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Apprendre l’arabe pour combattre le djihadisme ?

Du mauvais usage des langues

Il faut sûrement développer les études d’arabe en France. Mais pour s’ouvrir aux autres, non pour débusquer on ne sait quel ver dans le fruit d’une culture qui pourrait enfin révéler la spécificité de sa violence.

Après la religion, la langue. Les amalgames culturalistes sur le monde arabe font florès. Certains tendent ainsi à faire apparaître désormais la langue arabe comme une langue sulfureuse, une « langue brûlante » selon le titre racoleur d’un récent article du magazine L’Express, qui n’a pu résister au jeu de mots douteux faisant écho à « langue vivante ». Les journalistes de la télévision montrent pour leur part une facilité déconcertante à rapporter, à propos d’un attentat dont l’enquête n’a pas commencé, que « des témoins sur place ont entendu parler arabe ». Que l’auteur présumé s’avère par la suite non arabophone ne semble émouvoir personne. Quant aux récentes polémiques autour de l’enseignement de la langue arabe, dans les écoles de la République, à Paris et en province, elles ne sont pas toutes fomentées par le Front national.

Ces amalgames peuvent prendre des chemins inattendus, y compris celui de l’éloge. Dans son article « "Radicalisations" et "islamophobie", le Roi est nu » (Libération, 10 mars 2016), Gilles Kepel — qui signe ce texte avec Bernard Rougier — invoque à plusieurs reprises la langue arabe. L’universitaire dénonce la « politique désinvolte de destruction des études sur le monde arabe et musulman » dans une optique bien précise, celle de soutenir l’indispensable « capacité des jeunes chercheurs à lire dans l’original arabe la littérature de propagande salafiste et djihadiste ». Plus loin, critiquant des idées qui seraient venues d’Amérique, l’universitaire, qui émaille volontiers ses interventions de mots en arabe, s’en prend à « une partie de la recherche française, universitaire et ignorante de la langue arabe, elle aussi ». Enfin, « face au défi djihadiste qui a déclenché la terreur dans l’Hexagone », il dicte le « premier impératif », à savoir celui de « prendre les études du monde arabe et de sa langue au sérieux ».

Ne pas surinvestir la langue

Aussi pures que soient les intentions de l’intellectuel qui se dit animé d’une « passion arabe », cette « arabomania » se révèle contreproductive. Arrêtons-nous un instant sur la curieuse théorie qui veut que la connaissance de la langue soit un outil indispensable à la compréhension du terrorisme au Proche-Orient. Quel intellectuel oserait affirmer qu’il est indispensable de connaître l’allemand pour comprendre le nazisme, le russe pour analyser le goulag, l’espagnol pour appréhender l’Inquisition, le latin pour les croisades, l’italien pour les Brigades rouges, et l’hébreu pour les opérations de répression israéliennes ? Que la possibilité de lire certains textes soit de nature à apporter un éclairage supplémentaire à la compréhension de certains mouvements idéologiques dans l’histoire, personne ne le niera1. Mais les textes en arabe, qu’ils soient sacrés ou profanes, anciens ou modernes, ésotériques ou numériques n’ont rien de singulier à révéler sur l’explosion présente. Parler la langue locale permet dans doute de « rencontrer un salafiste » et de « mener des enquêtes de terrain », selon les mots de l’auteur. Certainement pas de comprendre les raisons profondes de la « terreur sur l’Hexagone ». Ni la langue ni la religion ne peuvent donner les clés d’un phénomène aussi complexe, qu’il est impossible d’isoler de la conjoncture géopolitique de la région et des facteurs sociaux internes à notre pays. Gilles Kepel finit par le concéder puisqu’il en appelle à toutes les sciences réunies à la fin de son article.

Surinvestir la langue, comme la religion, est l’une des façons de tomber dans Le piège Daech, titre de l’excellent livre de Pierre-Jean Luizard (La Découverte, 2015), plus éclairant sur l’organisation de l’État islamique (OEI) que n’importe quel discours de propagande en arabe.

Dangereux amalgame

L’hommage rendu par Kepel à la langue de cette manière décalée, dans un contexte particulièrement volatile, présente le risque de produire un amalgame subtil, subliminal, mais dont la prégnance est tenace. Car ce que l’on retient finalement de cette insistante défense de la langue, c’est que l’intérêt d’enseigner la langue arabe n’est pas lié au fait que c’est la langue d’une grande culture, de portée universelle, qui a été au cœur de la transmission des savoirs comme le raconte brillamment Dimitri Gutas dans son livre Pensée grecque, culture arabe2. Ni au fait que cette langue a su intégrer différentes ethnies et religions à travers l’âge d’or de la science arabe, ni qu’elle a été au centre du mouvement de renaissance socioculturelle du début du XIXe siècle, une Nahda dont les hérauts étaient notamment des chrétiens d’Orient, ni que c’est la quatrième langue la plus parlée au monde, selon le Washington Post, et la sixième langue officielle des Nations unies, ni que c’est la langue d’une région en forte croissance, et celle d’innombrables chaînes satellitaires dont se dotent jusqu’aux pays non arabes, ni qu’elle a su porter les aspirations du printemps arabe. Non, non, rien de tout cela… L’idée lancinante est qu’il s’agit d’enseigner l’arabe pour donner accès aux sources du « salafisme » et du « djihadisme ». On retrouve ici le risque que des lecteurs de mauvaise foi puissent détourner une idée juste à l’origine, ce que la langue arabe a merveilleusement résumé par l’aphorisme : حق يراد به باطل (littéralement, prêcher le juste pour obtenir l’injuste.)

Il est nécessaire de rappeler que l’intérêt premier des langues est de s’ouvrir aux autres, non de débusquer je ne sais quel ver dans le fruit d’une culture qui pourrait enfin révéler la spécificité de sa violence. Enseigner l’arabe pour ouvrir l’horizon des Français de toutes origines, pour s’élever contre « le choc des ignorances » d’après la parole célèbre d’un ancien président de la République3 et pour renforcer enfin le troisième pilier de cette République, la fraternité, qui a tendance à être de plus en plus évacuée au bénéfice d’une « laïcité » elle aussi détournée de son sens, voilà à mes yeux l’urgence véritable pour notre cher Hexagone.

2Pensée grecque, culture arabe. Le mouvement de traduction gréco-arabe à Bagdad et la société abbasside primitive (IIe-IVe/VIIIe-Xe siècles, Aubier-Montaigne, 2005.

3NDLR. Il s’agit de Jacques Chirac qui, au cours d’une visite à Riyad en mars 2006, avait appelé à faire échec à ceux qui « attisent le feu des fanatismes » et provoquent « un triste choc des ignorances ».