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Covid-19. Les choix douloureux des musulmans de Russie

Face à l’épidémie de Covid-19, les responsables religieux musulmans de la fédération de Russie ont appelé au respect des mesures de confinement, notamment pendant le ramadan, même si quelques voix discordantes se sont fait prier. De nombreuses actions solidaires ont également été entreprises pour venir en aide aux soignants et aux plus démunis.

La grande mosquée de Moscou
Gennady Grachev/Wikimedia Commons

À l’image du confinement très strict mis en place le 29 mars dans la région de Moscou et levé totalement le 8 juin, la plupart des régions russes ont rapidement restreint les déplacements de la population, les activités économiques, et l’ouverture de nombreux lieux, y compris ceux de culte. Dans un pays où les musulmans représentent la seconde communauté religieuse après le christianisme orthodoxe (7 à 10 % de la population, soit plus de 10 millions de personnes), la plupart des mosquées n’ont pas dérogé à la règle. Dès le 10 mars, le conseil des oulémas de la Direction spirituelle des musulmans (DUM), une des instances officielles en charge de représenter l’islam en Russie, incitait les croyants à suivre les recommandations sanitaires et à reporter tout déplacement à l’étranger, y compris ceux liés aux pèlerinages. En Tchétchénie, République nord-caucasienne à la population majoritairement musulmane, les premiers cas de contamination se sont justement avérés être ceux de pèlerins revenant de La Mecque.

Le repli sur les réseaux sociaux et les vidéos

Loin d’être homogènes ni parfaitement centralisées, les directions spirituelles des musulmans, également appelées muftiyats sont présentes dans toutes les régions et les Républiques autonomes de la Fédération de Russie où la population musulmane est importante, voire majoritaire, à savoir le long de la Volga, dans les Républiques du Tatarstan et du Bachkortostan, ainsi que dans les Républiques du Caucase du Nord. Plusieurs millions de musulmans originaires d’Asie centrale vivent et travaillent également dans les grandes villes de Russie, où l’obtention d’un permis de travail est facilitée, et les perspectives d’emploi plus nombreuses que dans leur pays d’origine.

Dans le contexte de lutte contre la propagation du Covid-19, les imams de Moscou et de la plupart des régions russes à la population majoritairement musulmane ont rapidement adapté prières, enseignements et rites aux consignes sanitaires, avant de fermer leurs portes à la fin du mois de mars. Certaines mosquées sont toutefois restées ouvertes jusqu’à la mi-avril au Daghestan, comme celles du Bachkortostan rattachées à la Direction centrale spirituelle des musulmans de Russie (SDUM), indépendante de la Direction spirituelle des musulmans de la Fédération de Russie (DUM). Talgat Tadzhuddin, mufti suprême et président de la SDUM, comparait alors nourriture terrestre justifiant l’ouverture des magasins alimentaires, et nourriture spirituelle légitimant l’ouverture des lieux de culte.

Un confinement particulièrement strict a été mis en place début avril en Tchétchénie, où tout déplacement sans masque, y compris à la mosquée, pouvait exposer à une amende, voire aux coups des policiers. Les autorités tchétchènes ont également interdit les zikr collectifs, des cérémonies d’invocation de la divinité très populaires parmi les soufis du Caucase, alors qu’ils ont persisté dans la République d’Ingouchie voisine durant tout le confinement. Le mufti d’Ingouchie conseillait pourtant depuis plusieurs mois à ses coreligionnaires d’éviter les rassemblements, de reporter les mariages et de réaliser l’ablution rituelle des corps des personnes décédées à cause du virus dans les hôpitaux, plutôt qu’à domicile ou dans les mosquées.

Contaminé par le virus, le mufti ingouche décédera le 11 avril. Quelques jours plus tôt, la fatwa émise par le Conseil des oulémas de la DUM permettait exceptionnellement, au vu des risques de contamination, d’enterrer les corps des personnes décédées du Covid-19 sans ablutions et sans linceul, expliquant que la préservation de la santé était parfois préférable à l’accomplissement de certains rites. L’ajustement des pratiques funéraires, notamment l’injonction à les effectuer en comité restreint, n’a toutefois pas toujours été observé dans le Caucase du Nord, où il est de coutume que les funérailles rassemblent plusieurs centaines de personnes.

