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Coûteuse et stérile course aux armements en Arabie saoudite

Comment répondre au défi iranien ?

Tandis que les Occidentaux dénoncent le développement du programme de missiles iraniens, l’Arabie saoudite s’engage dans une course aux armements coûteuse et peu efficace pour répondre aux défis régionaux.

Régulièrement, l’Iran procède à des essais de missiles balistiques. Les plus récents ont concerné des engins d’une portée d’environ 1 500 km. De telles armes ont une dimension stratégique. Lancées d’Iran, elles peuvent théoriquement atteindre tous les pays du Bosphore au nord de l’Inde, de la mer Rouge à la mer d’Aral. L’ayatollah Ali Khamenei souligne que leur développement est à but défensif : « Ceux qui disent que le futur est dans les négociations et pas dans les missiles sont des ignorants ou des traitres […] Si la République islamique souhaite négocier sans avoir de puissance défensive, elle sera alors amenée à se courber devant les menaces de tous les pays faibles »1. Un professeur de l’université de Téhéran explique dans une interview à Al Jazeera2 que l’Iran a besoin de garder une « forte dissuasion par missiles » face aux menaces extérieures, et que « la seule raison pour laquelle dans les dernières décennies personne n’a osé s’attaquer au pays est qu’il a la capacité de se défendre ».

Ces essais balistiques provoquent l’ire des Occidentaux et de leurs alliés régionaux qui accusent l’Iran de violer la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) du 20 juillet 2015 suite à l’accord sur le nucléaire entre le P5+1 (les cinq membres permanents du CSNU plus l’Allemagne) et l’Iran. Ces plaintes s’accompagnent aux États-Unis de nouvelles sanctions économiques ciblées contre des compagnies ou des individus qui seraient liés au programme balistique iranien. Cette résolution stipule en effet que « L’Iran est tenu de ne mener aucune activité liée aux missiles balistiques conçus pour pouvoir emporter des armes nucléaires, y compris les tirs recourant à la technologie des missiles balistiques ».

En guise de réponse, Téhéran clame que, d’une part, ces missiles ne sont pas conçus pour emporter une charge nucléaire et que, d’autre part, rien ne concerne les missiles balistiques dans le Joint Comprehensive Plan of Action (Plan d’action conjoint) conclu le 14 juillet 2015 avec le P5+1 à Vienne. Il est un fait que leur mention n’existe que dans la résolution 2231 du CSNU qui, destinée à endosser l’intégralité du plan et à assurer son application, rajoute des conditions supplémentaires, dont fait partie la question des missiles balistiques, « pour améliorer la transparence et créer les conditions propices à la pleine application du Plan d’action »3. Dès août 2015, le président Hassan Rohani lui-même a insisté sur le fait que la violation éventuelle de la résolution 2231 ne signifiait pas à ce titre celle du Plan d’action conjoint4 : « il n’y a rien sur le sujet des missiles, de la défense, et des armes dans le Plan d’action conjoint. Tout ce qui se trouve sur ces questions est dans la résolution 2231, et nous avons spécifié dans le Plan d’action conjoint que la violation d’une résolution ne signifie pas la violation du Plan… »

La capacité iranienne à développer certaines technologies de pointe à usage militaire suscite la crainte entre autres d’Israël et de l’Arabie saoudite. Le nucléaire en est l’exemple emblématique et la limitation du champ de ses applications au seul domaine civil a été l’objet des récentes négociations pour aboutir au Plan d’action conjoint. Cette capacité scientifique autochtone distingue notoirement l’Iran de ses voisins de la péninsule Arabique. Les difficultés provoquées par l’embargo international longtemps imposé à ce pays — sans compter la saignée de la guerre que lui avait déclarée l’Irak (1980-1988) — l’ont poussé à dynamiser ses propres capacités en matière de savoir-faire, servies par des ressources humaines importantes et bien formées.

