Algérie. La rue contre le régime

En trois semaines, l’Algérie s’est soulevée comme jamais contre son président. Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, invisible dans la vie publique depuis 2012 et surtout la camarilla qui l’entoure et qui est responsable de la paralysie du pays depuis si longtemps, ont cru qu’un cinquième mandat à la tête du pays passerait sans difficulté, comme les précédents. Ils se sont lourdement trompés. Désormais, c’est le sort du régime qui est en jeu.

Place Maurice Audin à Alger, 22 février 2019.
DR (Facebook)

La fronde a d’abord gagné les stades. Au stade du 20-Août à Alger, le 15 février, premier vendredi après l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika, les supporteurs des deux équipes de football après s’être insultés comme de coutume pendant une mi-temps, se sont unis pour crier ensemble : « Non au cinquième mandat, Non à Bouteflika et à son frère Saïd ! » Des slogans repris ensuite par des centaines de milliers d’Algériens dans tout le pays. Dans l’est, qui se juge, à tort ou à raison, victime de discriminations par rapport à l’Oranie, région d’origine d’Abdelaziz Bouteflika, des manifestations imposantes avaient eu lieu dès le 12 février à Kherrata, Sétif, Bordj Bou Arreridj et à Khenchela, la capitale historique des Aurès d’où est partie la lutte armée le 1er novembre 1954. Le maire de la ville qui avait fait accrocher sur la façade de la maison commune un portrait géant du président a dû le faire décrocher en catastrophe par les pompiers sous les huées de centaines de manifestants.

Le vendredi suivant, le 22 février, jour de la grande prière et des matchs de football, à l’appel de messages anonymes diffusés sur Facebook et sur les réseaux sociaux, des manifestations sont survenues dans plus de quarante villes. Alger et l’ouest ont rejoint la contestation. Des centaines de milliers de manifestants ont réclamé dans le calme le départ du raïs, du premier ministre et de son gouvernement. Des affiches géantes du président fantôme, rajeuni pour l’occasion de 25 ans, ont été déchirées à Alger et à Annaba. Même Tlemcen, d’où est censée être originaire la famille Bouteflika (en fait, le président est né à Oujda, au Maroc, ce qui, selon la loi algérienne, lui interdit de se présenter à la présidence) s’est jointe au mouvement qui a gagné le sud, de Ouargla à In Salah en passant par Adrar et la lointaine IIlizi.

Mardi 26 février, parfaitement synchronisés, des dizaines de milliers d’étudiants ont manifesté dans ou autour de ses 48 universités, les jeunes étant visiblement plus familiers que leurs aînés avec Internet et les réseaux sociaux. Ils réclamaient une fois de plus l’abandon du cinquième mandat avec un début d’organisation, un comité de coordination. Les avocats et les journalistes ont suivi, l’indépendance de la justice et la liberté de la presse ayant été systématiquement bafouées par l’exécutif depuis près de soixante ans.

Le troisième vendredi, le 1er mars, ce sont toutes les villes d’un pays où les deux tiers de la population sont urbains qui se sont mobilisées, dans un calme relatif et la bonne humeur des manifestants qui pour l’instant, au moins à Alger, se recrutent d’abord dans la jeunesse et les classes moyennes, les faubourgs les plus populaires étant moins présents.

Les quatre faiseurs de rois

Ce sursaut « inédit, populaire et spectaculaire » selon un diplomate étranger, a soulevé l’Algérie comme jamais depuis 1988, date du premier printemps arabe à l’algérienne et de la fin du parti unique. La donne politique a changé en quelques heures, l’atmosphère aussi. Des manifestants n’hésitent plus à dénoncer à visage découvert le régime dans les termes les plus vifs et les plus outrageants pour ses responsables. Les rares personnalités en campagne sont accueillies au cri de « Dégage ! ». Les accusations pleuvent sur la mal vie, le chômage, l’inflation, la surveillance policière, l’arbitraire des puissants et la corruption qui gangrène l’État. Les frustrations, les rancœurs et l’humiliation ont fait le reste. Les protestataires exigent désormais au moins un retrait de la candidature de Bouteflika. Le régime ne peut y souscrire. Pendant des mois avant l’élection, les différents clans qui en tirent profit ont cherché une introuvable solution. On a parlé de repousser les élections, de nommer un vice-président, de se mettre en conclave… En vain, faute d’un candidat de consensus, faute aussi d’un minimum de confiance entre les quatre faiseurs de rois du pays : l’armée, les services de sécurité, la famille présidentielle, Abdelaziz et son frère, et les détenteurs de l’argent qui pèsent de plus en plus dans les décisions gouvernementales via les Bouteflika. Le cinquième mandat est apparu comme le plus petit dénominateur des uns et des autres. Trouver à chaud un candidat de rechange est presque impossible et il n’existe pas un minimum d’entente sur la suite des évènements comme le montre le limogeage brutal d’un vétéran, Abdelmalek Sellal, directeur de campagne et ancien premier ministre.

