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Soft power

Comment Abou Dhabi joue de son influence aux États-Unis

Les Émirats arabes unis sont de gros investisseurs aux États-Unis. Ils bénéficient aussi de nombreux soutiens politiques. Bien avant la reconnaissance d’Israël, Abou Dhabi a développé une intense stratégie de lobbying à Washington. Le chercheur Colin Powers en détaille l’organisation et la portée.

Washington, 15 mai 2017. Mohamed Ben Zayed reçu dans le Bureau ovale par l’ex-président Donald Trump
Saul Loeb/AFP

Comment la petite fédération des Émirats arabes unis influence-t-elle le pays le plus puissant du monde ? Dans son rapport Dollars and Decadence, publié en avril 2021 par Noria Research, le chercheur en relations internationales Colin Powers se penche sur les liens tissés ces dernières années par les Émirats arabes unis (EAU) afin de pousser la politique des États-Unis dans la direction de ses intérêts.

Des intérêts particulièrement conservateurs. Ainsi, dès 2011, la richissime monarchie pétrolière intervenait aux côtés de l’Arabie saoudite pour mater le soulèvement chez leur voisin du Bahreïn. « Abou Dhabi a réussi à s’imposer comme le champion de l’opposition aux mouvements de contestation populaire », écrit Colin Powers dans son introduction. Pour Noria Research — qui se présente comme indépendant et fonctionnant actuellement de façon majoritairement bénévole —, une « contre-révolution » serait à l’œuvre. « Dans l’interrègne suivant les ruptures du printemps arabe, une constellation de forces locales et internationales s’est coalisée pour contester, réorienter ou épuiser ceux qui impulsent le changement », considère le think tank. Au sein de ces forces, « peu d’acteurs ont exercé une influence plus décisive sur le devenir politique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord que les Émirats arabes unis », poursuit Colin Powers.

Mue par une stratégie de puissance régionale et soutenue par les États-Unis, la monarchie s’est aussi notamment impliquée aux côtés de l’Arabie saoudite au Yémen, dans une guerre qualifiée depuis par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU de « pire catastrophe humanitaire du monde ». Comme les autres protagonistes, les EAU y auraient commis de multiples violations des droits humains, le tout dans une « impunité endémique ». Entre autres horreurs, la fédération d’émirats a mis en place un réseau de prisons secrètes où des actes de torture auraient été commis. Selon la journaliste Maggie Michael qui a révélé le scandale, les États-Unis auraient été impliqués dans l’interrogatoire de détenus.

Changement dans la continuité à Washington

Si l’administration Trump s’est montrée conciliante avec les Émirats jusqu’en 2020, les premières déclarations du démocrate Joe Biden suggèrent de prime abord un changement de ton. Fin janvier 2021, Washington annonce en effet la suspension temporaire, pour réexamen, des livraisons d’armes à l’Arabie saoudite et aux EAU. La pause est de courte durée ; un porte-parole annonce le 14 avril à l’agence Reuters que l’administration « irait de l’avant avec les ventes prévues pour les EAU » — soit notamment des avions de combat F-35 promis après les accords Abraham de septembre 2020. « La décision par les Émirats arabes unis de “faire la paix” avec Israël [...] a consolidé la position émirienne auprès de vastes segments du parti démocrate américain », note Colin Powers. Quant à la récente reprise des négociations entre les États-Unis et l’Iran sur l’accord nucléaire, elle n’est pas perçue non plus par le chercheur comme une réelle prise de distance vis-à-vis des Émirats — qui y étaient pourtant opposés. « Il s’agissait de toute façon d’une promesse ancienne des démocrates », juge-t-il.

Pour le chercheur, le changement de mandature entre Donald Trump et Joe Biden se ferait plutôt dans la continuité. À la suite d’une rencontre en février 2021 entre le secrétaire d’État américain et son homologue du ministère des affaires étrangères émirien, le département d’État se félicitait des « opportunités à venir pour les EAU d’apporter des contributions supplémentaires à un Moyen-Orient plus pacifique ».

« D’une manière générale, les États-Unis continuent de négliger le rôle que les Émirats ont joué et continuent de jouer au Yémen », pointe Colin Powers auprès d’Orient XXI. À l’exception de quelques voix dissidentes comme celles du député Ro Khanna1, le chercheur constate une « réticence manifeste du parti démocrate à affronter Abou Dhabi ».

Une prudence qui ne pourrait s’expliquer selon lui par la seule géopolitique : si les EAU participent, certes, à garantir l’approvisionnement énergétique mondial et la protection des réseaux maritimes, « les questions de métastratégie ne représentent qu’une pièce d’un puzzle », considère-t-il, soulevant deux autres paramètres qu’il juge primordiaux : les déterminants économiques et sociologiques.