Un armement acheté à prix d’or

Par manque de personnels qualifiés ou à cause de l’extrême faiblesse numérique de leurs populations nationales, l’Arabie saoudite et les autres monarchies du Golfe dépendent encore très largement du savoir-faire d’une main-d’œuvre étrangère pour mettre en œuvre et entretenir des installations civiles et militaires. En présentant le 25 avril son très ambitieux plan de réformes de l’économie saoudienne, intitulé Vision 2030 de l’Arabie saoudite, le prince Mohammed Ben Salman déclarait : « Notre véritable richesse réside dans l’ambition de notre peuple et le potentiel de notre jeunesse ». Cependant, une ressource humaine maîtrisant les technologies modernes, leur organisation et leur administration ne se construit pas en quelques années. C’est l’aboutissement d’un long processus que les mentalités et les habitudes sociétales prévalentes au sein des monarchies du Golfe n’ont pas encouragé, ou pas suffisamment. Cela se répercute au plan militaire, domaine dans lequel l’Arabie saoudite, plus encore que ses pairs du Conseil de coopération du Golfe (CCG) engloutit pourtant des sommes faramineuses depuis des décennies pour acquérir des armements et équipements du dernier cri, sans pour autant parvenir à les utiliser de façon efficace et coordonnée. Sa confrontation militaire plus que laborieuse, fin 2009, contre les houthistes yéménites, puis celle en cours depuis mars 2015 contre ces mêmes houthistes démontrent le faible niveau opérationnel de l’armée saoudienne, pourtant dotée du nec plus ultra d’un armement acheté à prix d’or.

Les budgets alloués par les monarchies du Golfe à leurs appareils militaires atteignent en effet des sommets, en particulier pour l’Arabie saoudite, en dépit de la baisse drastique des revenus de ces États due à la chute des cours du pétrole sur le marché mondial. En 2015, selon le Stockholm International Peace Research Institute, la monarchie saoudienne a consacré près de 90 milliards de dollars pour sa défense, ce qui a représenté le troisième budget mondial en la matière, derrière les États-Unis et la Chine et devant la Russie. En 2013 et 2014, l’Arabie saoudite détenait la quatrième place dans ce classement, derrière la Russie. En 2012 et les quelques années précédentes, elle n’était « qu’ » à la sixième place derrière le Royaume-Uni et la France.

En comparaison, les dépenses militaires de l’Iran sont sans commune mesure et paraissent stables. Quatre fois plus faible que celui de Riyad en 2005, le budget que Téhéran consacre à sa défense a été neuf fois plus faible en 2015.

Source : Sipri Military Expenditure Database, juin 2016

Stratégie dissuasive de l’Iran

Si ces chiffres restent des estimations — généralement basses, tant les budgets réellement consacrés à la défense et à la sécurité sont quasiment impossibles à obtenir avec précision pour ces pays —, la tendance et l’ordre de grandeur sont néanmoins révélateurs d’un état de fait. L’embargo sur les armes imposé à l’Iran l’a certes empêché d’acquérir de nouveaux armements qu’il ne sait pas fabriquer. Le contrat de missiles de défense antiaérienne S300 passé avec la Russie lui permet aujourd’hui de moderniser en partie sa protection contre les agressions aériennes ou balistiques extérieures. Pour le reste, que ce soit les armements air, terre ou mer de l’armée ou des pasdarans, la vétusté de matériels dont encore beaucoup datent de l’époque du chah confère à l’Iran une capacité militaire techniquement très inférieure à celle de ses homologues sur la rive opposée du Golfe — en supposant que ces dernières sachent efficacement utiliser ce qu’elles possèdent. Les quelques armements que l’Iran a conçus et récemment développés, souvent à l’état de prototypes, ne peuvent combler le déficit qualitatif au plan technologique par rapport à ce qu’achètent les monarchies du CCG essentiellement aux États-Unis, au Royaume-Uni et à la France.

Aussi les essais de missiles balistiques auxquels procède régulièrement l’Iran s’inscrivent-ils davantage dans une stratégie de démonstration dissuasive. En dépit de rodomontades à but politique pour se sortir du double ghetto chiite-persan dans lequel est enfermé l’Iran vis-à-vis d’un monde arabe majoritairement sunnite, la République islamique n’a jamais sérieusement envisagé d’action militaire pour la « destruction » d’Israël, et ne l’envisage pas. Jacques Chirac ne disait pas autre chose en 2007 lorsqu’il déclarait (soulevant à l’époque une forte polémique), à propos du danger que représenterait la possession par l’Iran de la bombe nucléaire : « Je dirais que ce n’est pas tellement dangereux par le fait d’avoir une bombe nucléaire […] Mais ce qui est dangereux, c’est la prolifération. […] le danger n’est pas dans la bombe qu’il va avoir, et qui ne lui servira à rien... Il va l’envoyer où, cette bombe ? Sur Israël ? Elle n’aura pas fait 200 mètres dans l’atmosphère que Téhéran sera rasée »5.

