Liban

Beyrouth. Inventer une ville nouvelle

Le forum digital Déclaration urbaine de Beyrouth (12- 14 mars 2021) a marqué une étape importante dans l’élaboration d’une perspective de reconstruction post-explosion. Il a permis de brosser un tableau de la situation actuelle et de mesurer la volonté d’agir, malgré la situation politique et économique.

Statue de l’artiste Hayat Nazer faite de débris de verre, de gravats et d’une horloge cassée marquant l’heure de l’explosion, pour marquer le premier anniversaire du début du mouvement de protestation anti-gouvernemental, le 20 octobre 2020
Joseph Eid/AFP

Elsa Martayan. — Quel constat faites-vous de la situation actuelle dans les quartiers de Beyrouth les plus éprouvés par l’explosion du 4 août 2020 ?

Jad Tabet. — La situation s’améliore progressivement et de manière inégale. Les deux grands hôpitaux très endommagés, l’hôpital Saint-Georges et l’hôpital Getaoui ont repris leurs activités et ont pu se doter de services dédiés à la Covid-19. Leur reconstruction a été financée par des capitaux du Koweït et des donateurs privés. En revanche, l’hôpital public de la Quarantaine n’a pas encore été reconstruit.

Les établissements scolaires francophones sont en cours de réhabilitation grâce aux aides du gouvernement français et à celle du Qatar. Mais la pandémie de la Covid-19 empêche pour l’heure leur réouverture. Malheureusement, cette aide ne concerne que le bâti ; la question du budget de fonctionnement, mise en danger par la crise économique avant l’explosion, reste entière, et s’aggrave avec l’effondrement de la livre libanaise, les salaires des enseignants ne pouvant plus être assurés.

En ce qui concerne les bâtiments patrimoniaux de la période ottomane et mandataire, le pire a pu être évité : les plus touchés, une centaine environ, ont été confortés grâce à des financements de pays européens mobilisés par l’Unesco. Seuls deux bâtiments historiques ont été entièrement détruits.

Cependant, il y a loin entre ces mesures d’urgence et un processus de réhabilitation qui, pour des raisons à la fois techniques et financières et aussi parce qu’il dépend des décisions des propriétaires, reste plus compliqué. Pour les ensembles urbains et le bâti « ordinaire », le processus est plus lent. Leur remise en état financée au coup par coup par la diaspora repose sur des ONG.

Des tours de luxe transformées en carcasses

Il reste deux points de blocage préoccupants. La catastrophe du 4 août a touché l’un des secteurs les plus dynamiques de Beyrouth. Les quartiers de Gemmayzeh et Mar Mikhaël ont connu ces quinze dernières années un développement spectaculaire alliant industries culturelles et créatives, galeries d’art, cafés et restaurants et petits commerces traditionnels. Réinvestis par de jeunes professionnels du secteur de l’innovation, ces quartiers étaient également des spots de la vie nocturne. Aujourd’hui, ce tissu économique est en repli et le risque c’est que ce soit irréversible : les jeunes professionnels hautement qualifiés préférant émigrer plutôt que de parier sur un retour à la situation du triple « ante » : ante-4 août, ante-Covid, ante-crise financière et politique.

Le second point de blocage est celui des tours de logements de luxe édifiés près du port destinés à une clientèle de Libanais fortunés de la diaspora : aujourd’hui ce sont des carcasses et elles risquent de l’être pour longtemps, comme d’autres tours totémiques de la guerre civile, le Holiday Inn ou la tour Murr, mais qui avaient une autre destination que le logement. J’ai proposé — mais c’était une boutade — que ces tours de logement soient destinées aux mal-logés du secteur…

Les habitants des quartiers dévastés sont revenus, pour 50 à 60 % d’entre eux.

La loi sur le gel des transactions immobilières et foncières concernant le secteur touché par l’explosion pour une durée de deux ans et votée en octobre 2020 a permis de freiner les appétits des promoteurs. Mais il faut impérativement que la loi sur la protection du patrimoine élargie à la notion de secteur sauvegardé à l’étude depuis 2017 soit votée. Ce serait un pas décisif, car la protection du patrimoine dépend de la Direction générale des antiquités et concerne, en cohérence avec sa tutelle, les édifices antérieurs à 1700.

Relier le port à la ville

Enfin, le port, épicentre de l’explosion, est dans la même situation. Quatre-vingts pour cent des installations ont été détruites. Paradoxalement, l’explosion va peut-être donner l’occasion de repenser ce périmètre totalement coupé de la ville, trouver un nouvel aménagement qui externalise les fonctions d’entrepôt et de stockage et tisse enfin des continuités urbaines avec les quartiers environnants. L’avenir du port de Beyrouth est soumis à une équation géopolitique régionale complexe : la concurrence avec les ports syriens de Tartous et Lattaquié au nord, et celui de Haïfa au sud. Les premiers sont dans le giron de la Russie, le second voit son importance renforcée par les récents accords de paix scellés par l’ex-président américain Donald Trump entre Israël, les Émirats arabes unis et le Bahreïn. Le pari de la Chine, c’est qu’Haïfa devienne le principal port pétrolier du Golfe. À condition que la Jordanie et l’Arabie saoudite accordent un droit de passage des hydrocarbures sur leurs territoires.