Pour lutter contre la propagation du virus, les imams russes ont donc sorti micros, caméras et projecteurs afin d’assurer en ligne la continuité du service religieux. Les appels quotidiens à la prière (azan) chantés depuis les moquées exhortaient les croyants à prier chez eux plutôt qu’à venir à la mosquée. Durant le ramadan, les directions spirituelles ont fait preuve d’hyperactivité sur les réseaux sociaux, en répondant quotidiennement aux questions des croyants et en diffusant des prières et des lectures coraniques en direct.

Des chaînes télévisées locales ont adapté leur programmation en invitant chaque soir un imam différent pour accompagner l’iftar (repas de rupture du jeûne) des musulmans confinés. Puisque la remise en main propre de la zakat, le don charitable, n’était plus envisageable, les directions spirituelles ont régulièrement appelé, via Instagram ou Vkontakte (équivalent russe de Facebook), à effectuer les dons en ligne. Et malgré l’espoir d’une réouverture des mosquées le 24 mai pour les célébrations de l’Aïd-el-Fitr, qui consacrent la fin du ramadan, elles ont fini par se résoudre à appeler les musulmans à célébrer l’Aïd chez eux.

Le 24 mai, la chaîne publique fédérale Russie-1 diffusait donc en direct depuis la grande mosquée de Moscou le sermon spécial du mufti Gaynetdin pour la fin du ramadan. Dans les Républiques de Tchétchénie et du Daghestan, les déplacements ont été interdits durant tout le week-end, pour éviter les rassemblements auxquels donne traditionnellement lieu l’Aïd (réunions familiales, prières collectives, visite des cimetières…). Alors même que l’establishment musulman de Russie était frappé par l’épidémie, avec la contamination de trois muftis différents, en plus du décès du mufti d’Ingouchie, la muftiyat tchétchène s’accordait une prière d’Aïd dans la grande mosquée de Grozny à laquelle participaient 400 dignitaires religieux. Un évènement aussi bien loué que critiqué sur les réseaux sociaux, en raison des privilèges dont ont bénéficié les autorités tchétchènes par rapport aux croyants ordinaires.

Un ramadan privé de sa dimension collective

À l’instar des cérémonies de Pâques retransmises à la télévision ou sur Internet en raison de la fermeture des églises orthodoxes, les autorités religieuses de Russie ont appelé les musulmans à rester chez eux durant le ramadan, tout en rappelant que le contexte exceptionnel ne dispensait pas les croyants de leur obligation de jeûner de l’aube au crépuscule, du 24 avril au 23 mai. S’inspirant du modèle choisi par d’autres pays musulmans, le conseil des oulémas de la DUM expliquait dans une fatwa que jeûner n’exposait pas particulièrement à l’infection, mais que les personnes contaminées pouvaient différer leur jeûne sur avis médical.

Le mois sacré du ramadan dépasse toutefois la seule ascèse alimentaire : le croyant doit aussi s’abstenir de mauvaises actions et faire preuve de charité vis-à-vis d’autrui, sous la forme d’une contribution financière, la zakat, et d’actions solidaires concrètes. Le soir venu, les musulmans ont également l’habitude de se retrouver pour l’iftar) avant la prière surérogatoire spécifique au ramadan (tarawih), effectuée collectivement à la mosquée.

Dans les villes et villages russes, il n’y a pourtant eu cette année ni grand iftar, ni tarawih, en dehors du cadre familial et domestique. La quasi-totalité des mosquées étant fermées au public, seuls les imams et le personnel accrédité étaient autorisés à y effectuer le tarawih. Selon Ravil Gaynetdin, grand mufti de Russie et chef du Conseil des oulémas, ce ramadan inhabituel devait stimuler « la prière et la réflexion [qui] aideront à surmonter la peur de l’impuissance face à des temps critiques ». La plupart des institutions islamiques ont caractérisé les conditions inédites de ce ramadan comme une mise à l’épreuve d’Allah et ont invité les musulmans au recentrage spirituel, en redoublant de prières pour éloigner la maladie et prendre soin des proches — une interprétation également retenue par des imams de tendance salafiste, comme celui de la grande mosquée Tangim à Makhatchkala, capitale du Daghestan.

Dans la République du Daghestan, un des territoires de la Fédération de Russie comptant le plus de cas de contaminations après la région de Moscou, les autorités locales et la Direction spirituelle daghestanaise se sont réciproquement accusées d’être responsables de la propagation du virus. Le gouvernement local a pointé du doigt le retard pris par la muftiyat à fermer les mosquées : le 23 avril, 500 personnes participaient encore à la prière du vendredi dans une mosquée de Kizliar. A contrario, les mosquées salafistes du Daghestan, indépendantes, avaient fermé dès la fin mars.

