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Des prisons à l’organisation de l’État islamique

Deux pays différents, une guerre commune · En France comme en Tunisie, les établissements pénitentiaires font partie des lieux où sont recrutés voire formés de futurs terroristes. Les pouvoirs publics dépassés par des politiques inadaptées et la surpopulation carcérale tentent d’adapter leurs outils législatifs et leurs méthodes.

Bâtiment abandonné. ©Joel Carter

Lorsqu’il lance en janvier 2018 le terme « d’incubateur » pour évoquer le rôle des prisons dans le basculement vers le terrorisme djihadiste, François Molins entend frapper les esprits. En première ligne pour gérer ces dossiers brûlants, le Procureur de la République de Paris doit composer avec un paysage carcéral très spécifique et constate chaque jour les limites du système français en la matière. Selon les chiffres les plus récents, on dénombrerait plus de 500 détenus « islamistes » et 1200 détenus dits de droit commun auraient été signalés par les autorités comme étant « radicalisés ». L’avocate générale Naïma Rudloff estimait à ce propos que « le temps de détention est souvent le temps et le moyen de parfaire leur savoir et leurs connaissances théoriques sur le plan idéologique, religieux et géopolitique »1. Pour celle qui a mené les réquisitions lors du procès d’Abdelkader Merah en octobre 2017, il ne s’agit pas simplement de contagion, mais bel et bien de formation au sein même des établissements français. En octobre 2016, le Centre international d’étude de la radicalisation et de la violence politique (ICSR) basé au King’s College de Londres assurait au travers d’une étude que « 57 % des djihadistes européens s’étant engagés au combat dans les rangs de groupes terroristes sont passés par la case prison avant leur radicalisation. »

Surpopulation carcérale et recrutement intensif

Les systèmes judiciaires français et tunisiens convertissent presque systématiquement les petits délits en peines de réclusion. Petits trafiquants de stupéfiants, voleurs à la tire et délinquants de droit commun se retrouvent en contact direct avec des terroristes. Cet aspect autoritaire du droit de ces deux pays implique une surpopulation carcérale et, par conséquent, une plus grande quantité de « candidats » potentiels pour les recruteurs. A l’heure où des campagnes sont menées dans les deux pays pour modifier le régime des petites peines, la perspective de désengorger les prisons pourrait apparaître comme l’une des premières étapes vers une solution globale visant à éradiquer le problème.

Derrière les barreaux, la donne a changé en l’espace d’une quinzaine d’années. Si, juste après les attentats du 11 septembre 2001, l’apparition de programmes spéciaux de surveillance a influé sur leur comportement des recruteurs et autres éléments au discours prosélyte, ces derniers se font désormais plus discrets et se méfient. Pour Farhad Khosrokhavar, sociologue et directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et directeur de l’Observatoire de la radicalisation à la Maison des sciences de l’homme à Paris, ils agissent à couvert, ne se liant qu’à une ou deux personnes et tentent le plus possible de ne pas éveiller les soupçons. Le mot « soupçons » revient d’ailleurs fréquemment lorsqu’il s’agit d’évoquer la perception des surveillants par les détenus. Auteur des deux études « Prisons de France. Violence, radicalisations, déshumanisation : surveillants et détenus parlent » et « Radicalisation », il assure que pratiquement tous les musulmans qu’il a rencontrés et qui n’ont rien à voir avec ce phénomène pensent que « les surveillants prennent des notes sur eux, les transmettent aux renseignements généraux ». Pire, les centres de détention seraient, selon lui, synonymes d’humiliations, de frustrations et de discriminations de toutes sortes ; un climat électrique favorisant encore davantage l’impact du discours djihadiste.

Elle aussi confrontée à cette problématique, la Tunisie doit composer avec l’un des plus importants contingents de combattants engagés dans les rangs de l’Organisation de l’État islamique (OEI). Pour le gouvernement, le problème paraît insoluble. Bien qu’il assure qu’aucun ressortissant ne se verra interdire l’accès au territoire national, Béji Caïd Essebsi soutient également que « la Tunisie n’a pas assez de prisons pour enfermer tous les djihadistes qui rentrent des zones de conflit ». Durement frappé par le terrorisme, le pays cherche des solutions pour gérer l’afflux probable d’anciens combattants poussés sur le chemin du retour par les débâcles militaires de l’OEI. Dès lors, que faire ? Le gouvernement de Youssef Chahed pourrait-il faire ressurgir le spectre d’une loi sur le repentir ayant pour but de limiter le nombre de détentions ? Sujet éminemment sensible dans le pays, cet hypothétique projet est rejeté par une bonne partie de la population qui y voit une tentative des islamistes pour reprendre la main sur la destinée de la Tunisie.

