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Ankara en quête d’un nouveau souffle diplomatique

En ce début d’année 2013, l’agenda intérieur du premier ministre Recep Tayyip Erdoğan est tracé. Sa préoccupation est de préparer l’élection présidentielle de 2014 à laquelle il ambitionne de se présenter. Il sait que ses chances de réussite seront plus grandes s’il apporte un début de solution à la question kurde. Les sujets sont liés.

Le processus de paix engagé en 2012 avec Abdullah Öcalan1 et son Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) atteste du calcul de Recep Tayyip Erdoğan. Pour accéder à une présidence taillée à ses ambitions, il doit modifier la Constitution. Pour obtenir le nombre de voix nécessaires à l’adoption d’une nouvelle constitution, il a l’obligation d’y inclure des avancées « démocratiques » réclamées par les Kurdes. Il s’est donc résolu à dialoguer avec le PKK au travers de ce qu’il est convenu d’appeler « le processus d’İmralı »2. Les pourparlers engagés n’ont rien produit de définitif sinon quelques mesures de confiance. Mais ils n’ont pas été interrompus, ce qui équivaut à une absence d’échec et préserve les espérances politiques du premier ministre.

La situation régionale a aussi pesé dans le choix d’Erdoğan. En 2011, en affrontant à la fois le régime syrien et le PKK, il a contribué au rapprochement entre la branche militaire du PKK3 et l’axe Téhéran-Damas. Il y a urgence à réduire cette menace d’autant plus que, de leur côté, les Kurdes de Syrie ont pris le contrôle de certaines zones frontalières de la Turquie. La branche syrienne du PKK, le Parti de l’union démocratique (PYD), conforte patiemment son emprise dans le nord de la Syrie à la faveur de la guerre civile. Un début de réponse la question kurde est d’autant plus urgent qu’elle connaît une amorce de régionalisation dans le contexte du moment.

Début 2013, Erdoğan dispose d’atouts réels. Les révolutions arabes ont fait briller son aura régionale. L’Islam politique « à la turque » s’offre comme source d’inspiration. Les populations les plus démunies, en Turquie comme au Proche-Orient arabe, ont érigé Erdoğan en héros. Son éclat contre le président israélien, Shimon Pérès, à Davos en 2009 a soulevé l’enthousiasme des populations arabes et des Turcs qui n’ont jamais vu d’un bon œil la relation politique que le pays entretient avec les différents gouvernements israéliens4. Sa diatribe contre Israël a longtemps nourri les imaginaires. La relation avec les Européens n’est pas sans nuages, mais la coopération en matière de lutte contre le terrorisme satisfait tout le monde. Les voisins de la Turquie ont manipulé la carte kurde, mais aucun d’entre eux n’a évidemment œuvré pour favoriser leur indépendance. La situation économique de l’État connaît des jours heureux.

Premier ministre respecté, parfois craint, maître du calendrier électoral, des finances et du calendrier législatif, grand ordonnateur de la diplomatie de l’État, loué au Proche-Orient et au-delà, Erdoğan pouvait s’atteler à la modification de la constitution. Sa tâche ne semblait pas insurmontable jusqu’à ce que la contestation populaire à Istanbul et dans le pays (mai-juin 2013) révèle un premier ministre violent, répressif, incapable d’adapter sa réaction aux dimensions d’une révolte probablement bénigne, dilapidant ainsi une partie de son capital politique et écornant son image internationale.

L’évolution de la situation dans la région va compliquer sa tâche. De l’Égypte au Liban en passant par la Syrie, la région a radicalement changé depuis trois années. Les prémisses de sa politique diplomatique — « zéro problème avec les voisins »5 — ne sont plus opérationnelles. Son slogan diplomatique redevient ce qu’il a été : un idéal et un objectif plus qu’une réalité. De par ses options ou ses déclarations, la Turquie n’a quasiment plus aucune voie d’accès vers le Proche-Orient arabe, ni maritime ni terrestre, et de moins en moins d’amis autour d’elle.

Hausser le ton face à Washington, souffler le chaud et le froid sur la relation avec Israël, être le seul à dénoncer le coup militaire au Caire, œuvrer sans mollesse à la chute du régime syrien et tailler des croupières à Bagdad et à Téhéran sont des choix affirmés, mais dont les effets imposent de rechercher une nouvelle diplomatie.