La muftiyat a répliqué en soulignant que le manque d’empressement des Daghestanais à respecter le confinement tiendrait avant tout de l’insuffisante sensibilisation de la population à l’épidémie et du laxisme concernant la restriction des déplacements. Sur les réseaux sociaux, la femme du mufti daghestanais a également dénoncé les carences du système de santé, après que toute sa famille a été contaminée par le virus fin avril et traitée dans les hôpitaux de Makhatchkala.

Le boum de l’action caritative communautaire

Particulièrement encouragées pendant le ramadan, les bonnes actions ont donc pris le pas sur les rassemblements nocturnes. À Kazan, capitale du Tatarstan, les musulmans se retrouvent d’ordinaire chaque soir pour partager le repas de rupture du jeûne sous les tentes déployées devant les nombreuses mosquées de la ville. Un grand iftar se tient également dans le stade de football de la ville et accueille quotidiennement plusieurs centaines de personnes. Mais cette année, à défaut de célébrations collectives, les financements traditionnellement mobilisés pour ces iftar ont été remis aux imams de la région ainsi qu’à la fondation Zakat, rattachée à la direction spirituelle du Tatarstan, afin que l’action en faveur des plus vulnérables persiste sous un autre format. En trente jours, les volontaires de la fondation Zakat ont préparé et livré 30 000 repas aux familles nombreuses et personnes isolées.

Les organisations religieuses ont parfois avancé leurs actions caritatives avant même que ne débute le ramadan et les ont souvent prolongées après l’Aïd, le 23 mai. Partout en Russie, de nombreuses associations islamiques indépendantes ou rattachées aux muftiyats ont appelé au volontariat et apporté une aide alimentaire, médicale et matérielle aux invalides et aux personnes âgées souffrant de la solitude induite par le confinement et de l’indigence des pensions d’invalidité ou de vieillesse. Elles ont également soutenu le personnel hospitalier via le prêt d’espaces, le don de matériel sanitaire ou la distribution de repas. Si les institutions religieuses n’ont pas le monopole de l’action caritative en Fédération de Russie, elles ont en tout cas suppléé l’aide sociale fédérale et les autres initiatives civiles lancées en réponse à la paralysie des activités et aux fragilités socio-économiques de certains groupes de population.

Le sort des travailleurs d’Asie centrale résidant en Russie était particulièrement préoccupant, puisqu’à la privation de revenus induite par l’arrêt du travail s’est ajoutée l’impossibilité de rentrer dans leur patrie, du fait de la fermeture des frontières. Associations de la diaspora et organisations religieuses ont lancé des campagnes de soutien alimentaire et financier aux migrants, notamment les travailleurs et étudiants centre-asiatiques.

Dans les Républiques nord-caucasiennes, des campagnes de soutien aux personnes privées de revenus ont également été organisées par les associations religieuses, les directions spirituelles régionales et les autorités politiques. En Tchétchénie, c’est la fondation publique Akhmad Hadji Kadyrov, du nom du père de l’actuel président tchétchène Ramzan Kadyrov qui a tenté de pourvoir aux besoins matériels de la population. Particulièrement mise en avant sur les réseaux sociaux et les médias locaux progouvernementaux, l’aide financière de la fondation se serait élevée au 9 mai à plus de 400 millions de roubles (environ 5,1 millions d’euros), l’aide alimentaire représentant pour sa part 500 millions de produits de première nécessité distribués aux foyers les plus vulnérables.

Mais tandis que la population tchétchène, cloîtrée depuis début avril, vivait de l’aide apportée par la fondation de Kadyrov, le président tenait ses réunions en plein air avec l’état-major dédié à la lutte contre le coronavirus et se rendait dans des lieux saints en compagnie de dignitaires religieux tchétchènes1. Le 3 mai, les Tchétchènes pouvaient même le voir à la télévision célébrer l’iftar en compagnie de directeurs d’hôpitaux de Grozny, sans que personne ne porte de masque de protection ni n’observe de distance avec ses voisins.

C’était avant que Kadyrov ne soit lui-même infecté par le coronavirus et hospitalisé à Moscou le 20 mai…

1Elena Milashina, journaliste de Novaïa Gazeta, a écrit plusieurs articles décrivant la gestion très particulière de l’épidémie menée en Tchétchénie. Kadyrov a répliqué au premier article en menaçant la journaliste de représailles mortelles dans une vidéo publiée sur son compte Instagram le 13 avril.

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