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Des élections pour rien en Israël ?

Un seul horizon, la poursuite de l’occupation

Les Israéliens désigneront leurs députés ce mardi 17 mars, à la suite de la dissolution du Parlement par Benyamin Nétanyahou. Celui-ci, qui pensait remporter facilement le scrutin, se retrouve en position difficile selon les sondages. Mais, quel que soit le futur premier ministre, la politique de colonisation et d’occupation des territoires palestiniens demeurera inchangée.

Les chancelleries occidentales s’émeuvent : être enfin débarrassés de Benyamin Nétanyahou, voilà un miracle qu’aucune d’entre elles n’aurait osé espérer il y a peu. Or cette possibilité se profile à l’occasion des élections législatives israéliennes anticipées de ce mardi 17 mars. Vendredi 13, les ultimes sondages donnaient tous le Likoud, son parti, battu par Le Camp sioniste, la formation du travailliste Yitzhak Herzog et de Tzipi Livni, la dirigeante de l’ex-Kadima, le parti fondé par feu Ariel Sharon. Le Likoud, principale formation de la droite nationaliste, obtiendrait entre 20 et 22 sièges (sur 120), le Camp sioniste 24 ou 251. L’espoir renait, selon l’expression consacrée, du côté de Washington et des capitales européennes, tant Nétanyahou a désespéré ses interlocuteurs par sa capacité exceptionnelle à enrayer toute velléité de négociation sur une résolution du conflit israélo-palestinien.

Cependant, Nétanyahou pourrait l’emporter sur le fil. Et même s’il arrivait en seconde position, ses chances de former le prochain gouvernement ne seraient pas définitivement enterrées. Selon la loi, le président propose à celui qu’il juge le « mieux placé » de former une coalition gouvernementale. Ce devrait donc être Herzog, si sa formation l’emporte. Mais dans l’état d’émiettement du corps électoral israélien, les sondages maintiennent une légère avance aux partis de droite et d’extrême droite par rapport au centre gauche et à la gauche sioniste (44-45 élus contre 42-43). Comme souvent, bien que « droitisés », les partis dits centristes et les religieux orthodoxes non d’extrême droite — en gros, quelque 20 députés — monnaieront leur soutien au plus offrant. Enfin, les sondages créditent de 13 sièges la Liste unifiée, dite « liste arabe » en Israël parce qu’elle regroupe des formations arabes et l’ex-parti communiste (Hadash), qui constituerait dès lors la troisième ou quatrième force au Parlement. En s’abstenant, cette liste permettrait au Camp sioniste de constituer un gouvernement sans majorité absolue. Mais, pour éviter cette option qui consisterait à dépendre du soutien du « vote arabe », Nétanyahou pourrait rallier à lui les indécis et se retrouver mieux à même de constituer de nouveau une majorité.

Agressivité nationaliste et racisme

Au-delà des manœuvres politiciennes attendues, le fait majeur de ces élections législatives aura été d’avoir presque totalement occulté les enjeux essentiels auxquels est confrontée la société aujourd’hui — hormis les problèmes sociaux. La campagne a montré à la fois la lassitude croissante d’une population indifférente au sort des Palestiniens et de plus en plus convaincue qu’aucune perspective d’évolution du conflit avec eux n’est réaliste, et une montée en puissance de l’agressivité des partis nationalistes, accompagnée d’une libération sans précédent de la parole raciste dans le pays.

L’« ultradroitier » laïque Avigdor Lieberman, ministre des affaires étrangères du gouvernement Nétanyahou a appelé à « décapiter » les citoyens palestiniens « déloyaux » envers l’État d’Israël2 et à chasser du territoire ceux qui commémoreraient la Nakba, l’expulsion de la population palestinienne en 1947-19503. Dans une publicité électorale, un candidat de son parti, Sharon Gal, s’est montré déguisé en jardinier arrachant les mauvaises herbes. Ces herbes sont nommées « Tibi l’importun », ou « Zahalka le toxique ». Ahmed Tibi et Jamal Zahalka, ces mauvaises herbes à arracher, sont deux Palestiniens citoyens d’Israël et députés. Ses concurrents du parti Ensemble-Le peuple avec nous se sont eux aussi spécialisés dans les propos les plus racistes envers les Arabes. Le parti au pouvoir, lui, n’a pas hésité à qualifier la gauche de suppôt du terrorisme. Dans une publicité électorale télévisée, le Likoud montrait un homme vêtu du bandana et portant le drapeau noir de l’organisation de l’État islamique (OEI) demandant à quelqu’un, avec un fort accent arabe, quelle est la direction de Jérusalem. Réponse : « Prenez à gauche ». La gauche livrera Israël à l’État islamique, votez Nétanyahou !

