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Aux portes de l’Europe forteresse, des citoyens solidaires

Sur l’île grecque de Lesbos où débarquent quotidiennement depuis des mois des centaines de réfugiés syriens, afghans, irakiens, pakistanais, somaliens, iraniens ou érythréens, l’Union européenne assure un service minimum. Face à l’inertie des politiques, les habitants de l’île rejoints par des volontaires de tous les pays sauvent l’honneur de l’Europe.

Personne ne sait plus qui l’a appelé « le camp des platanes ». Il y a bien trois platanes, mais « camp » est un grand mot pour ces deux pergolas battues par les vents, cette cuisine en plein air où chauffent quatre grandes marmites de soupe et de thé, ces cartons pleins de vêtements et ce bus-bibliothèque transformé en hôpital de campagne. Deux bancs rappellent la destination originelle de la minuscule esplanade : une halte contemplative, avec vue imprenable sur les côtes turques en face, à 7 kilomètres. Aujourd’hui, ces mêmes bancs reçoivent chaque jour pour un bref repos des centaines de personnes épuisées, femmes, enfants, hommes et vieillards, enveloppées dans des couvertures de survie dorées. Ils ne regardent pas les eaux du détroit, elles ont failli les engloutir. Ils ne contemplent pas les côtes turques, au-delà se situent les pays qu’ils ont dû fuir.

Jusqu’au printemps dernier, le village de Skala Sikaminias, sur la côte septentrionale de l’île grecque de Lesbos, vivait un peu de la pêche et beaucoup des touristes en quête d’atmosphère « typique ». L’hiver, ce port minuscule, lové à flanc de falaise au bout d’une route sinueuse hibernait, et ses 170 résidents permanents avec lui. Et puis, les bateaux ont commencé à arriver. Des canots pneumatiques de 5 mètres de long, des dizaines et des dizaines chaque jour. Chacun chargé de 45 à 55 personnes, des Syriens, des Afghans, des Irakiens, surtout. Débarquent aussi, en moindre nombre, des Pakistanais, des Somaliens, des Iraniens, des Érythréens. Des hommes, des femmes, des enfants, des familles entières. Cet été, quand les médias ont commencé à rendre compte du phénomène, nombre de touristes ont fui et les habitants se sont retrouvés bien seuls. « Nous étions débordés et épuisés, raconte une restauratrice qui tient à son anonymat. Nous leur offrions ce que nous pouvions, de l’eau, du thé, des vêtements. C’est difficile de voir tous ces gens trempés, épuisés, effrayés, et d’être impuissants ». Lena Marmarinou, une femme de pêcheur de 55 ans installée à Skala Sikaminias depuis son mariage il y a près de quatre décennies, accuse les autorités d’avoir abandonné le village : « nous n’avons jamais reçu aucun soutien, ni du gouvernement, ni de l’Europe, ni de l’ONU. Les bureaucrates ne viennent jamais ici. Ils restent un ou deux jours dans les hôtels à Mytilène, la capitale de l’île, et ils repartent. »

C’est pourtant sur cette côte, entre Skala Sikaminias et Molyvos, une quinzaine de kilomètres de plages de galets et de falaises, que débarque l’immense majorité des réfugiés qui transitent par Lesbos. Tout simplement parce que c’est l’endroit le plus proche de la Turquie. Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), entre le 1er janvier et le 30 novembre 2015, l’île a reçu 57 % des migrants entrés en Europe par la Grèce : 420 000 personnes. Les jours de beau temps, il accoste sur les rives de Skala Sikaminias jusqu’à 5 000 réfugiés quotidiennement. Les intempéries n’empêchent pas les traversées, elles réduisent seulement le nombre de canots pneumatiques et accroissent celui des morts en mer. « J’ai des bonnes relations avec les gardes-côtes, en mer, je suis en contact avec eux par radio, raconte Pharos Marmarinou, 62 ans, pêcheur à Skala Sikaminias. Mais ils n’ont que deux navires par ici, ils sont trop souvent occupés ailleurs pour venir secourir des bateaux ici. » Quant à Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières, sa simple évocation fait hausser les épaules à ce natif du village, pêcheur depuis ses 12 ans : « Oui, on les a vus, leurs navires… Une fois, quand Angela Merkel est allée en visite en Turquie [NDLR. le 18 octobre 2015]. Ils étaient trois, là, juste sur la route des canots des réfugiés. Le lendemain, ils avaient disparu. » Frontex assure avoir sauvé 66 000 personnes en mer Méditerranée cette année, sans plus de précisions, et avoir trois bateaux sur zone à Lesbos. L’un d’eux est visible dans le port de Mytilène, mais en deux semaines à Skala Sikaminias, mi-octobre, nous n’en avons vu aucun au large de la côte nord de l’île.

