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Histoire

Edmond Bloch, les croisades d’un juif ami des antisémites

Bien avant Éric Zemmour, Edmond Bloch distillait des discours d’extrême droite dans les années 1930. Proche de Xavier Vallat, de Charles Maurras et de François de La Rocque, le fondateur de l’Union patriotique des Français israélites incarnait un nationalisme outrancier qui composa avec les pires des antisémites.

Paris, septembre 1934. Défilé des Croix-de-Feu. Au premier plan, le colonel François de La Rocque, leur dirigeant
AFP

Un Français juif incarnant la droite ultranationaliste ? Éric Zemmour n’est pas le premier. Parmi les précurseurs, on compte dans les années 1930 l’avocat Edmond Bloch. Il avait mis sur pied l’Union patriotique des Français israélites (UPFI), destinée à combattre la gauche, les communistes, les socialistes et leur chef Léon Blum. Son principal adversaire, Bernard Lecache, fondateur de la Ligue contre l’antisémitisme (LICA), le décrivait ainsi :

Embourbé dans ses curieuses passions nationalistes, fondateur d’une organisation fantôme d’israélites patriotes, il court systématiquement se jeter dans les bras des professionnels du racisme. Il s’est baptisé Gaulois une fois pour toutes. Il en porte la moustache. S’il en avait la possibilité, il démontrerait que les Bloch sont les descendants directs des plus fameux druides gaëliques.

Charles Maurras, le théoricien antisémite du nationalisme intégral, le considérait comme « un juif bien né » et, en première page de L’Action française, lui a proposé de venir, avec les autres juifs nationalistes, s’intégrer aux mouvements nationaux antisémites. De fait Bloch participera à des rassemblements aux côtés des chantres de l’ultra-droite, parfois même pro-hitlériens. Tribune juive, important hebdomadaire juif, relève ce tournant maurrassien de Bloch : « Il est entièrement étranger au judaïsme. Il ne connait ni nos traditions ni notre histoire. Il n’observe pas nos traditions ancestrales. Il se prend pour un juif, parce que les autres le disent juif ».

Selon l’historien Pierre Birnbaum, « Bloch illustre le dévoiement du franco-judaïsme s’identifiant non à la nation républicaine, mais au pire nationalisme agressif et réactionnaire d’extrême droite. » Il n’était pas le seul juif — loin de là ! — à se fourvoyer au sein de l’Action française, au nom d’un combat contre « les doctrines de décomposition sociale de la gauche » selon l’expression du jeune écrivain royaliste Pierre Boutang. Des dizaines de personnalités juives ont participé à la souscription lancée par l’Action française pour le financement de l’épée d’académicien de Maurras, élu à l’Académie française en 1939.

Les Croix-de-Feu à la synagogue

En mars 1934, les responsables de la communauté juive font le point. Les émeutes du 6 février qui ont fait 16 tués et des centaines de blessés n’ont pas tourné au pogrom. Pourtant, cette agitation a pour origine un juif, Alexandre Stavisky, un escroc qui a empoché des millions de francs de faux bons d’emprunt, mêlant des parlementaires au scandale. Il s’était « suicidé de deux balles dans la tête » au moment de son arrestation le 8 janvier. Les très antijuifs Léon Daudet et Charles Maurras, chefs de l’Action française, lançaient des appels au renversement de la République, appelée « la Gueuse ». Certes, si parmi les slogans scandés ce jour-là on a entendu des « Mort aux juifs », les émeutiers exprimaient surtout la xénophobie et la haine du régime.

En réalité, l’insurrection a échoué car, sur ordre du colonel François de La Rocque, leur chef, les Croix-de-Feu ont fait marche arrière et renoncé à prendre d’assaut le Parlement. Les dirigeants du Consistoire israélite accordent un bon point à cette ligue nationaliste d’anciens combattants, qu’ils connaissent bien. Déjà, l’année précédente, le 2 juillet 1933, une cérémonie à la mémoire des soldats français tombés durant la guerre, présidée par le grand rabbin Jacob Kaplan — lui-même ancien combattant décoré de la croix de guerre — s’était déroulée dans la grande synagogue de la rue de la Victoire à Paris, en présence de 500 Croix-de-Feu.