Irak, Syrie : La carte kurde et la « sunnification » de la diplomatie turque

La carte kurde d’Ankara ? L’expression peut laisser songeur si l’on pense à la manière forte utilisée par les différents gouvernements turcs depuis des décennies pour anéantir les aspirations kurdes. Le conflit a fait entre 40 et 50 000 morts depuis 1984, entraîné la destruction de villes et de villages et forcé des dizaines de milliers de Kurdes à se déplacer en Turquie ou à l’extérieur du pays. Pourquoi donc Ankara fait-il désormais les yeux doux aux Kurdes d’Irak et de Syrie ?

Depuis au moins la réélection du premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki (2010), Erdoğan s’attache à consolider l’influence de la Turquie dans les zones kurdes du nord de l’Irak. Il noue des liens économiques avec le Kurdistan irakien et son gouvernement régional (KRG)6. Il ambitionne de faire passer par la Turquie le pétrole de cette région pour l’acheminer sur le marché mondial. Se défendant de toute intrusion dans les affaires intérieures de l’Irak, il met en avant la nature économique de son intérêt pour le KRG, Erbil ou Souleimaniyeh, deux villes régulièrement desservies par Turkish Airlines. L’argument a du poids si l’on se souvient que le développement de l’économie turque nécessite de plus en plus d’énergie. En outre, d’importantes réserves de gaz ont été découvertes en 2009 dans un espace maritime délimité par Israël, l’Égypte et Chypre. La Turquie ne devrait pas avoir accès à ce magot, la partie nord de Chypre qu’elle occupe illégalement ne lui donnant internationalement aucun droit de tirage sur ces réserves. L’acheminement du gaz vers le marché européen pourrait aussi lui échapper, Israéliens, Grecs et Chypriotes pouvant s’entendre pour un transport par voie sous-marine de l’électricité produite à partir du gaz. L’accès au « gaz kurde » d’Irak est donc vital pour Ankara. Mais on peut tout de même considérer cette approche comme une réplique à Téhéran. Le soutien iranien à Damas et Bagdad s’oppose aux intérêts turcs. S’il n’est pas question de heurter frontalement les Iraniens dont le pétrole et le gaz sont indispensables à l’économie turque, l’une des manières d’atteindre l’Iran est de gêner Maliki mais aussi Bachar Al-Assad, le président alaouite, en consolidant une influence turque dans le nord des deux pays.

La Turquie a historiquement échoué à régler la question kurde. Le processus d’autonomisation actuel des Kurdes de Syrie en rajoute sur ses problèmes. Par son soutien à l’opposition syrienne, Erdoğan l’a paradoxalement conforté. Ce processus semble irrésistible. L’une de ses options serait de s’adapter à cette évolution et de tenter de passer des contrats de confiance avec les acteurs kurdes de Syrie dont la capacité de nuisance à l’égard d’Ankara est la plus forte. En d’autres termes, son intérêt à se rapprocher du Parti de l’Union démocratique de (PYD) est probablement plus fort que celui de son soutien aux opposants à Assad, y compris et surtout Jabhat Al-Nosra. Quelques signes montrent que le premier ministre prend cette direction. Il a invité Saleh Muslim, chef du PYD, à des discussions avec son administration à Istanbul. Surtout, pour la première fois, son ministre des affaires étrangères a eu des mots durs pour Jabhat Al-Nosra qu’il accuse d’avoir trahi la révolution syrienne. Ces nouveautés ne constituent pas encore un changement de diplomatie à l’égard des Kurdes de Syrie, mais tranchent sur l’attitude habituellement ferme du gouvernement sur la question.

L’objectif du processus d’İmralı vise bien à rompre le lien qui existe entre le PKK et l’axe Damas-Téhéran. Cette double approche des Kurdes de Syrie et d’Irak fait partie du processus de paix engagée avec le PKK. Elle pourrait rendre bien des services dans la perspective de la présidentielle et de l’après-Assad. Mais elle n’est pas sans risque. Elle donne à penser que le premier ministre est en train de parrainer la cause sunnite au Proche-Orient et qu’il « sunnifie » sa diplomatie proche-orientale. Elle provoque des réactions négatives chez les chiites.

Le cheikh Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, dénonce le soutien turc aux sunnites syriens qui favoriserait « un conflit confessionnel en sunnites et chiites libanais ». Il n’est pas impossible que l’enlèvement de deux pilotes turcs au Liban, le 9 août dernier, soit une réponse, spontanée ou organisée, à l’enlèvement de neuf Libanais chiites par l’Armée syrienne libre que soutient et protège Ankara. Il ne serait pas surprenant que ceux qui sont derrière la capture des deux pilotes soient proches du Hezbollah.