Une politique de non-accueil

L’Europe est en outre censée s’occuper des réfugiés après leur débarquement. C’est à Moria qu’a été ouvert le premier hotspot (point d’accueil) européen, destiné à trier les arrivants. Les ressortissants de six pays — Syrie, Soudan, Somalie, Érythrée, Palestine et Yémen — ont été déclarés prioritaires. Ils sont supposés obtenir sans difficulté le droit de s’installer dans l’Union européenne, après relevé numérique de leurs empreintes et vérification de leur nationalité. Les autres, notamment les Afghans et les Irakiens, respectivement deuxième et troisième nationalités en nombre sur l’île, doivent faire preuve de beaucoup plus de patience et peuvent être considérés comme « migrants économiques », donc renvoyés chez eux.

Dans les faits, tout le monde est enregistré. Tous reçoivent le document de voyage indispensable pour rallier le continent européen. Après avoir compris, toutefois, qu’ils n’étaient pas vraiment les bienvenus. Rien n’est prévu pour recevoir les milliers de personnes qui passent par Moria, ni par l’autre centre établi sur l’île. Si l’Europe a offert des préfabriqués neufs pour l’administration et des scanners dernier cri pour le relevé des empreintes digitales, elle montre bien à Moria qu’elle se veut forteresse. Les bureaux sont entourés de hautes clôtures surmontées de barbelées et protégées par la police. Autour, les réfugiés, femmes, enfants et vieillards compris, vivent à même le sol, dans la poussière ou la boue, sans sanitaires. Seuls quelques tentes et containers ont été installés. Des vendeurs grecs profitent de l’isolement du camp pour vendre à prix d’or sandwichs, cartes SIM, parapluies, bouteilles d’eau, tentes ou sacs de couchage. « Je pensais au moins me retrouver dans un camp de réfugiés comme il en existe en Turquie, se lamente Firas, qui a fui Mossoul avec sa femme et ses trois enfants. Même les femmes enceintes et les bébés ne sont pas protégés. Où est l’ONU ? Où est l’Europe ? »

« Nous n’avons pas assez de personnel, pas assez de matériel, nous sommes tout simplement débordés et les conditions d’accueil des réfugiés ne sont pas convenables », reconnaît Spiros Kourtis, du ministère grec de l’intérieur et des questions migratoires. Ce petit homme sec et fatigué est responsable du centre d’enregistrement de Moria. En réalité, ce traitement détestable ne va pas sans arrière-pensées. L’Union européenne, dont les États membres, les uns après les autres, mettent en place des mécanismes physiques et législatifs pour empêcher l’arrivée de réfugiés sur leur sol, a décidé de faire cesser les traversées. Après une politique de non-accueil dans les îles grecques, voici venu le temps du marchandage avec la Turquie, incitée à « garder » chez elle les candidats à l’exil. Tel est le sens du sommet qui s’est tenu le 29 novembre dernier à Bruxelles. Pour l’instant sans grand résultat : si le quotidien en ligne turc Hurriyet Daily News fait état, le même jour, de huit descentes de police et de l’arrestation de 1 300 réfugiés prêts à embarquer pour Lesbos, le HCR indique que 2 462 personnes ont accosté sur l’île grecque. À peine moins que la moyenne des six derniers mois.