Une poudrière dans les cellules

Au confluent de deux époques, la Tunisie doit se construire au cœur d’une région tumultueuse et d’une situation géopolitique à part. Prise en étau entre l’Europe, au Nord, et le chaos libyen, à l’Est, sa société évolue au fil des événements et des mouvements internationaux. Mais un élément demeure inchangé depuis plusieurs années : l’omniprésence de l’extrémisme au sein des prisons du pays. « J’ai vu des choses hallucinantes durant mon incarcération », assure Hicham F2. Emprisonné pour vol, le jeune homme de 28 ans a partagé le sort des détenus de la Rabta, à Tunis. Depuis la nomination de Leila Jdidi à sa tête après un passage remarqué au poste de conseillère générale des prisons et de la rééducation de première classe, l’établissement est au centre de toutes les préoccupations, mais pour lui, la présence de la psychologue n’y changera sans doute rien. « Les recruteurs sont partout, dans les couloirs, les coursives, les cellules, partout. J’ai été approché une dizaine de fois. On m’a fait comprendre que si je voulais m’en sortir plus sereinement, je devrais suivre la voie qu’on voulait m’enseigner », indique-t-il. Aujourd’hui, la Rabta fait figure d’établissement modèle, de fer de lance d’une expérimentation nationale placée sous le signe de « la réformation des esprits ». Cette réformation s’appliquerait selon le gouvernement à déconstruire le système de pensée djihadiste pour réintégrer progressivement les suspects dans la société. Les cas de sévices graves étaient monnaie courante selon l’ancien détenu, ce que rapportent également des ONG telles que Amnesty International. « J’ai assisté à des scènes d’une violence insoutenable. Les privations et les humiliations faisaient partie de notre lot quotidien. Dans une telle atmosphère, le moindre discours un tant soit peu réconfortant ou galvanisant peut avoir de l’effet sur les plus faibles », se souvient-il.

D’une rive à l’autre de la Méditerranée, les témoignages concordent. Jordan P. a 29 ans et près d’une dizaine de condamnations à son actif. Se qualifiant de « petit con », il a enchaîné les courts séjours derrière les barreaux depuis sa majorité, pour trafic de drogue. Avec ses 4 320 détenus, Fleury-Mérogis est un cas d’école. Plus grande prison d’Europe, elle a accueilli Jordan P. à deux reprises. Un surveillant pour cent détenus, dans un établissement rempli à 178 %... Dans un tel contexte, les tensions s’exacerbent et l’influence des discours les plus dangereux se fait plus pesante. Lorsqu’il s’agit d’islamisme, le ton se fait plus grave. Pour lui, les surveillants sont totalement impuissants. « Les matons ne sont pas armés contre ça. Tout se passe discrètement, à l’abri des regards. Les idées circulent, via des petits groupes de quatre ou cinq mecs. Et on ne va quand-même pas mettre des taulards en isolement parce qu’ils sont en train de discuter calmement », s’insurge-t-il. Amédy Coulibaly, auteur de la tuerie du supermarché Hypercacher en novembre 2015 et de l’assassinat d’une agent de police était aussi passé par cette prison, notamment pour des braquages. C’est là qu’il avait « appris sur la religion musulmane » mais s’était dit choqué d’avoir été mélangé avec « des terroristes » alors il s’était donné pour mission de prévenir sur les dangers de la prison, « l’école du crime »… Au-delà des convertis à l’islam, des sociologues tels que Marwan Mohammed, Laurent Mucchielli et Didier Fassin ont publié des recherches faisant le lien entre l’origine sociale et ethnique et les condamnations : les musulmans seraient surreprésentés dans les prisons non pas parce qu’ils sont davantage délinquants, mais parce qu’ils sont davantage poursuivis et condamnés.

Des réformes pour préparer l’avenir

Ainsi, les gouvernements de Tunis et de Paris tentent de prendre la mesure de la situation. En France, un ensemble d’outils a été mis en place pour juguler le phénomène. En visite à Fleury-Mérogis en janvier, la ministre de la justice Nicole Belloubet a visité une unité novatrice : le quartier d’évaluation de la radicalisation (QER). Lieu de transit et d’analyse des profils, ce quartier d’évaluation doit accueillir les 505 hommes et femmes incarcérés pour des faits de terrorisme. La plupart sont revenus de Syrie, d’Irak ou de Tchétchénie, qui reste une plaque tournante du terrorisme international. Pris en charge durant quatre mois, les individus sont suivis par des gardiens spécialement formés pour gérer ce genre de profils. Après cette période, ils sont aiguillés vers des services adaptés et prévus par l’administration pénitentiaire. La ministre a également précisé que son équipe faisait « un effort considérable sur le renseignement pénitentiaire avec des créations d’emplois »3. Pour contrer le poids des recruteurs, le gouvernement table en outre sur la montée en puissance des aumôneries musulmanes et pense instaurer une mesure devant garantir une « assistance spirituelle ». Mais déjà, les réformes promises par le gouvernement d’Édouard Philippe, qui ne s’attaquent pas au problème de la surpopulation, sont mises à mal par un mouvement du personnel pénitentiaire. La route semble encore longue pour parvenir à une solution efficace.

En Tunisie, le gouvernement tente une autre approche. Pour l’équipe de Youssef Chahed, il s’agit avant tout d’absorber l’afflux supplémentaire de détenus et, par la suite, de se pencher sur l’aspect psychologique du problème. Le ministre de la justice Ghazi Jeribi annonçait début février que l’État lancerait prochainement un vaste programme de construction de prison afin de réduire drastiquement la surpopulation des établissements actuels. Dans un pays où nombre de prisons ont été brûlées lors de la révolution de 2011, les travaux revêtent une importance capitale. Pour le ministre, l’objectif est clair : « nous souhaitons donner de plus grands espaces aux prisonniers conformément aux standards internationaux soit 4m 2 par prisonnier » a-t-il déclaré. Il est ainsi prévu que 7 265 places soient créées d’ici 2020. Son prédécesseur prévoyait de « tenter de faire entrer dans les prisons des compétences cultivées, pas seulement dans les questions religieuses. Nous allons tenter de parler aux prisonniers et de réformer cette pensée qu’ils ont ». Dans les deux pays, les initiatives et projets sont suivis de près, notamment par les ONG de défense des droits humains.

2Les noms des interviewés ne sont pas communiqués pour préserver leur anonymat.

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