Un portefeuille de 250 à 500 milliards de dollars

« L’implication d’Abou Dhabi dans l’économie américaine se révèle plus importante qu’on ne le pense habituellement », détaille le chercheur, en raison des investissements de deux fonds souverains émiriens, Mubadala et l’Abu Dhabi Investment Authority (ADIA). Estimé entre 230 et 250 milliards de dollars (entre 192 et 208 milliards d’euros), Mubadala investit en 2019 environ 38 % de son portefeuille en Amérique du Nord. Quant à ADIA, la part de ses investissements aux États-Unis est entre 35 et 50 %, sur un volume total évalué entre 580 et 820 milliards de dollars (484 et 685 milliards d’euros). « La valeur du portefeuille contrôlé par Abou Dhabi aux États-Unis est de l’ordre de 250 à 500 milliards de dollars » (208 à 417 milliards d’euros), calcule donc Colin Powers.

Son rapport décrit les domaines d’investissement choisis : la finance (le fonds Mubadala ayant par exemple investi en 2020 dans la société américaine de gestion d’actifs Blackrock2), mais aussi les secteurs stratégiques de la technologie et de l’immobilier.

Côté financier encore, Colin Powers revient sur l’importance des achats d’armement des EAU auprès des USA — troisième client des Américains avec une dépense estimée à 6,9 milliards de dollars (5,76 milliards d’euros) entre 2011 et 2020 selon la base de données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri). Dans ce contexte, « l’ampleur, et la densité de l’enchevêtrement économique émiro-américain ont rendu plus risquée l’éventualité d’un affrontement politique », considère le chercheur. La menace potentielle d’une fuite de capitaux émiriens limiterait les velléités de critiques.

Des lobbyistes proches des démocrates

Dans la seconde partie de son rapport, Colin Powers détaille les stratégies d’influence sociale mise en place par les Émirats — qui, pour mémoire, ont lancé en 2017 une politique de  soft power visant à consolider leur réputation de pays « moderne et tolérant ». En parallèle, il faut « filtrer, éluder et discréditer les discours défavorables », écrit Colin Powers. Une démarche « sûrement liée au moins en partie à la rivalité régionale [des EAU] avec le Qatar », souligne quant à lui le centre de recherche bruxellois Corporate Europe Observatory3 .« N’importe lequel des rivaux régionaux [des EAU], y compris le Qatar et la Turquie, réalisent également des opérations de lobbying, de même que les gouvernements du monde entier », rappelle Colin Powers.

Tout le monde le fait. Mais concrètement, comment s’y prennent les Émiriens ? La stratégie est coordonnée depuis l’ambassade où officie Youssef Al-Otaiba, « l’un des diplomates les plus influents à Washington »4. Plusieurs canaux sont mis à contribution : pour courtiser des femmes et des hommes politiques ou démarcher des journalistes, le rapport décrit notamment le recours aux lobbyistes de la firme Akin Gump, ou à la société The Harbour Group.

Le choix de cette deuxième entreprise ne devrait d’ailleurs rien au hasard : Richard Mintz, le directeur général de l’agence, a travaillé au sein l’administration démocrate de Bill Clinton dans les années 1990 avant de rejoindre le secteur privé. Or selon le rapport de Colin Powers, il aurait gardé des amis bien placés au sein du parti démocrate.

« Pour influencer Washington, les Émiriens ne violent pas la loi. Ils jouent parfaitement les règles du jeu, remarque le chercheur auprès d’Orient XXI. Tout simplement, ils utilisent la décadence de notre démocratie, c’est-à-dire cette porosité entre secteur public et privé qui ouvre la porte aux influences diverses et éloigne le fonctionnement du gouvernement de l’idée que l’on pourrait se faire d’un service public ». Car au-delà des jeux de palais, l’enjeu réel des décisions qui sont prises porte bien, pour des millions de femmes et d’hommes au Proche-Orient et en Afrique du Nord, sur la possibilité d’émergence et de maintien de systèmes démocratiques.

1Opposant à l’appui américain au Yémen, le député démocrate Ro Khanna est proche du sénateur indépendant Bernie Sanders. Ce dernier avait proposé en 2019 une résolution demandant la fin du soutien des forces armées américaines dans le conflit yéménite. Malgré le vote des deux chambres du Congrès, le texte avait finalement été retoqué par un veto du président Donald Trump. Plus récemment, Ro Khanna s’est publiquement inquiété de l’emprisonnement par des forces soutenues par les EAU d’Adel Al-Hasani, un journaliste yéménite –- qui a été libéré depuis.

2L’information émane du site d’information économique Bloomberg. L’article précise que des fonds saoudiens, koweïtiens et qataris ont aussi acheté des parts de Blackrock lors de l’opération en question.

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