Dans une interview au Jerusalem Post, le 12 mars, le premier ministre explique que son adversaire, le parti travailliste, principale composante du Camp sioniste, « est désormais contrôlé par sa partie antisioniste extrémiste ». De leur côté, les dirigeants du Camp sioniste accusent Nétanyahou d’avoir porté préjudice au sionisme, en particulier en isolant Israël sur la scène internationale. Pour mieux démontrer leur adhésion au sionisme, ils ont participé à la tentative d’empêcher Haneen Zoabi, dirigeante du parti arabe Balad, de se porter candidate (la Cour suprême a rejeté leur recours). La fidélité aux idéaux sionistes est devenue l’un des sujets clés de cette campagne, sans que le sens du terme soit explicité. Pour faire court : est meilleur « sioniste » celui le mieux à même de défendre le pays ; sionisme égal sécurité : main de fer pour les uns, « séparation d’avec les Arabes » pour d’autres. Ainsi, 200 généraux à la retraite ont signé une pétition contre Nétanyahou, qu’ils appellent à chasser du pouvoir afin de « rétablir la sécurité » dans le pays.

Aucun bilan sur l’offensive contre Gaza

Au-delà, rien. La montée en puissance de la liste Camp sioniste marque surtout la désaffection à l’égard d’un gouvernement qui s’est plus préoccupé de battre la campagne pour que l’Occident engage le fer avec Téhéran que de régler les problèmes d’une classe moyenne locale qui se paupérise et dont plusieurs formations (Yesh Atid, Il y a un avenir et Kulanu, Nous tous) cherchent à se faire les porte-paroles, loin de toute autre préoccupation. Aucune des questions pendantes dans la relation avec les Palestiniens n’a fait l’objet de véritables débats durant cette campagne. Comment s’en étonner ? Hier encore, tout comme Avigdor Lieberman, Naftali Bennett, le leader de La Maison juive, Eli Yishaï, un religieux séfarade ultra-raciste (qui s’est allié à l’ex-kahaniste4 Baruch Marzel pour former la liste Ensemble), Moché Kahlon (un transfuge du Likoud qui a créé le parti Nous tous), Herzog et Livni, les dirigeants du Camp sioniste, étaient eux aussi ministres des gouvernements de Nétanyahou, y compris, dans le cas de Livni, durant la campagne militaire de l’été 2014 qui a fait plus de 2 000 morts et 10 000 blessés à Gaza, dans leur très grande majorité des civils, et détruit les foyers de quelque 150 000 Palestiniens.

Mais aucun bilan n’a été mené par ces partis sur ce qui s’est passé à Gaza il y a vingt mois, ne serait-ce que du point de vue de la réalisation de l’objectif affiché. Cette guerre, destinée à empêcher la formation d’un gouvernement palestinien d’union nationale et accessoirement à écraser le Hamas, s’est terminée, après des destructions massives, par la négociation de fait d’un accord avec le Hamas…Comme l’a déclaré récemment Efraïm Halévy, un ancien chef des services secrets israélien, la seule politique menée par ces différents gouvernements a consisté à mener des offensives politiquement destinées à «  maintenir les choses en l’état, pour un an ou deux ». Ce, jusqu’à l’inéluctable prochaine offensive militaire qui n’aura d’autre objet que de repousser une fois encore les échéances. « Ce n’est pas une politique »5 , conclut-il. Disons qu’Israël n’en connait pas d’autre.

Force est de constater que le Camp sioniste n’a pas plus développé de ligne alternative quant à l’avenir de la relation israélo-palestinienne, hormis l’éternelle « relance du processus de paix ». Comme l’écrit l’historien israélien Yonatan Mendel, directeur du Centre pour les relations judéo-arabes à l’Institut de recherches Van Leer à Jérusalem, la principale différence entre le couple Herzog-Livni et Nétanyahou est que les premiers « sont amoureux des négociations [de paix]. Ils sont impatients de renverser Nétanyahou pour enfin relancer le « processus de paix ». Ah ! Le processus… Pas une vraie paix, pas le retour du moindre réfugié, pas de négociation sur « Jérusalem, capitale unifiée et indivisible du peuple juif depuis 3007 ans », ainsi que l’a déclaré Tzipi Livni (depuis sa déclaration cela ferait 3014 ans), aucun compromis sur le contrôle total de la vallée du Jourdain, mais au moins, le processus...Livni et Herzog se voient déjà voler vers Washington pour serrer la main du président américain6. »