Faleh Al-Fayad, le conseiller irakien pour la sécurité nationale, accuse Erdoğan de s’ingérer dans les affaires du pays. Hadi Al-Amiri, le ministre des Transports d’Irak va plus loin. Pour lui, le fait qu’Ankara soutienne « Al-Qaida » (entendre : Jabhat Al-Nosra, proche d’al-Qaïda) équivaut à une « déclaration militaire » contre l’Irak, autant dire un casus belli. Assad, toujours convaincu de la justesse de ses vues, se gausse de sa diplomatie qu’il qualifie de « zéro en tout ». D’autres menaces hypothèquent l’avenir. Les groupes djihadistes qui entrent en Syrie avec l’appui d’Erdoğan ne manqueront pas d’oublier leur protecteur d’hier. Enfin, les raisons d’un échec des pourparlers avec le PKK ne manquent pas.

Bachar Al-Assad, le meilleur ennemi d’Erdoğan

Ce 3 avril 2007, Erdoğan assiste à un match amical de football entre les équipes de Fenerbahçe et Al-Ittihad (Syrie). A ses côtés est assis Bachar Al-Assad. Le premier ministre turc et le président syrien sont engagés dans un exercice de diplomatie sportive. Personne n’a retenu le score du match. La vraie partie se joue dans les tribunes plus que sur le terrain. Les deux dirigeants reviennent de loin. Dix ans plus tôt, ils étaient prêts à s’affronter. Leurs divergences étaient profondes sur les frontières (revendication syrienne sur Alexandrette, Hatay), le partage des eaux du Tigre et de l’Euphrate ou la question kurde. En une décennie, ils trouvent des solutions à leurs différends. Les relations économiques et politiques progressent. Ankara sert de truchement dans les discussions de paix entre Israël et la Syrie. Erdoğan doit ce succès à sa diplomatie qualifiée de bon voisinage. Le soulèvement révolutionnaire en Syrie de mars 2011 rompt cet équilibre diplomatique. Désormais, Erdoğan œuvre à la chute d’Assad.

Après avoir tenté de jouer au modérateur avec le président syrien (en 2011), Erdoğan se retrouve dépourvu et vindicatif devant la radicalisation de la guerre civile, la paralysie du Conseil de sécurité et la résilience du régime syrien dont il réclame la chute. Plus rien ne trouve grâce à ses yeux, ni la communauté internationale qui se contente d’observer la tragédie sans rien faire, ni la France qu’il accuse d’avoir « attaqué » le Mali, encore moins son opposition interne qui lui fait savoir que son intransigeance diplomatique ne peut que contribuer à la continuation de la guerre en Syrie. Il ne comprend pas que la zone d’exclusion aérienne qu’il propose pour la Syrie ne rencontre pas l’assentiment de tous. Il ne supporte pas ceux qui condamnent tout autant les exactions du régime d’Assad que celles de certains groupes de l’opposition syrienne et encore moins ceux qui estiment aujourd’hui qu’il faudra bien composer avec le président si celui-ci continue de se maintenir au pouvoir, voire l’emporte sur l’opposition rebelle.

D’ici là, Erdoğan soutient les Frères musulmans — honnis par Damas — qui dominent le Conseil national syrien et accueille leur représentation à Istanbul. Il offre sa protection à la rébellion syrienne en mettant à sa disposition des zones de repli en Turquie, en hébergeant des dizaines de milliers de réfugiés et des déserteurs de l’armée syrienne, en favorisant les acheminements d’armes, de nourriture, d’équipements divers et en organisant des formations militaires sur le territoire turc. Il ne fait montre d’aucune réserve quand Jabhat Al-Nosra utilise la Turquie pour se préparer au combat contre Assad (sans penser que les pays occidentaux hésiteront encore plus à soutenir militairement l’Armée libre syrienne de crainte de voir leurs armes finir entre les mains des groupes djihadistes)7. Il est vrai qu’en retour il espérait que la formation djihadiste le soutiendrait dans sa propre lutte contre les aspirations du PYD8. L’affaire n’est pas gagnée. Les combattants du PYD viennent de prendre le dessus sur Jabhat Al-Nosra dans la ville de Ras Al-Aïn (19 juillet).

