Tribune

Beyrouth. Poétique de la catastrophe

De Guy Debord à Mahmoud Darwich · Le 4 août 2020, l’explosion d’un dépôt de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth fait deux cents morts, des milliers de blessés et des dégâts considérables. Sur place dès le 6 août, le président Emmanuel Macron se rendra de nouveau à Beyrouth le 1er septembre pour mettre en scène sa vision de la refondation du système politique. Quelles seront les conséquences de ce drame pour un peuple libanais épuisé ? Comment le pays va-t-il se sortir de la faillite de ses élites politiques et utiliser l’aide internationale, après sa gestion désastreuse de la situation des réfugiés syriens ? Éléments de réponse, en compagnie du poète Mahmoud Darwich.

Beyrouth, 7 août 2020

Le spectacle […] est l’autoportrait du pouvoir à l’époque de sa gestion totalitaire des conditions de l’existence.

Guy Debord, La société du spectacle

Le spectacle de la déflagration du 4 août 2020 continuera à résonner longtemps dans les esprits de certains Libanais comme un crime impardonnable. Mais uniquement pour certains. Pour d’autres, le crime sera vite oublié, banalisé par d’autres urgences plus ou moins graves, terni par des nouveautés plus éclatantes, remplacé par des crimes dernier cri et de nouveaux spectacles.

L’oubli est l’allié principal de tous les criminels, depuis la loi d’amnistie générale qu’ils ont — eux-mêmes, toujours les mêmes — votée en août 1991, au lendemain de la guerre du Liban (1975-1990).

Bien plus que la convergence de leurs intérêts criminels, c’est d’abord l’oubli des atrocités par d’autres atrocités qui constitue pour eux la principale garantie de la permanence de leur domination. Ils savent d’expérience qu’ils ont longtemps commis l’abominable et l’impardonnable. Et qu’aucun tort n’a été réparé.

Bientôt, une nouvelle amnistie à l’horizon. Et un nouveau pacte national, une nouvelle union nationale ? À la demande d’Emmanuel Macron, dira-t-on ? Et de nouveaux crimes perpétrés par les mêmes criminels, l’aide internationale aidant ?

Après l’explosion, retour du courant électrique dans les quartiers sinistrés de la ville. Avant le 4 août, Beyrouth sombrait dans le noir total pendant des semaines. Une à deux heures d’électricité par jour, au grand maximum. L’explosion a-t-elle mis fin aux multiples rationnements d’électricité, d’eau et de devises étrangères ?

L’oubli dont il est question ici n’est pas le refoulement inconscient ou répressif d’images trop douloureuses pour être maintenues dans la mémoire collective. Pour rappeler, en la détournant, une formule de Guy Debord, l’oubli dans son sens politique n’est pas la suppression d’une série d’images, mais un rapport social entre des personnes, un rapport de domination médiatisé par une succession d’images. Tout est dans l’art de la mise en scène.

Nous allons la brûler, cette ville.
Nous devons la brûler, cette ville.
Ne serait-ce que pour lui donner un peu plus d’éclat.

Visages sur les murs, martyrs à peine sortis de la mort et des presses. Mort qui rejoue sa propre mort, qui chasse celle qui l’a précédée pour prendre sa place sur son coin de mur.

Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l’oubli

Le 4 août 2020, deux explosions au port de Beyrouth détruisent plusieurs quartiers du centre de la capitale, causant des centaines de morts, des milliers de blessés, des centaines de milliers de déplacés et de sans-abris. Leur nombre exact est difficile à déterminer, tant les compteurs de la mort sont (eux aussi) trafiqués. Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.

Sur les murs de Beyrouth, la représentation iconographique des martyrs a toujours attendu sagement les nouveaux martyrs, à peine sortis de la mort et des presses. Privés d’apparence, les anciens martyrs retournent lentement hors monde, dans les catalogues et les archives mal entretenus de notre historiographie.

Il en va tout autrement des drapeaux et des slogans des partis. Et des images de leurs chefs.

Je me réveille et, dans les habits de mon cadavre, je cherche trace de moi.
Et nous rions : Nous sommes encore en vie,
Tout comme le reste des gouvernants.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Le samedi 8 août, appelé « samedi de la vengeance » par les groupes protestataires, les forces de l’ordre ont brutalement réprimé des centaines de milliers de manifestants, à quelques kilomètres de l’épicentre des explosions, quatre jours après la catastrophe. Aucun artifice n’a été épargné dans cette mise en scène de la brutalité d’une mort qui veut rejouer sa propre mort : des grenades lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des balles réelles, des armes illégales comme les balles à grenailles de plomb, et des snipers de l’armée tirant à tout hasard au jeu de la loterie de la mort.

Au bilan, au moins 250 blessés dont 65 gravement1.

Ordre contre Ordre. L’Ordre des avocats constitue déjà un dossier sur l’affaire pour déposer une plainte contre les forces de l’ordre, alors que l’État justifie les dizaines d’arrestations en annonçant que 105 militaires et 70 policiers ont été blessés par la violence des manifestants.