Exister face à l’alliance américano-saoudienne

Les nouvelles déclarations, le 19 mai, d’un responsable du corps des Gardiens de la révolution sur la possibilité de « raser le régime sioniste en huit minutes » si le Guide suprême Ali Khamenei l’ordonnait sont et resteront de la pure rhétorique politique. Le positionnement comme champion de la cause palestinienne transcendant les différences ethniques et religieuses — notamment via le Hezbollah, voire le Hamas — correspond davantage à l’utilisation de cette cause à des fins d’existence politique, à défaut d’hégémonisme, dans une région encore dominée par l’alliance américano-saoudienne. De même ce régime tente-t-il de s’imposer face à l’Arabie saoudite en capitalisant davantage sur les faiblesses de la monarchie et sur les conséquences de l’aventurisme militaire des États-Unis dans la région. Surtout en Irak, où l’Iran a aussitôt occupé le vide créé par l’exclusion des sunnites du pouvoir à Bagdad en soutenant de façon très active les gouvernements dominés par les chiites, majoritaires dans ce pays, ainsi que leurs politiques confessionnelles.

Les seules actions militaires concrètes jamais accomplies contre l’Arabie saoudite ou d’autres monarchies du Golfe remontent à la période 1980-1988, sous forme de contre-attaques contre le trafic maritime de ces dernières lors de la guerre déclenchée par Saddam Hussein, avec la bénédiction et l’appui actif aussi bien du CCG que des États-Unis ou de l’Occident en général, à l’encontre de la République islamique naissante. Depuis, la mise en exergue permanente de la menace iranienne, « État voyou » au cœur de l’« axe du Mal » cher à George Walker Bush est bien commode. Elle permet entre autres aux États-Unis de justifier l’installation d’un bouclier antimissile dans le flanc est et sud-est de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) face à la Russie, officiellement destiné à intercepter des missiles balistiques pouvant venir d’Iran.

Une monarchie et une armée inefficaces

Nombre d’événements au Proche-Orient contraires aux intérêts de la monarchie saoudienne sont autant d’occasions pour dénoncer des agissements de l’« hydre » iranienne, même si Téhéran n’en est pas l’auteur. Ainsi du soulèvement en 2011 de la population majoritairement chiite de Bahreïn contre la monarchie sunnite au pouvoir dans ce pays. De même, le coup de force au Yémen du mouvement zaydite dirigé par Abdelmalik Al-Houthi a-t-il été dénoncé par Riyad comme une tentative de Téhéran de prendre le contrôle du flanc sud de la péninsule Arabique pour y étendre l’« arc chiite » qui encercle déjà le royaume au nord et à l’est. Pourtant, cet « arc chiite » est davantage le résultat de l’intervention américaine de 2003 en Irak que d’une quelconque stratégie préméditée de la part de l’Iran. Cette notion évacue par ailleurs une réalité, celle des sympathies entre chiites iraniens et irakiens par exemple, qui n’est pas l’image caricaturalement simplificatrice que tend à présenter l’équation politique prônée par Riyad : chiite = pro-iranien = Iran, quand ce n’est pas musulman non sunnite = Iran, comme c’est le cas des zaydites yéménites qui, bien qu’issus d’une branche du chiisme sont plus proches du sunnisme chaféite que du chiisme duodécimain des mollahs iraniens.

En réalité, le principal champ d’action pratique dans lequel opère l’Iran est celui de la confrontation asymétrique et non conventionnelle, souvent par des acteurs tiers interposés, étatiques ou non, comme en Irak, en Syrie ou au Liban. Cette réalité, qui conduit le camp saoudien à dénoncer la main de Téhéran derrière tout acte d’acteurs régionaux contraire à ses intérêts, est plus difficile à contrer qu’une menace militaire classique. Aucune armée, aussi bien équipée soit-elle, n’est efficace dans ce cadre. En outre, force est de constater que dans ce domaine, la monarchie saoudienne est passablement inefficace, voire se trouve elle-même ciblée par des mouvements sunnites salafistes qu’elle a regardés un temps avec une bienveillante neutralité, sinon favorisés en sous-main à l’occasion, dans la mesure où ils combattent les entités politiques chiites de la région.

L’empilement d’armements est une démarche vaine si l’on montre une incapacité à les utiliser efficacement de façon autonome. La crédibilité de l’Arabie saoudite en souffre. La très forte dégradation de la situation régionale, l’accumulation des désaccords avec les États-Unis, la crainte d’une hégémonie iranienne, la peur pour la pérennité de son assise après les secousses sociopolitiques de 2011 ont poussé la monarchie à prendre pour la première fois de son histoire des initiatives en cascade aussi ostentatoires que provocatrices — dont la course aux armements n’est pas la moindre —, jusqu’à faire ouvertement du chantage auprès de l’ONU qui a récemment voulu dénoncer ses crimes de guerre au Yémen6. Toutes initiatives qui, concrètement, ne font que rajouter de la tension aux tensions et de la guerre à la guerre.