Ankara-Washington-Israël : une relation douce-amère

Le premier ministre cultive ses relations avec Barack Obama, dont la diplomatie à l’égard de l’Iran protège son action contre le régime syrien. A l’automne 2011, en autorisant le redéploiement sur son territoire d’éléments du bouclier antimissile de l’OTAN dirigé contre l’Iran, il lui fait quasiment don de sa diplomatie de « zéro problème avec les voisins ». Mais la relation avec Washington passe par des hauts et des bas, souvent par Israël.

Dans une rodomontade dont il est coutumier, Erdoğan vient de menacer de tancer Obama, ce président outrecuidant qui a jugé infondées ses accusations sur l’implication d’Israël dans la mise à l’écart du président égyptien, Mohammed Morsi. Sa relation avec Obama est pourtant née sous les meilleurs auspices. Le président américain avait réservé à la Turquie l’une de ses premières visites en 2009. Il s’agissait alors de tourner la page de l’Irak avec le soutien d’Ankara. Avant le départ d’Obama pour la Turquie, la Maison Blanche vantait l’engagement des deux pays pour la démocratie, une constitution laïque, le respect des libertés religieuses, la croyance en un libre marché et un sens global des responsabilités.

Obama juge que l’intervention israélienne contre Gaza (novembre 2012) a été un acte d’autodéfense quand Erdoğan estime qu’Israël n’est qu’un État terroriste. Washington ne verrait que des avantages à ce que la Turquie rejoigne l’Union européenne alors qu’Erdoğan joue avec l’idée d’intégrer l’Organisation de coopération de Shanghai.

Sur le dossier syrien, Obama donne du temps au temps. Erdoğan piaffe d’impatience. Il réclame une action énergique. Il dénonce l’usage d’armes chimiques par le régime de Damas et pousse à l’armement de l’opposition par Washington et ses alliés européens.

Sa relation avec Israël a connu des jours meilleurs. Chacune de ses paroles en public contribue à la détérioration de cette relation. Il a pourtant obtenu, grâce à Obama, des excuses du premier ministre Benyamin Netanyahou dans l’affaire de la flottille à Gaza (2010). Il devrait considérer avec intérêt la relance des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne sous l’égide de Washington.

A l’égard de l’Irak et de la question kurde, leurs intérêts ne font que se croiser. Washington œuvre pour un Irak centralisé qui impliquerait Nouri Al-Maliki. Ankara s’attache à resserrer ses liens avec les Arabes sunnites et Massoud Barzani, avec l’objectif d’acheminer le pétrole du Kurdistan irakien via la Turquie. Il n’ignore pas pourtant que tout accord entre Ankara et Erbil conclu sans l’Irak ne pourrait que redonner vigueur aux tendances autonomistes kurdes, gêner la diplomatie américaine et irriter Bagdad. Américains et Turcs semblent avoir échangé leurs positions. Il n’y a pas si longtemps, Ankara militait pour la préservation de l’intégrité territoriale irakienne tout en craignant que Washington facilite l’émergence d’un État kurde au nord du pays. Aujourd’hui, c’est Erdoğan qui est accusé de remettre en question l’unité de l’Irak et de favoriser les conflits interconfessionnels par sa relation avec le gouvernement régional du Kurdistan (KRG). En défense, il pourra toujours faire valoir que sa relation avec le KRG complète le processus de paix qu’il a engagé avec le PKK et qu’il ne peut être soupçonné de rechercher une indépendance des Kurdes. Quoi qu’il en soit, Ankara devient un allié gênant. Finalement, il ne manquerait plus que Washington reconnaisse le génocide arménien d’ici 2015, année qui en marquera le centième anniversaire, pour boucler la boucle des irritants entre Ankara et Washington.

Égypte : le dernier des alliés perdus

Le ministre des affaires étrangères, Davutoğlu, a été le premier à rendre visite au président déchu, Mohammed Morsi. Aux côtés des Américains, des Européens et des Qataris, il a tenté de trouver une solution à la crise égyptienne. Seul à avoir dénoncé le coup militaire en Égypte, Erdoğan met en avant ses préoccupations démocratiques pour justifier sa position. Peu nombreux doivent être les Égyptiens qui croient à cette préoccupation. Tous sont convaincus que le premier ministre turc a perdu une nouvelle carte et qu’il se lamente de l’échec des Frères musulmans pas de la démocratie égyptienne. Al-Nour va plus loin en affichant que le seul modèle que la Turquie puisse offrir désormais est celui de sa réussite économique.