Bientôt, les compteurs seront remis à zéro.

Spectacle contre spectacle. Les forces de l’ordre observent complaisamment les manifestants qui occupent quatre ministères et les locaux de l’Association des banques du Liban. L’armée se charge par la suite de vider les lieux et procède le lendemain à l’arrestation des coupables qui, dans les locaux occupés, ont détruit les photos du président de la République.

Ma blessure leur était l’exposition d’un touriste qui aime collectionner les photos.

Mahmoud Darwich, « Passeport » in Ma bien-aimée se réveille

Il y eut d’abord la visite des lieux par le président libanais Michel Aoun, le 5 août à l’aube. Incognito. Puis retour sur la scène du crime de son homologue français, le jeudi 6 août, pour un bain de foule.

Deux visites, qui dépassent de loin tous les pronostics des poètes. Nos plaies seront enfin autant d’occasions de mendier l’aide internationale.

Le 7 août, le président Aoun et le chef du Hezbollah se félicitent mutuellement de ce que l’isolement du gouvernement libanais sur la scène internationale a été enfin levé après l’explosion de Beyrouth qui « a mis fin au blocus imposé au Liban et ouvert la voie aux aides financières internationales ». Pourtant, la déclaration de la Conférence de soutien et d’appui des pays donateurs organisée le 9 août 2020 à l’invitation du président Macron et du Secrétaire général des Nations unies António Guterres a bien rappelé que les aides d’urgence ne passeront pas par les canaux étatiques, et que le soutien de la communauté internationale sera « coordonné sous la direction des Nations unies, et déployé directement à la population libanaise »2.

Ce fait n’est pas nouveau, puisque la dernière Conférence économique pour le développement du Liban par les réformes avec les entreprises, dite Conférence CEDRE, avait promis en avril 2018 à l’État libanais une aide internationale de 11 milliards de dollars (9,3 milliards d’euros) si le pays engageait une véritable réforme de ses institutions politiques. Or, il semblerait que l’État libanais peine à attirer des fonds de soutien, tant ses dirigeants sont soupçonnés de détournements d’argent organisés dans le cadre de ce qui semble devenir la marque du système : le clientélisme politique.

Avec l’enlisement du pays dans sa crise économique et financière en 2019, les négociations avec le FMI semblent également buter sur les mêmes obstacles : l’absence de volonté sérieuse de la part des dirigeants de réformer le système politique.

Résultat : Un espace pour l’abri.
[…]
Beyrouth — Rue dans des navires.
Beyrouth — Port pour le regroupement des villes. _ […]
Connais-tu un à un les tués ?
Je reconnais les amoureux à leurs regards.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Il faut le dire. Puis l’oublier.

C’est la crise des réfugiés syriens qui constitue la toile de fond de ce tableau sinistre. Et c’est un fait rarement souligné dans les médias locaux et internationaux : le Groupe international de soutien au Liban (GISL) qui a organisé la Conférence CEDRE, et que Macron entend mobiliser aujourd’hui pour le peuple libanais, est lui-même né de l’expérience de la gestion étatique de la crise des réfugiés.

C’est cette histoire qui mérite d’être retracée, s’il faut comprendre la trame des négociations qui se jouent quand le malheur d’un peuple se vend en spectacle sur le marché de l’aide humanitaire.

Pourquoi leur demande-t-on tant d’oubli ? Qui peut leur fabriquer une mémoire nouvelle, ombre brisée d’une vie lointaine dans un carcan de métal hurlant ?

Mahmoud Darwich, Une Mémoire pour l’oubli

Depuis le début de la guerre en Syrie en mars 2011, l’afflux d’un million et demi de réfugiés syriens au Liban a constitué aux yeux des gouvernements successifs une opportunité pour capturer l’aide internationale (là les compteurs ne fonctionnent plus : beaucoup trop de zéros). L’État a commencé par créer un fonds spécial (hors budget) pour les réfugiés ne relevant pas des lois des finances publiques, destiné à recevoir l’aide des donateurs internationaux, en violation flagrante de tous les principes constitutionnels relatifs aux finances de l’État. Heureusement, la communauté internationale n’a pas suivi, préférant acheminer l’aide via le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et les ONG, et le fonds est resté vide malgré les discours alarmants de l’élite politique.

Le 25 septembre 2013 est créé sous l’égide de l’ONU le Groupe international de soutien (GIS) au Liban pour l’aide aux réfugiés et aux communautés libanaises d’accueil, l’appui aux forces armées libanaises et le soutien à l’économie, en présence du président libanais de l’époque Michel Sleiman, du président de la Banque mondiale et des ministres des affaires étrangères français, britannique, russe notamment. Aussi, l’année 2014 a été une véritable campagne de levée de fonds pour faire face à la crise des réfugiés que l’État libanais qualifie de « danger existentiel ». Ainsi, à l’ouverture d’une réunion du GIS à l’Élysée en mars 2014, le président Michel Sleiman, affirme que la présence de millions de réfugiés syriens représente « un danger existentiel qui menace l’unité libanaise ». Ces propos viennent soutenir une initiative du GIS qui annonce la création d’un fond multidonateurs pour le Liban, administré par la Banque mondiale.

