parmi les télévisions syriennes émettant à partir de la Turquie3, la plus récente et la plus importante, TV Syria a été créée en 2018 à Istanbul. Elle dépend de Fadaat Media, une société privée fondée à Doha en 2012 et qui est aussi enregistrée au Royaume-Uni. Ce conglomérat médiatique a été pensé autour du quotidien et du site Al-Araby Al-Jadeed/The New Arab et de la télévision Al-Araby (lancés respectivement à Londres en 2014 et 2015) sous l’égide intellectuelle du penseur palestinien Azmi Bichara. Depuis Doha, où il dirige l’Arab Center for Research and Policy Studies et préside le Conseil d’administration du Doha Institute for Graduate Studies, son influence s’étend, en plus de TV Syria, sur plusieurs autres institutions arabes et syriennes présentes à Istanbul, dont le centre de recherche syrien Harmoon.

Dans le champ télévisuel arabe, d’autres personnalités jouent aussi un rôle important en Turquie. C’est ainsi qu’Ayman Nour, le fondateur du parti libéral El-Ghad devenu Ghad Al-Thawra en 2011, opposant au coup d’État de juillet 2013 en Égypte a lancé, depuis Istanbul, la télévision satellitaire El-Sharq. D’autres chaînes égyptiennes, telles que Mekammeleen, Watan TV et Alqanat 9 (Channel 9) sont installées à Istanbul et s’inscrivent dans la mouvance des Frères musulmans. Il faut cependant se garder d’associer, comme c’est souvent le cas, la présence médiatique égyptienne en Turquie aux seuls Frères musulmans. Ainsi, le site d’information sur Facebook, Al-Mawqef Al-Masry [La position égyptienne] a été lancé, dans la même ville, par des Égyptiens laïcs et de gauche.

Le déploiement des télévisions yéménites et libyennes

Une autre personnalité politique éminente associée à la sphère médiatique arabe en Turquie est Tawakkol Karman qui est peut-être la seule Yéménite à être connue à l’extérieur de son pays depuis qu’elle fut couronnée, avec deux autres récipiendaires, du prix Nobel de la paix en 2011 du fait à son action à la tête de Women Journalists Without Chains et durant la révolution yéménite. Le siège de la télévision satellitaire yéménite Belqees TV a été transféré à Istanbul en 2015 après la prise de pouvoir des rebelles houthistes. Cette chaîne avait été fondée en 2014 à Sanaa, avec l’aide de Doha Centre for Media Freedom, par Tawakkol Karman qui dirige aussi la Fondation pour l’aide au développement portant son nom. Elle a été exclue du Rassemblement yéménite pour la réforme (proche des Frères musulmans) en 2018 en raison de ses critiques contre la politique menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen. Les médias de ces deux pays ne manquent pas, depuis cette date, de critiquer ses liens avec le Qatar, la Turquie et les Frères musulmans. Elle a aussi fait l’objet d’une campagne virulente lorsque Facebook l’a nommée dans son conseil de surveillance en mai 2020.

Belqees TV compte plus d’une centaine d’employés à Istanbul et dispose de correspondants au Yémen (sauf dans les territoires contrôlés par les houthistes). Deux autres télévisions yéménites émettent depuis Istanbul : Al-Yaman Shabab (Le Yémen des jeunes) et Almahriah TV. La première a été créée au Yémen en décembre 2011 et a déménagé ses locaux en Turquie en 2015, tandis que la seconde a commencé sa diffusion depuis Istanbul en 2020 avec le soutien du régime omanais. De fait, elle traite principalement des mouvements de protestation contre la mainmise saoudienne dans le Mahra, une province située dans le sud du Yémen et frontalière avec Oman.