E. M.Quel bilan tirez-vous du forum Déclaration urbaine de Beyrouth ?

J. T.— En octobre 2020, l’Ordre des ingénieurs et architectes (OEA) a produit dans l’urgence un diagnostic et une feuille de route que nous avons intitulée « Déclaration urbaine de Beyrouth ». À la suite de ce constat partagé, l’OEA a réuni les 12, 13 et 14 mars 2021 les acteurs officiels de bonne volonté, la Direction générale des antiquités, l’Établissement public de l’habitat, les acteurs privés, les ONG, les universités, les bailleurs et soutiens internationaux1. Le forum s’est conclu par dix recommandations :
➞ développer 22 lignes de bus, créer un axe de mobilité douce entre la forêt des Pins et le centre-ville ;
➞ mobiliser les logements vacants, lancer une concertation sous l’égide de l’Établissement public de l’habitat pour créer les conditions d’un habitat pour tous ;
➞ établir un plan directeur visant à relier le port à la ville, préserver les silos détruits comme ruines-témoins ;
➞ déterminer un cadre législatif et opérationnel pour la protection des sites et bâtiments patrimoniaux, lancer un inventaire du patrimoine ;
➞ établir un master plan pour les quartiers dévastés : un plan de protection et de mise en valeur du patrimoine, engager des opérations d’urbanisme tactique d’effet immédiat sur les espaces publics.

Les débats qui ont nourri ces trois journées de colloque ont été assez prometteurs, de l’avis des intervenants et des participants. En tout cas, ils constituent une base pour aller plus loin.

Le 11 avril, une nouvelle session du forum était centrée sur le rôle du monde académique, avec pour objectif de créer un observatoire urbain piloté par l’OEA. Cet observatoire qui disposera à terme de moyens matériels et humains produira des études et analyses. Elles seront mises au service des administrations de l’État libanais qui en sont dépourvues, en particulier la municipalité de Beyrouth, la Direction générale des antiquités et l’Établissement public de l’habitat. Cet observatoire travaillera sur l’échelle du Grand Beyrouth, car aucun des problèmes que nous avons abordés ne peut être résolu à l’échelle du périmètre de la municipalité de Beyrouth.

Une nouvelle rencontre en septembre 2021 devrait être organisée. Elle permettrait de faire le bilan des démarches et actions engagées et aborder la suite.

Mettre en œuvre une approche démocratique

E. M.Vous êtes un professionnel chevronné, mais aussi un homme engagé : iriez-vous jusqu’à dire que l’explosion du 4 août vous donne l’occasion d’inventer un nouveau pacte social ?

J. T.(Rires) Évidemment, après une telle catastrophe, on ne peut pas se résigner ! Il faut tenter quelque chose. Mais quelque chose qui n’existe pas encore. Aucun modèle de reconstruction n’est transposable dans la situation actuelle qui cumule un ensemble de handicaps, tous plus difficiles à traiter les uns que les autres.

En Europe, après la seconde guerre mondiale, la reconstruction a été lancée et pilotée par des États planificateurs. Ce modèle est évidemment impensable pour le Liban aujourd’hui. Dans les années 1990, le libéralisme économique à l’œuvre a permis des opérations de régénération urbaine sur le modèle des corporate cities telle que les Docklands à Londres, le centre de Liverpool ou encore chez nous, Solidere qui a conduit la reconstruction du centre-ville de Beyrouth sur la base d’intérêts privés purement spéculatifs. On connaît le résultat.

Notre projet est à la fois modeste et ambitieux : modeste, parce qu’il est fait de tâtonnements, d’adaptations aux réalités du terrain et au contexte général, d’un certain bricolage, mais il porte une ambition formidable : il se veut représentatif de ce qu’est la démocratie libanaise. J’ai été comme beaucoup, bouleversé — et le mot est faible — par l’immense afflux de volontaires qui dès le lendemain de l’explosion sont venus nettoyer les rues, réparer ce qui pouvait l’être, aider les gens dans le dénuement le plus total. Cet élan et cette énergie méritent que vous trouvions le chemin adéquat pour panser les plaies. Il nous oblige. Et pour cela, nous savons collectivement que nous pouvons compter sur l’aide et le soutien de nos partenaires internationaux.

1L’Unesco, le gouvernement français représenté par les ministères de la culture, de la transition écologique, les bailleurs sociaux tels que Paris Habitat, ainsi que l’ambassadeur Pierre Duquesne, en charge de la coordination de l’aide internationale.

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