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Ce que les juifs doivent aux musulmans

Le 23 avril dernier, Le Parisien publiait un « Appel des 300 contre le nouvel antisémitisme » suggérant que l’antisémitisme imprègne la tradition musulmane. C’est oublier que l’expansion de l’islam joua un rôle dans la construction du judaïsme.

Jamais ne s’est répandue en terre d’islam une judéophobie comparable à celle qui, dans le monde chrétien, fit des juifs une nation déicide. La « charte » (çahîfa) de Médine, rédigée peu après l’Hégire, mentionne que « les Croyants et Soumis de Qoraysh et de Yathrîb [Médine] et ceux qui les suivent se joignent à eux et luttent avec eux … forment une communauté unique, distincte des autres hommes », ou encore « les Juifs forment une seule communauté avec les Croyants ». Les juifs étaient inclus dans l’oumma comme tous ceux qui « présenteront un front uni vers l’extérieur »,

Ceux des Juifs qui nous suivent ont droit à notre aide et à notre appui tant qu’ils n’auront pas agi incorrectement contre nous ou n’auront pas prêté secours (à des ennemis) contre nous1.

Des relations souvent cordiales furent entretenues avec les juifs d’Arabie. Le recueil de hadiths du Sahîh al-Bukharî rapporte que Mahomet était assis avec ses compagnons lorsque devant eux passa un convoi funèbre ; il se leva en signe de respect. Ses compagnons l’imitèrent, mais lui firent remarquer qu’il s’agissait des funérailles d’un juif. Il leur répondit : « N’est-ce donc pas une âme ? »

Une civilisation cosmopolite du Sahel à la Chine

L’islam mit en relation des espaces où se trouvaient des communautés localement converties au judaïsme. Sa progression permit que se constitue une civilisation cosmopolite de l’Afrique sahélienne à la Chine, qui fit de l’arabe une lingua franca. En pénétrant au Maghreb, les conquérants musulmans rencontrèrent des sociétés familiarisées avec le monothéisme, Berbères convertis au judaïsme ou au christianisme. Les judaïsants eurent peu de peine à adopter l’islam, ils observaient des interdits alimentaires similaires, pratiquaient la circoncision, et l’influence punique leur rendait accessible une langue sémitique. Dans le sillage de l’islam se propagea aussi une orthodoxie juive. Selon Joëlle Allouche-Benayoun et Doris Bensimon2 :

Au VIIe siècle, les Arabes entreprennent la conquête du Maghreb ; leurs armées venant d’Orient étaient suivies de commerçants juifs du Yémen et de l’Égypte professant le judaïsme babylonien : Kairouan, fondé en 670, devient rapidement la capitale de cette orthodoxie juive qui s’oppose aux pratiques judéo-berbères considérées comme hétérodoxes.

À Kairouan se retrouvèrent des Orientaux nourris du Talmud de Babylone qui initièrent un influent centre d’étude. Les expéditions arabes diffusèrent ainsi l’islam en même temps qu’elles facilitèrent l’expansion de l’orthodoxie talmudique. Au XIe siècle, la tribu musulmane des Banu Maqil originaire du sud de la péninsule Arabique entra au Sahara, accompagnée d’une clientèle de nomades arabes juifs venus du Yémen (où se trouvait encore au VIe siècle le royaume judaïsé d’Himyar). Suivant l’expansion musulmane, un judaïsme oriental plus strict et moins teinté de paganisme que ne l’étaient les croyances judaïsantes berbères put se diffuser en terre africaine et poursuivre une mission prosélyte auprès d’Africains païens ou superficiellement judaïsés.

La cacherout, licite ou sacrilège ?

En Occident, cinq conciles interdirent aux chrétiens de partager le repas des juifs :

Tout chrétien, clerc ou laïc, doit s’abstenir de prendre part aux banquets des juifs ; ces deniers ne mangeant pas des mêmes aliments que les chrétiens, il est indigne et sacrilège que les chrétiens touchent à leur nourriture,

précise le concile d’Agde en 506. Pour l’islam, la consommation de viande cacher demeure licite, les conditions d’abattage étant conformes aux règles du halal. Dans le Coran, le cinquième verset de la sourate Al-Ma’idah rappelle :

(…) vous sont rendues licites les choses bonnes. Par exemple, la nourriture de ceux qui ont reçu l’Écriture avant vous est licite pour vous, comme pour eux la vôtre … (trad. Jacques Berque)

Tout animal licite égorgé en citant le nom de Dieu peut être consommé par des musulmans qui se fient volontiers aux strictes règles de la cacherout. Le repas partagé avec des juifs et la sociabilité que cela implique étaient ainsi permis en terre d’islam. À voir leurs répétitions, on peut supposer que, même en terre chrétienne, les interdits conciliaires étaient toutefois faiblement respectés.