Le rejet des immigrés juifs allemands

L’assemblée générale consistoriale envisage d’encourager la création d’une organisation patriotique juive de droite. L’initiative, présentée par Edmond Bloch, est favorablement accueillie. Ses états de service correspondent à l’idée que les membres du Consistoire se font du patriote juif. Issu d’une famille juive alsacienne, licencié en droit et en sciences, mobilisé en 1914, trois fois blessé, prisonnier des Allemands, revenu en France en 1916, il a été décoré de la croix de guerre avec palmes et de la médaille militaire.

Déclaré invalide à 40 %, il milite dans les associations d’anciens combattants et dirige l’Association générale des mutilés de la Grande Guerre. En 1924, déjà, pour former le Front républicain, il s’était associé au député Jean Goy, vétéran décoré, dirigeant de l’Union nationale des combattants. Sous le slogan « Ni bolchevisme ni fascisme », ils proclamaient leur hostilité aux partis politiques. Le 6 février 1934, tous deux sont dans la rue, du côté des émeutiers. Goy est même légèrement blessé.

En juin, Me Bloch fonde officiellement l’Union patriotique des Français israélites (UPFI). Léon Koscziusko, Croix-de-Feu bon teint, est nommé vice-président. Les juifs immigrés, anciens combattants, même décorés, n’y sont pas admis. Selon Bloch, qui refuse de participer au Comité central d’aide aux émigrants juifs, ils pourraient être « infestés » par le bolchevisme. Depuis la mise en place du régime nazi en Allemagne, 25 000 juifs ont fui le Reich pour se réfugier en France. Leur nombre va s’accroitre au fil des ans.

En dépit de ce règlement raciste, des personnalités juives de premier plan adhèrent à l’UPFI : avocats, banquiers mais aussi militaires comme le général de brigade Alphonse Weiller et plusieurs colonels. Certains sont également membres des Croix-de-Feu, notamment l’écrivain Émile Salomon Wilhelm Herzog — de son nom de plume André Maurois —, le dramaturge Henry Bernstein et le grand rabbin de Constantine, Maurice Eisenbeth, adhérent de la première heure, comme quelques autres rabbins. Et le grand rabbin Jacob Kaplan ? Eh bien, il déclare, en mars 1934, au cours d’une réunion avec des Croix-de-Feu : « Sans avoir l’honneur d’être inscrit à votre association, je ne puis m’empêcher de me considérer comme l’un des vôtres ». En juin 1934, il préside une nouvelle cérémonie dans la synagogue de la Victoire avec la Ligue de de La Rocque.

Robert de Rothschild, le président du Consistoire, n’est pas mécontent. Le nouveau mouvement de Bloch est censé montrer à l’opinion publique et à la droite nationaliste que tous les juifs ne sont pas de gauche et… bolcheviques. Il fera contrepoids à la LICA, l’organisation créée par Bernard Lecache, fils d’immigrés juifs venus d’Ukraine et homme de gauche. Rothschild avait condamné la participation de la LICA à la grève générale du 12 février 1934, décrétée par les syndicats et les partis antifascistes et massivement suivie par 4 millions de grévistes. La LICA avait défilé en tête de l’immense manifestation qui s’était déroulée à Paris.

Le 2 novembre 1934, Jean Goy, toujours très proche de Bloch, tombe le masque et se rend à Berlin rencontrer Hitler, officiellement en sa qualité de vice-président de l’Union nationale des combattants. Le chef nazi lui jure qu’« aucun Allemand ne désire la guerre ». L’entretien est publié deux semaines plus tard et suscite des critiques acerbes de la part d’une partie de la presse. En novembre de l’année suivante, Goy occupe les fonctions de secrétaire général du Comité France-Allemagne. Il aura plus tard son rond de serviette à la table d’Otto Abetz, l’ambassadeur du Reich à Paris, nommé en 1940.

Ceux qui assimilent Blum et le marxisme au judaïsme

Bloch, lui, affine son idéologie nationaliste. Dans la Tribune juive de Strasbourg, le 5 octobre 1934, il accuse des étrangers de vouloir se mêler de la politique française. « Il faut donc résolument demander, à tous les étrangers, quels qu’ils soient, plus de discrétion et au besoin de la leur imposer ». Et d’ajouter :

Les tenants du nationalisme juif devront s’éloigner des activités des groupements internationalistes, même si certains de leur porte-parole sont de confession israélite. Il ne faut pas que l’on puisse confondre la parole d’un leader d’extrême gauche avec la voix d’Israël, selon l’expression regrettable d’un certain député français1.