« La solidarité, ça se pratique »

Mais à Lesbos, des hommes et des femmes sauvent l’honneur de l’Europe. Les habitants de l’île, d’abord. Jusqu’à la fin de l’été, le sauvetage des esquifs en perdition reposait essentiellement sur des pêcheurs comme Pharos. À Skala Sikaminias, ils sont quatre sur la vingtaine que compte le port à porter secours de façon systématique. Même s’il perd à chaque fois une journée de pêche, même s’il ne peut plus poser ses filets de peur que les moteurs des canots pneumatiques des réfugiés ne se prennent dedans, même si l’opération de remorquage est toujours risquée. « Je dors bien quand j’ai sauvé des gens », dit-il simplement. Le lien avec ceux qui traversent le détroit est double : celui de la mer et celui de l’histoire. Pharos le pêcheur descend, comme 90 % de la population du village, de Grecs chassés de Turquie en 1922 lors de la vaste épuration ethnique de part et d’autre de la mer Égée. Cette mémoire est encore vivace. « Quand ils sont arrivés à Skala Sikaminias, ces Grecs de Turquie ne possédaient plus rien, raconte Lena. Pendant longtemps, ils ont refusé de s’intégrer, espérant la fin de leur exil. Puis l’espoir du retour évanoui, ils ont refait leur vie et ont fondé des familles. Voilà pourquoi même si un petit nombre reste hostile aux réfugiés, l’immense majorité des habitants fait tout pour les aider. »

Ils ne sont plus seuls. Les pêcheurs ont reçu le renfort de sauveteurs professionnels de Barcelone. Oscar Tramp est arrivé le premier, juste après la saison estivale sur les plages catalanes : « je suis venu faire ce que je sais faire : sauver des vies ». Vite à court d’argent et dépassé par l’ampleur de la tâche, il a fait appel à des amis et collègues. Les membres de la nouvelle association, Proactiva Open Arms se relaient six par six. Comme tous les volontaires, ils sont bénévoles. Ils ont d’abord opéré avec un canot pneumatique récupéré auprès de réfugiés, puis des dons leur ont permis d’acheminer leur propre matériel, 4x4 et jet-skis. Ils parcourent la côte sur mer et sur terre, le long de la longue piste de la grève, aident les embarcations à accoster sans dommage. Ils sont les premiers maillons d’une chaîne humaine qui extirpe les réfugiés transis des canots, les enveloppe de couvertures de survie et de gestes rassurants, transporte jusqu’au camp des Platanes les plus faibles et les sacs lourds de toute une vie, trempés par les vagues de la mer Égée.

En quelques mois, Skala Sikaminias est devenu un centre informel de solidarité mondiale avec les réfugiés. Dans les quatre cafés-restaurants du petit port, on parle toutes les langues et surtout un anglais de bric et de broc. Des Norvégiens, des réfugiés palestiniens du Liban, des Suédois, des Sud-Africains, des Palestiniens d’Israël, des Espagnols, des Grecs, un Malaisien même, viennent pour une semaine, douze jours ou trois mois. Ils ont posé des vacances, des congés sans solde, ont puisé dans leur budget vacances ou leurs économies. « J’ai vu les images des bateaux sur les réseaux sociaux, alors j’ai pris deux semaines de congé », raconte Anna, une Suédoise. Chacun vient avec ses motivations et son histoire personnelle. Rayyan, le Malaisien, n’a tout simplement pas pu supporter de ne rien faire. Il est arrivé un beau jour et a proposé de monter une cuisine sommaire. Depuis début octobre, ce jeune homme tout en rondeurs est à la tête des quatre marmites du camp des Platanes. Il fournit quotidiennement de la soupe à plusieurs centaines de réfugiés, le sourire toujours accroché aux lèvres. Wessam le médecin de Haïfa, venu avec sa trousse de premiers secours et Ahmad, l’assistant social du Neguev, portent le drame de l’exil des Palestiniens. Phoebus, pianiste classique de 20 ans et ses camarades athéniens appartiennent à l’extrême gauche grecque. Très impliqués dans le soutien aux réfugiés qui, l’été dernier, campaient dans le plus grand parc de la capitale, ils ont décidé de continuer à Skala Sikaminias. Cela n’a pas été sans discussion au sein de leur mouvement, certains refusant de pallier les défaillances de l’État. Mais, assène Phoebus, « la solidarité, ça ne se proclame pas, ça se pratique. Et puisque ni l’État ni l’Europe ne font rien, nous agissons. »