Berbères de toutes confessions

Dans Israël en exil publié en hébreu en 1926, l’historien Ben-Zion Dinur écrivait à propos de l’entrée des musulmans en Al-Andalus :

Le troisième bataillon, envoyé contre Elvira, assiégea Grenade, la capitale de cet État, et la subjugua, il confia sa garde à une garnison composée de juifs et de musulmans. Et il en fut de même à chaque endroit où des juifs se trouvaient (…) ; après avoir neutralisé Carmona, Musa (ibn Nosseyr) poursuivit sa marche sur Séville (…). Après un siège de plusieurs mois, Musa conquit la ville, alors que les chrétiens s’enfuirent à Baya. Musa plaça les juifs en garnison à Séville et se dirigea vers Mérida.

La conquête de la péninsule ibérique menée en 711 par Tariq Ibn Ziyad fut le fait de contingents berbères islamisés parmi lesquels se trouvaient aussi des judaïsants. Shlomo Sand rappelle :

Tariq Ibn Ziyad, le chef militaire suprême et premier gouverneur musulman de la péninsule ibérique (qui a donné son nom à Gibraltar), était un Berbère originaire de la tribu des Nefouça, celle de Dihya-el-Kahina. Il arriva en Espagne à la tête d’une armée de sept mille soldats qui bientôt s’agrandit à vingt-cinq mille hommes, recrutés parmi les populations locales. ‘‘ Parmi ceux-ci, il y avait aussi un grand nombre de Juifs’’, nous dit Dinur.3.

Tariq appartenait aux Ulhaça, issus des Nefzawa/Nefouça, tribu zénète comme celle des Djerawa à laquelle appartenait la Kahina. Il baigna sans doute dans une effervescence où le judaïsme était présent, ainsi Ibn Khaldun vit dans les Nefzawa une tribu judaïsée.

L’arabe, langue du judaïsme

La principale langue du judaïsme était l’arabe. Au Xe siècle, la traduction de la Bible en arabe par l’Égyptien Said Ibn Yusuf Al-Fayyumi, dit Saadia Gaon, descendant d’une famille convertie au judaïsme, témoigne de la nécessité de faire connaître la Torah à des Arabes juifs ne connaissant pas l’hébreu. Le judéo-arabe ne fut pas l’équivalent d’un yiddish distinct des langues qui l’environnaient. Les juifs du monde musulman ne parlaient pas une autre langue que celle des locuteurs non juifs qui les entouraient. Le judéo-arabe fut un arabe oral transposé à l’écrit, utilisé pour s’adresser à des lecteurs parlant un arabe « courant », déchiffrant les caractères hébraïques sans comprendre l’hébreu — ils n’en connaissaient que les formules liturgiques — et peu familiers de l’écriture arabe. C’est dans cette langue que le « Rambam » Moussa Ibn Maïmoun, dit Moïse Maïmonide, écrivit son œuvre.

Une mystique judéo-musulmane se développa au Caire entre les XIIIe et XVe siècles, portée par le propre fils de Moïse Maïmonide. Abulmeni Maïmouni, plus connu sous le nom d’Avraham Maïmonide (1186-1237) en exposa les principes dans son Kitâb kifayat al-abidin Guide pour les serviteurs de Dieu »). Il n’y cachait ni son admiration pour les soufis ni son souhait d’imiter leur exemple. Le mouvement piétiste qu’il initia est connu grâce à un manuscrit de la guenizah du Caire4, Futuhat az-zaman (Les conquêtes du temps), hommage aux Futuhat al-Makkiyya d’Ibn Arabi. Un courant mystique s’était aussi manifesté à Bagdad où les contacts furent nombreux entre juifs et soufis, et l’influence du mysticisme musulman put gagner jusqu’aux traditions hassidiques et kabbalistiques.

« Ne dites pas ‘‘Trois’’ »

Opposé au néo-polythéisme trinitaire chrétien, l’islam réactualisa le combat contre le polythéisme jadis mené par un judaïsme dont le christianisme triomphant avait mis fin aux velléités prosélytes. Pour Mark R. Cohen, « contrairement au christianisme, l’islam n’éprouva nullement le besoin d’établir son identité aux dépens des juifs »5. Les polémiques musulmanes visaient davantage les chrétiens, mushrikun (polythéistes) « associant » le nom de Dieu à celui du Christ. Les inscriptions de la mosquée du Dôme du Rocher à Jérusalem ne mentionnent pas les juifs, mais s’adressent aux chrétiens en leur rappelant l’indivisibilité de Dieu :

Croyez en Dieu et aux envoyés, ne dites pas ‘‘Trois’’.

Projeter une responsabilité de l’antisémitisme vers le monde musulman relève de la tentative d’en exonérer l’histoire européenne. Celle-ci fut pourtant davantage marquée par les persécutions antijuives que par l’édification d’une civilisation « judéo-chrétienne ».

1Maxime Rodinson, Mahomet, Seuil, 1968 ; rééd. 1994.

2Juifs d’Algérie, Privat, 1989.

3Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008.

4NDLR. Dépôt d’environ 200 000 manuscrits juifs datant de 870 à 1880 qui se trouvait dans la synagogue Ben Ezra du Caire.

5Sous le Croissant et sous la Croix, Seuil, 2008.