L’hebdomadaire juif de l’est de la France lui répond vertement une semaine plus tard :

Le leader d’extrême gauche que vise M. Edmond Bloch est le chef du parti socialiste, Léon Blum. Ce ne sont que les antisémites qui identifient Léon Blum et le marxisme avec le judaïsme. Ainsi, ce n’est qu’un antisémite qui a pu dire à la Chambre des députés que la voix de Léon Blum est la voix d’Israël. C’est le propre de l’antisémitisme d’élever contre nous des accusations infondées. M. Edmond Bloch ajoute foi aux mensonges de nos adversaires ; il approuve leur illogisme au lieu de le réfuter.

Le 2 juin 1935, le mouvement de Bloch participe à une nouvelle manifestation d’« unité nationale » dans la synagogue de la rue de la Victoire, en compagnie d’un millier de Croix-de-Feu.

Au début de l’année 1936, le Front populaire a le vent en poupe et les responsables des institutions juives s’inquiètent. Avant même le premier tour des législatives, le 26 avril 1936, le Consistoire, tout en proclamant sa neutralité, affirme que les juifs n’ont aucune obligation de voter à gauche. Une tribune, dans l’hebdomadaire L’Univers israélite est accordée à un certain Jean Sterne, médecin, chef de clinique à la faculté de Paris :

[…] Démontrez en un mot, par l’exemple, que le judaïsme n’est pas inévitablement rivé aux partis de gauche ; et ne croyez-vous pas que l’antisémitisme aura perdu ses meilleurs arguments. […] Il semble que les israélites français ne veuillent pas éternellement se laisser faire. Un réveil s’aperçoit surtout dans la jeunesse. Des associations patriotiques se fondent. Puisque les Juifs de gauche (dont les opinions sont tout à fait respectables) jugent bon d’attirer sur eux une attention telle que l’opinion publique tend à les confondre avec tous les Juifs, il est de l’intérêt de la religion elle-même que les Juifs de droite se manifestent également à leurs concitoyens.

Avec le soutien discret du Consistoire, Edmond Bloch se présente dans le 4e arrondissement de Paris, où habitent de nombreux juifs immigrés d’Europe de l’Est. En yiddish, ils surnomment ce quartier « le Pletzel » (la petite place). Bloch est défait au second tour. Albert Rigal, communiste, non juif, est élu. Deux autres candidats juifs s’étaient désistés en sa faveur.

Le 5 juin 1936, L’Action française salue l’arrivée au pouvoir de Léon Blum à la tête du Front populaire par ce titre sur six colonnes : « La France sous le Juif ». Maurras cite l’initiative de Darquier de Pellepoix qui, la veille, a présenté à la réunion du Conseil général de la Seine un « projet de délibération contre la tyrannie juive et l’invasion étrangère ». Le lendemain, à l’Assemblée nationale, Xavier Vallat, déclare : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif… ».

Retour des Croix-de-Feu à la synagogue

En dépit de cette atmosphère d’antisémitisme délétère, le Consistoire accepte d’organiser une nouvelle cérémonie dans la synagogue de la Victoire, le 14 mai, avec la participation de l’UPFI et surtout des Croix-de-Feu. Lecache voit là une véritable provocation. La principale ligue d’extrême droite est reçue avec les honneurs par la principale institution du judaïsme français, huit jours après l’arrivée au pouvoir de Léon Blum. Les Croix-de-Feu distribuaient alors ce tract en Algérie : « Sais-tu que le Juif vole ? Sais-tu que les médecins juifs t’assassinent lentement ? ».

La cérémonie, présidée par Robert de Rothschild, a lieu en présence des autorités consistoriales. Le grand rabbin Kaplan officie devant 1 200 participants, parmi lesquels l’UPFI de Bloch et 700 Croix-de-Feu. Des militants de la LICA infiltrés perturbent l’office et manifestent au moment où de La Rocque regagne sa voiture. Échaudé, le Consistoire n’organisera plus de réception de ce genre. De toute manière la Ligue des Croix-de-Feu est dissoute par décret du ministre de l’intérieur. Son chef fonde, à la place, le Parti social français.