Néanmoins, ces tentatives de collecte d’argent ne porteront pas leurs fruits, tant l’acharnement des dirigeants libanais semble suspect, comme le montre un rapport de 2016 du Sénat français : « Le gouvernement [libanais] milite pour une majoration de l’aide internationale, tablant sur la somme de 4,9 milliards de dollars [4,14 milliards d’euros] annuels. Il souhaite une gestion directe des crédits, regrettant que les financements soient accordés aux organisations non gouvernementales. Le HCR estime de son côté les besoins de financement à 2,4 milliards de dollars » [2 milliards d’euros].

Après l’échec de ces campagnes de levées de fonds, le gouvernement libanais a radicalement modifié sa politique à l’égard des « déplacés » syriens, le statut de réfugiés leur étant dénié par un pays qui n’est pas signataire des Conventions de Genève. La frontière syro-libanaise a été officiellement fermée le 20 octobre 2014, décision suivie par le durcissement des conditions de séjour et de travail pour les ressortissants syriens. À partir de cette date, dans les discours officiels, c’est l’État libanais qui prétend refuser l’aide internationale. Elle serait suspecte, représentant un danger pour le Liban, car liée à un projet d’implantation définitive des réfugiés (tawtin).

Puisqu’ils se sont avérés moins rentables que prévu, ces réfugiés sont désormais appelés à rentrer chez eux, comme l’exprime la position officielle du ministre des affaires étrangères Gebran Bassil, lors de la réunion de Bruxelles de février 2019.

J’interroge l’islam dernier :
Au commencement était le pétrole
Ou l’indignation ?

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

Aujourd’hui, de nouveaux spectacles attendent leur tour, pour accéder à la sphère de l’apparence dans l’espace public des opinions. Déjà se profilent à l’horizon les débats pour les nominations du prochain gouvernement après à la démission du cabinet du premier ministre Hassan Diab, le lundi 10 août. Peut-être aussi des élections parlementaires anticipées ?

Une constellation d’images colonisera le monde vécu pour laisser le crime dans l’ombre, et les criminels hors champ.

The show must go on. Emmanuel Macron n’a-t-il pas annoncé une programmation sensationnelle pour l’automne 2020, avec un nouveau pacte national et une refondation du système politique, l’aide internationale aidant ?

Et pourquoi pas, dans les coulisses, des négociations sur le destin des réfugiés ou la délimitation des frontières maritimes et du potentiel pétrolier du pays ?

L’immeuble offrait à ses habitants le spectacle du toit ridé de la mer, façade de verre désormais tournée vers le massacre à ciel ouvert.

Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l’oubli

Le soir de la catastrophe, le 4 août 2020, les rues de Beyrouth rejouent leurs scènes de guerre. Les hôpitaux de la capitale, endommagés par les explosions, peinent à recevoir des milliers de blessés. Dans les ruines de leurs ruelles et de leurs appartements, les rescapés cherchent des cadavres sous les débris, et aussi à sauver ce qui reste de leurs propriétés : quelques bijoux, et des billets de banque que l’on a eu le malheur d’économiser sous les matelas, depuis que les banques libanaises ont limité les retraits des dépôts et instauré un contrôle de facto des capitaux, en octobre 2019, dans un contexte de dépréciation — elle aussi spectaculaire — de la livre libanaise.

Des habitants fouillent les décombres de leurs ruines à la recherche d’un billet perdu. En devise étrangère de préférence.

Le lendemain, on commence à déblayer ce qui reste de ses murs.

Bien entendu, faute de pouvoir se tourner vers le Haut Conseil des secours qui n’a toujours pas entamé son enquête sur le terrain, les Beyrouthins n’oublient pas de prendre en photo l’ampleur des dégâts avant de commencer les travaux, au cas où il s’agirait un jour de faire valoir leurs blessures devant une commission internationale ou des ONG en charge de les indemniser.

Ordure envolée des degrés vers le trône.
Architecture de la décomposition et de la recomposition,
Mêlée des passants sur les trottoirs au soir précédant le séisme.
Elle s’est retournée contre nous et nous a tourné le dos.
Son urbanisme, les lignes du monde marchant vers le nouveau marché.
Un monde qui s’achète et se vend, grimpe ou chute au gré des taux du dollar
Et de l’once de l’or qui grimpent ou chutent au gré de la variation des prix du sang oriental.

Mahmoud Darwich, « La qasida de Beyrouth », in La terre nous est étroite et autres poèmes

2Communiqué final de la Conférence internationale de soutien et d’appui à Beyrouth et au peuple libanais, fort de Brégançon, 9 août 2020.

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