Toujours moins de droits pour les Palestiniens

Ironique, la charge est juste. Ce qui inquiète réellement les dirigeants de l’opposition, c’est d’abord la dégradation de la relation avec les États-Unis et l’isolement croissant d’Israël sur la scène internationale. Pour y remédier, il faut relancer le « processus de paix », et les chancelleries seront enfin satisfaites. Ce « processus », à des degrés divers d’intensité, s’est poursuivi depuis l’échec de Camp David7 il y a 15 ans, sans le moindre progrès. Et durant tout ce temps, la situation des Palestiniens s’est nettement dégradée. Non seulement leur intifada s’est soldée par un échec, mais elle a été suivie par trois offensives militaires chaque fois plus épouvantables sur Gaza et par l’installation de quelque 200 000 colons supplémentaires à Jérusalem et en Cisjordanie, où les Palestiniens se voient chaque jour nier un peu plus leurs droits les plus fondamentaux.

Pour mieux se protéger des « intrusions » en Cisjordanie — et plus prosaïquement sécuriser un nouvel aéroport dans ce territoire palestinien occupé —, l’état-major israélien a récemment présenté un plan de construction d’une nouvelle « barrière de sécurité » le long du Jourdain. Entre le mur déjà existant à l’ouest et celui envisagé sur le Jourdain, s’il est érigé, les Palestiniens de ce minuscule territoire pourraient ainsi rejoindre leurs frères de Gaza et éduquer eux aussi leurs enfants à un avenir d’enfermement complet. Qu’un « processus de paix » auquel quasiment plus aucun Palestinien ni Israélien ne croit se remette en place ou pas, en toutes circonstances, la machine à occuper les territoires palestiniens continue de fonctionner. De cela, les dirigeants du Camp sioniste n’ont pas dit un mot de toute la campagne électorale. Seule la Liste unie a fait de « la fin de l’occupation » des territoires palestiniens, sans préconditions, le slogan central de son programme.

1Les divers sondages donnaient 24-25 sièges à la liste Camp sioniste (réunissant travaillistes et anciens sharonistes de Kadima), 21-22 au Likoud, 13 à la Liste unie (front réunissant l’ex-parti communiste et les partis arabes), 12-13 à La Maison juive (extrême droite nationaliste religieuse) et à Yesh Atid ("Il y a un avenir", parti laïque de défense des classes moyennes), 8 à Kulanu ("Nous Tous", centre droit, défense des classes moyennes), 7 au Shas (ultra-orthodoxes séfarades), 6 à Notre maison Israël (extrême droite laïque et russophone) et à La Torah unie (ultra-orthodoxes ashkénazes), 5 au Meretz (gauche sioniste), 4 à Ensemble-Le peuple avec nous (religieux ultranationalistes).

2La peine de mort est interdite en Israël, hormis pour le crime de génocide.

3Signifiant « catastrophe » en arabe, ce mot renvoie dans l’historiographie palestinienne à la destruction de centaines de villages et l’expulsion de plus de 700 000 réfugiés qui n’ont jamais pu revenir sur leurs terres. Sa commémoration, le 15 mai, donne lieu à des manifestations dans les camps de réfugiés et dans les territoires palestiniens, violemment réprimées par les forces israéliennes.

4Kahaniste : adhérent de l’idéologie du rabbin Méïr Kahana, qui avait fondé la Ligue de défense juive aux États-Unis et dont le parti, le Kach, fut déclaré illégal en Israël pour racisme en 1994.

5« There is no policy. We are on the edge of a volcano », interview à la revue Fathom, hiver 2015. Halévy a été directeur du Mossad de 1998 à 2002. Fathom est une revue juive américaine créée en 2013.

6Yonatan Mendel, « Diary », The London Review of Books, 11 mars 2015.

7En juillet 2000, un sommet entre Yasser Arafat et le premier ministre israélien Ehoud Barak est organisé à Camp David, aux États-Unis, par le président américain Bill Clinton. Il doit aboutir à un compromis « définitif » sur le conflit israélo-palestinien. Les négociations portent sur 4 thèmes : les frontières, l’avenir de Jérusalem, la sécurité et le retour des réfugiés palestiniens. Après deux semaines de négociations, il aboutit à un échec. En septembre éclate la seconde intifada palestinienne.