L’installation en Turquie de chaînes de télévisions irakiennes et libyennes est aussi due à des considérations politiques et sécuritaires. Khamis Al-Khanjar, une personnalité politique irakienne de premier plan possède les chaînes de télévision Al-Rafidayn et Alfallujah créées à Istanbul en 2015. Cet homme d’affaires a fondé l’Arab Project in Iraq et participé au lancement d’Al-Iraqiya, une liste conduite par Iyad Allawi, vice-président de l’Irak (2014-2015 et 2016-2018). Il a étendu son empire médiatique en soutenant financièrement la création à Istanbul, en 2020, de la chaîne de télévision UTV dirigée par son fils Sarmad, destinée plus particulièrement à la jeunesse irakienne.

Sur le terrain de la confrontation médiatique qui est un autre aspect du conflit libyen, les chaînes de télévisions libyennes présentes à Istanbul prennent une part active. Une des plus importantes est Libya Al-Ahrar avait commencé à émettre à Doha le 30 mars 2011 dans le contexte des mobilisations contre le régime de Mouammar Kadhafi. Elle bénéficia du soutien d’hommes d’affaires libyens et de l’ex-ministre de l’information, Mahmoud Shammam. Installée à Istanbul depuis 2017, cette chaîne a adopté une orientation politique proche des courants islamistes au sein du Congrès général national, de même que l’autre chaîne libyenne Al-Nabaa TV, créée en 2013 à Tripoli et qui, après la fermeture forcée de ses locaux en 2016, s’est installée à Istanbul. Al-Nabaa TV est la propriété de Abdelhakim Belhaj, fondateur du parti Al-Watan.

Cette personnalité libyenne controversée au passé djihadiste sulfureux a bénéficié du soutien du Qatar pour sa libération de prison à l’époque de Kadhafi et pour le financement de ses activités militaires à la tête du Groupe islamique combattant durant le soulèvement de 20114. La chaîne Attanasoh TV, dirigée par Souhayl Al-Ghariani, le fils de Al-Sadek Al-Ghariani, ancien mufti de Libye, se rattache à la mouvance islamiste dans ses différentes tendances, tandis que la chaîne Arraed TV, créée en 2015 par la compagnie Mediasat qui réunit des investisseurs turcs et libyens, propose aussi des programmes turcs à côté d’émissions tournées vers la Libye.

Autocensure et information verrouillée

La scène médiatique arabe en Turquie s’est développée dans un contexte de durcissement des mesures répressives adoptées après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 qui conduisirent, entre autres, à fermer une centaine de médias et à emprisonner 150 journalistes dans les mois suivants. En outre, des journalistes syriens ont été expulsés de Turquie vers Idlib entre juin et août 2019, après avoir critiqué l’intervention turque dans le nord de la Syrie. Il n’est donc pas surprenant que l’autocensure prévale dans les médias arabes lorsqu’il s’agit d’évoquer la politique turque.

Certains segments du secteur médiatique arabe en Turquie jouent un rôle important pour les sphères publiques nationales arabes qu’ils contribuent à diversifier, comme dans les cas de la Syrie et de l’Égypte, pays dans lesquels l’information est verrouillée. Sa dépendance vis-à-vis des régimes d’Ankara et de Doha ajoutée à une conjoncture politique et régionale mouvante met cependant en question la pérennité du rôle d’Istanbul comme pôle médiatique arabe.

1Ben Hubbard, « Arab Exiles Sound off Freely in Istanbul Even as Turkey Muffles its Own Critics », New York Times, 14 avril 2019 ; Mohanad Hage Ali, « The Arab world’s beacon on the Bosphorus », Qantara.de, 3 avril 2020 ; Jérémie Berlioux, « Istanbul, terre d’accueil des exilés politiques », Libération, 1er octobre 2020.

2Ndlr.-Al-Jumhuriya fait partie du réseau Médias indépendants sur le monde arabe auquel participe Orient XXI.

3Outre TV Syria, il existe Halab Al-Yawm (Alep aujourd’hui) créée en 2011 à Alep puis relocalisée à Gaziantep. La chaîne Jisr, créée en 2015 à Istanbul, a fermé durant l’été 2020.

4Isabelle Mandraud, Du djihad aux urnes. Le parcours singulier d’Abdelhakim Belhadj, Paris, Stock, 2013.

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