D’une solitude précieuse au splendide isolement

Davutoğlu a beau vanter les mérites de la « solitude précieuse » dans laquelle se trouve la diplomatie turque, Erdoğan se retrouve plutôt dans un splendide isolement. Ses choix diplomatiques sont en cause. Pour la région comme à Washington, il apparaît de plus en plus comme celui qui fait partie du problème et pas de la solution. Il aurait minimisé la complexité de l’Orient arabe, le nationalisme de ses peuples et leurs allégeances claniques et confessionnelles. Il lui est reproché de vouloir faire la leçon, de se donner le rôle du missionnaire et de se mêler des affaires des autres, « à l’ottomane ». Le temps n’est pas loin où il sera accusé d’avoir aggravé le clivage sunnite/chiite et fragilisé la position des dirigeants sunnites. Il est vrai que la rhétorique confessionnelle employée par la classe politique turque, au premier rang de laquelle le premier ministre prend toute sa place, a été dénuée d’ambiguïté : le régime d’Assad n’est que celui de la « minorité nusayri » de Syrie ; Maliki est devenu « Maliki le chiite » ; s’il faut parler de « système fédéral », pourquoi pas à « Kirkouk, Mossoul ou Souleimaniyeh ? » ; la « solidarité chiite » est présentée comme un épouvantail ; le Hezbollah est « le parti de Satan » (par opposition au parti de Dieu) ; le nom de « Selim le Brave, ou le Terrible » donné au nouveau pont d’Istanbul ne vise évidemment pas à apaiser les alévis (Selim le Brave a été ce sultan qui a fait massacrer la minorité alévie pendant son règne au XVIe siècle)9, toutes expressions qui font qu’Erdoğan est désormais perçu comme celui qui désunit plutôt que comme le rassembleur d’une république laïque. Son pari kurde n’est pas gagné. Sa marche vers la présidence ne sera pas facile.

1Öcalan est l’un des fondateurs du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, Partiya Karkerên Kurdistan en kurde) dont il est le dirigeant. Il est arrêté au Kenya en 1999 et rapatrié en Turquie ; emprisonné à vie depuis cette époque dans l’île-prison d’İmralı. Symbole de l’unification des nationalistes kurdes, il a accepté d’engager des pourparlers de paix avec le gouvernement turc. Pour la période précédant l’arrestation d’Öcalan, lire l’article d’Étienne Copeaux dans Turquie européenne, « La guerre au Kurdistan turc : une décennie particulière, 1991-1999 », du 20 mai 2013.

2Pour des raisons de politique intérieure et extérieure, le premier ministre Erdoğan a lancé un processus de paix avec les Kurdes, aussi appelé « le processus d’İmralı », qui aurait débuté en octobre 2012. Son ambition est d’utiliser l’influence d’Abdullah Öcalan, le chef du PKK emprisonné depuis 1999, pour trouver un accord de paix avec les Kurdes. Dans le cadre du processus, le PKK a relâché quelques prisonniers comme marque de bonne volonté et mesure de confiance. Surtout, Abdullah Öcalan a annoncé la fin des « activités armées » contre le régime. Le processus n’en est qu’à son tout début. On ne peut parler à ce stade de négociations de paix ; plutôt de pourparlers.

3La base arrière de la branche militaire du PKK est installée dans les montagnes du Kandil, à la frontière entre l’Irak et l’Iran.

4Après une violente diatribe dirigée contre Israël et le président Shimon Pérès à propos de l’intervention militaire israélienne contre Gaza, Erdoğan quitte avec fracas le forum économique mondial de Davos. Il est reçu en héros à son retour en Turquie et couvert de louanges dans les pays arabes.

5Sur ce slogan diplomatique, voir le texte d’Ahmet Davutoğlu, Ministre des affaires étrangères, publié le 21 mars 2013 dans Foreign Policy.

6Gouvernement régional du Kurdistan (KRG) ouHikûmetî Herêmî Kurdistan en kurde.

7Hezbollah turc : en ce sens, Ankara utiliserait Jabhat Al-Nosra contre les Kurdes de la même manière qu’il a utilisé le Hezbollah turc (ou Hezbollah kurde) contre le PKK dans les années 90. Aujourd’hui, le Hezbollah, un parti kurde islamique, a repris une activité sous le nom de Huda-Par.

8Parti de l’Union démocratique kurde (PYD) ou Partiya Yekîtiya Demokrat en kurde, lié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de Turquie dont il est la branche syrienne.

9Les alévis sont une minorité religieuse de Turquie qui regroupe une quinzaine de millions de personnes, dont un tiers de Kurdes. Ils représentent une branche du chiisme qui a peu à voir avec le chiisme iranien.