Moins d’une semaine après l’annonce de la candidature du président sortant, le vice-ministre de la défense1, Ahmed Gaïd Salah, 80 ans, en poste depuis 2004, avait dénoncé à Ouargla ceux qui tentent de « gâcher la fête » avant d’abréger de 48 heures son séjour à Abou Dhabi. Il a recommencé le 26 février à Tamanrasset devant la garnison au grand complet, s’engageant à soutenir le président Bouteflika jusqu’au bout. Dans la menace et l’invective à l’égard des manifestants, le patron de l’armée a sans doute été le plus prolixe.

Une semaine plus tard à Djelfa, le ministre de l’intérieur Nourredine Bedoui, un fidèle dévoué à la présidence, a menacé ceux qui ont « la tentation de semer le doute ». Et pour plus de sûreté, il a changé le chef de la police le 15 février, remplaçant un octogénaire spécialiste des feux de forêt par un professionnel fort de plusieurs décennies de carrière. Le régime joue la peur, l’opinion marquée par la guerre civile d’il y a près de trente ans et rendue prudente par les déconvenues sanglantes en Libye et en Syrie se tiendra tranquille, espère-t-il, quitte à réprimer ici ou là les « aventuriers » qui franchiraient la « ligne rouge ».

Le rôle des nouveaux milliardaires

Fragilité supplémentaire, le frère du président, Saïd Bouteflika, qui tire les ficelles à la présidence en l’absence du titulaire, est sérieusement malade et se fait soigner à l’extérieur du pays. Il a de plus en plus recours à ses amis du monde des affaires pour l’aider à tenir son rôle de président bis et la nomination du nouveau chef de la police a été beaucoup soutenue, dit-on, par Redha Koulynef, un Oranais très représentatif du milieu des nouveaux « milliardaires » apparus depuis vingt ans.

Son frère le président s’est rendu le 24 février à Genève pour des « examens médicaux ». Sa candidature a été déposée le 3 mars au Conseil constitutionnel. Existe-t-il un clan plus réaliste, plus politique, dans le camp présidentiel ? On peut en douter. Devant l’Assemblée, le chef du gouvernement Ahmed Ouyahia s’en est remis ostensiblement aux urnes et donc au cinquième mandat : « Ce sera l’occasion pour les citoyens d’élire avec une liberté absolue et avec souveraineté le candidat de leur choix. » La longue expérience des scrutins passés et l’opacité du traitement des résultats par les officines du ministère de l’intérieur justifient l’incrédulité instinctive de l’opinion, en l’absence de tout observateur international crédible.

La promesse de convoquer une conférence nationale « de consensus » après le 18 avril ne semble pas convaincre davantage. Les oppositions ne sont guère tentées par un débat où on pourra parler tant qu’on veut, mais pas négocier. La décision est réservée au pouvoir qui passe son temps à ne rien décider depuis l’éclatement de la crise pétrolière en juin 2014.

Des partis impuissants

L’opposition ne ressemble pas vraiment actuellement à une alternative. Si les Frères musulmans, bien que divisés, étaient prêts à désigner des candidats, le Front des forces socialistes (FFS) et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) qui se partagent la contestation kabyle sont pour le boycott. Les autres partis n’ont guère de poids dans l’opinion. Ali Benflis, ancien premier ministre de Bouteflika, chef de l’un d’entre eux, deux fois candidat malheureux contre lui, est pessimiste : « La situation est opaque, instable et périlleuse », a-t-il déclaré, mais il a participé à la marche du 1er mars à Alger.

Quels choix s’offrent au régime ? Impossible de refaire le « coup » de février 2011, quand au début du printemps arabe, Bouteflika a retourné la situation par un discours démagogique à la télévision et une augmentation très forte des salaires et des aides sociales. Aujourd’hui, le président est aphasique et les caisses sont vides comme 40 millions d’Algériens l’éprouvent jour après jour, qu’ils soient salariés, retraités, étudiants ou femmes au foyer. Peut-il naviguer à vue, laisser les manifestants défiler en leur interdisant le siège du gouvernement et la présidence et en attendant une élection imperdable pour lui le 18 avril prochain, quitte à bouger quelques pions sur la scène politique ? Une chimère que le peuple n’acceptera pas facilement. Enfin, reste la répression par la gendarmerie et, si nécessaire, par l’armée. C’est le scénario le plus dangereux : n’oublions pas que l’annulation des élections législatives en janvier 1992 a été l’antichambre de la guerre civile.

1Le ministre est le président lui-même.

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