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Fermeture de Radio M et de « Maghreb émergent »

Algérie. Médias, chronique d’un étouffement annoncé

En s’attaquant à deux des derniers médias libres, Radio M et Maghreb Émergent, le pouvoir algérien renforce sa mainmise sur l’information et confirme son refus de tout débat.

Manifestation des employés de la télévision d’État contre la censure à Alger, le 15 avril 2019
Ryad Kramdi/AFP

L’information a provoqué une onde de choc au sein de l’opinion algérienne, suscitant une grande indignation : le siège d’Interface Médias, société éditrice de la webradio Radio M et du journal électronique Maghreb émergent1 a été mis sous scellés samedi 24 décembre par des agents de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Leur directeur, Ihsane El Kadi, arrêté la veille et qu’on a fait assister, menotté, à cette mise sous scellés, est toujours en garde à vue dans les locaux du même service, dépendant de l’armée. Quatre jours après son interpellation à Zemouri (est d’Alger) en pleine nuit, rien n’a encore filtré sur les accusations retenues contre lui et contre les deux médias qu’il dirige, visiblement pris pour cibles en même temps que lui à en juger par cette mise sous scellés effectuée de manière pour le moins spectaculaire.

Lundi 26 décembre, les avocats d’Ihsane El Kadi lui ont rendu visite au lieu de sa garde à vue, à la caserne Antar, siège de la DGSI, à Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger. « On l’a trouvé déterminé, mais inquiet pour la mise sous scellés des locaux de Radio M et Maghreb émergent en privant trente familles de revenu », a simplement posté sur son compte Facebook Zoubida Assoul, membre du collectif de défense. Des déclarations similaires, reprises par Maghreb émergent, ont été rapportées par sa fille Tin Hinan qui lui avait rendu visite dimanche en compagnie de sa mère à la caserne où il est détenu. Selon Tin Hinan El Kadi, il n’avait pas encore été auditionné dimanche et aucun procès-verbal n’avait encore été établi.

Interpellé par six agents en civil dans deux voitures banalisées, Ihsane El Kadi avait été conduit à la caserne Antar. Sa garde à vue a été prolongée de 48 heures après l’expiration des premières 48 heures. Selon sa fille, Ihsane El Kadi avait reçu un appel téléphonique à 22 heures de la part de la DGSI l’invitant à se rendre « immédiatement dans leurs locaux » et avait répondu qu’il ne pouvait pas le faire, car il se trouvait loin d’Alger. Peu après cet appel nocturne, il a été arrêté chez lui. Le lendemain, samedi, les agents de la DGSI ont débarqué au siège d’Interfaces médias, à Alger centre, accompagnés d’Ihsane El Kadi menotté, et ont invité les journalistes et employés à vider les lieux avant de procéder à une perquisition en saisissant tout le matériel informatique, ainsi que tous les documents et cachets de l’administration. Avant de partir, ils ont mis les locaux sous scellés, sous les yeux médusés du personnel d’Interface Médias.

Une obstination au débat contradictoire

L’arrestation d’Ihsane El Kadi serait-elle liée à la diffusion quelques jours plutôt de deux émissions et à la publication d’un article évoquant les enjeux d’un éventuel deuxième mandat du président algérien Abdelmadjid Tebboune et les rapports entre l’institution militaire et la présidence ? On ne peut le savoir en l’absence de déclaration publique de la DGSI et des autorités judiciaires. Cette arrestation n’en semble pas moins sanctionner l’obstination de Radio M et de Maghreb émergent à rester ouverts au débat contradictoire et à tous les courants politiques.

Le harcèlement que « subit depuis trois ans notre plate-forme médiatique n’a pas de fondement autre que celui d’empêcher l’exercice libre du métier d’informer pourtant garanti par toutes les Constitutions depuis février 1989 », alertait il y a un mois, dans un communiqué, le conseil d’administration d’Interface Médias.

L’arrestation d’Ihsane El Kadi n’est que le dernier épisode en date d’une campagne de harcèlement et d’intimidation le ciblant ainsi que Radio M et Maghreb émergent, ainsi que leurs journalistes. Convoqué à trois reprises par la gendarmerie nationale (octobre 2020, mars et mai 2021) avant d’être relâché sans poursuites, Ihsane El Kadi a été placé sous contrôle judiciaire en mai 2021, une décision assortie d’une interdiction de sortie du territoire national et du territoire de la wilaya d’Alger. Cela faisait suite à une plainte déposée contre lui par le ministère de la communication relative à un article d’opinion dans lequel il évoquait la place du mouvement islamiste dans les contestations du Hirak. À la veille des élections législatives de juin 2021, il a été convoqué au siège de la DGSI en compagnie du journaliste Khaled Drareni et du militant politique Karim Tabbou.

En juin 2021, il a été condamné par un tribunal d’Alger, sur plainte du ministère de la communication, à une peine de six mois de prison ferme, sans dépôt, assortie d’une amende de 50 000 dinars (342 euros), et ce, pour « diffusion de fausses informations », « perturbation des élections » et « réouverture du dossier de la tragédie nationale » — guerre civile des années 1990 dont une loi, adoptée en 2005, interdit la simple évocation. Ce verdict a été confirmé il y a quelques jours par la Cour d’appel d’Alger.

Mise au pas

Deux mois plutôt, en mars 2022, Ihsane El Kadi avait même été accusé d’appartenance à une organisation terroriste, sur la foi d’un SMS trouvé sur le smartphone d’un activiste arrêté à Larbaa Nait Irathen, en Kabylie. Cette même accusation a été retenue contre Ihsane El Kadi, avant d’être finalement abandonnée, dans une affaire qui a vu le lanceur d’alertes Zaki Hannache accusé de terrorisme pour avoir recensé sur sa page Facebook les détenus d’opinion.

En novembre 2022, Ihsane El Kadi a été convoqué de nouveau par la gendarmerie nationale qui l’a longuement interrogé sur les activités de l’entreprise Interface Médias. Quelques jours plus tard, il a été interpellé par des agents de la DGSI et interrogé sur le « contenu éditorial » de Radio M. 

La mise sous scellés de Radio M et de Maghreb émergent intervient dans un contexte de mise au pas de la presse, de contrôle répressif des réseaux sociaux et de crise aiguë de beaucoup de journaux nés à partir de l’ouverture démocratique éphémère qui a suivi la révolte d’octobre 1988. Le quotidien Liberté a été fermé en avril 2022 par son propriétaire, le milliardaire Issad Rebrab, alors qu’un autre titre, El Watan, est empêtré dans une grave crise financière et semble s’éteindre en silence.

1Tous deux membres du réseau Médias indépendants sur le monde arabe dont Orient XXI fait également partie.

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