« Il faut marcher avec les antijuifs nationaux »

Le 17 juin, Bloch publie un nouveau manifeste de l’UPFI dans Le Figaro, affirmant :

Nous avons toujours proclamé que la nation prime la race, que la religion passe après la patrie. Les Français de confession israélite affirment, comme ils l’ont toujours affirmé, que la première des solidarités humaines qu’ils pratiquent est la solidarité nationale.

À Strasbourg, huit jours plus tard, Tribune juive rappelle qu’en première page de L’Action française, Charles Maurras avait posé les conditions de son adhésion au camp ultranationaliste : « Je voulais exposer à M. Edmond Bloch et à ses amis combien ils sont dans l’erreur et font fausse route ; l’intérêt de ces juifs nationaux étant de rallier au plus tôt les mouvements nationaux antijuifs et d’ajouter à nos forces toutes leurs forces. […] » Et donc, relève Tribune juive : « pour être un bon juif national, il faut marcher avec les antijuifs nationaux, rallier les partis antijuifs […] ».

En 1938, la situation internationale se durcit. L’Allemagne nazie annexe l’Autriche en mars. C’est l’Anschluss. Quelques rares quotidiens français décrivent le calvaire des juifs autrichiens. Edmond Bloch, lui, est le 7 juin 1938 aux côtés de Xavier Vallat, Charles Maurras, Léon Daudet, Jacques Doriot, Maxime Real del Sarte, tous antijuifs patentés, au rassemblement organisé par le Front national pour dénoncer la politique du gouvernement, qui serait hostile aux fascismes espagnol et italien. Selon le quotidien de droite Liberté, il s’agit de manifester contre les partisans de la guerre judéo-marxiste.

En novembre Bloch franchit une nouvelle étape et fait voter par la section parisienne de l’Association générale des mutilés de guerre, qu’il préside, une résolution aux relents racistes :

La première condition de redressement nationale est l’assainissement de la vie française. Demande en conséquence que des mesures extrêmement rigoureuses soient prises contre tous ceux qui consciemment ou inconsciemment, par la plume ou la parole, se livrent à une action politique et reçoivent des subsides de l’étranger. Que le droit de vote soit retiré aux naturalisés dont le décret de naturalisation ne remonte pas à cinq ans. Que le statut des étrangers en temps de guerre soit établi sans délai.

Durant l’Occupation, on retrouve Edmond Bloch, le 12 septembre 1941, en première page de la presse collaborationniste. Paris Soir le montre aux côtés d’autres avocats détenus avec le titre : « Je les ai vus ces juifs millionnaires ex-célébrités du barreau parisien internés dans un camp proche de notre capitale ». Le Petit Parisien, quotidien contrôlé par les Allemands titre : « 50 avocats du barreau de Paris se sont rencontrés au camp de concentration juif de Drancy ». Ils ont été arrêtés le 20 août au cours de la seconde rafle réalisée par la police parisienne à la demande des Allemands. Il y avait 1 500 citoyens français parmi 4 232 juifs de diverses nationalités. La première rafle avait eu lieu le 14 mai 1941. Trois mille sept cents étrangers avaient été arrêtés. Edmond Bloch, protégé par Xavier Vallat, est relâché en novembre 1942, puis à nouveau interné au camp de travail allemand de la gare d’Austerlitz jusqu’au 18 août 1944.

Après la Libération, il sera un des témoins à décharge au procès de Xavier Vallat devant la Haute Cour de justice, lui évitant le peloton d’exécution.

Bloch n’a pas changé d’idéologie. En 1954, dans Nouveaux Jours, un organe aux relents antisémites, il écrit : « Pierre Mendès-France (le socialiste, chef du gouvernement) n’engage que lui… ses coreligionnaires ne demandent à partager avec lui ni gloire ni opprobre ».

Converti au catholicisme, Edmond Bloch meurt le 25 janvier 1975 à Paris.

1Il s’agit de Xavier Vallat qui, le 15 février 1934, qui au cours d’un discours à l’Assemblée nationale avait fait allusion à Léon Blum en ces termes : « Nous avons entendu vous répondre d’abord la voix d’Israël, ensuite la voix de Moscou. Nous préférons la voix de la France. »

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