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Regards arabes croisés, dix ans après

Égypte. « J’ai dû fermer les yeux et quand je les ai rouverts… »

Entre les morts et les blessés de la révolution égyptienne, il y a les porteurs d’un traumatisme invisible : les compagnons de la dernière heure, celles et ceux qui ont vu l’instant où un ami, un proche, est tombé sous les balles. Témoignages.

Manifestation du 29 janvier 2011 au Caire, place Lazoughli, devant le siège des Forces de la sécurité centrale. Postés sur les toits des bâtiments, les snipers tirent à balles réelles sur la foule
Hossam el-Hamalawy/Flickr

Alexandrie, 2013. En cette matinée du 28 janvier, les habitants de l’avenue de la mosquée Salam à Sidi Bichr se sont levés pour filmer avec leurs téléphones cet événement qu’ils attendent fébrilement pour la deuxième année. « Le peuple réclame justice pour le martyr », « Hussein au paradis », scandent les manifestants des « Ultras White Knights » de Zamalek. Dans la soirée, une foule converge vers l’immeuble 42, où règne une atmosphère particulière : le père de Hussein Taha, martyr du « vendredi de la colère »1 a tenu à organiser une veillée commémorative qui réunira la famille et les amis du défunt autour d’un dîner.

Alexandrie, 2021. Nous avons rendu visite au père de Hussein à l’occasion de ce jour anniversaire. « Rien n’est plus comme avant », soupire-t-il. « Pour toutes sortes de raisons, aussi bien générales que personnelles, il n’est plus possible de réunir les gens chaque année, comme j’en avais fait le vœu le jour des funérailles. Certains se manifestent par téléphone, d’autres ont complètement disparu. Je ne leur en veux pas, ces jeunes ont le droit de changer, plus que n’importe qui d’autre ». La mère du défunt nous montre quelques photos de ces veillées. Lorsqu’on lui demande de nous désigner parmi tous ces jeunes Hicham, un ami proche de son fils qui était à ses côtés le jour où ce dernier a été abattu, le couple échange un regard puis le père répond : « J’ai tout fait pour garder contact avec lui, mais j’ai fini par renoncer, pour respecter sa volonté ».

« Des manifestants l’ont pris et l’ont emporté en courant »

« Hicham a disparu quelques mois après le drame », intervient le jeune frère de Hussein. « Je n’ai pas réussi à le joindre, même à la faculté de droit où je me suis inscrit, comme mon frère et lui. Je voulais lui dire qu’on avait reçu la vidéo tournée devant la mosquée Al-Qaed Ibrahim, là où Hussein a été abattu2 et dans laquelle Hicham raconte les événements. Après ce tournage, il a décidé de ne plus venir chez nous ».

La dernière apparition de Hicham devant une caméra remonte en effet au mois de juin 2011, lorsque le père du martyr le contacte pour lui demander de participer avec eux à ce tournage, durant lequel il livre ce témoignage :

Sitôt la prière terminée, les slogans ont fusé et la police a lancé de grandes quantités de gaz lacrymogène. C’était la première fois qu’on faisait face aux grenades. Il y avait beaucoup de manifestants, mais aussi beaucoup de policiers. Les hommes en uniforme noir formaient les trois côtés d’un carré que les manifestants fermaient en avançant vers eux, pour les pousser à reculer. À un moment donné, je me suis dit que cela devenait dangereux, parce que les policiers refusaient de bouger. J’ai attrapé Hussein par le bras en lui disant qu’il valait mieux reculer un peu, mais il voulait continuer à avancer avec les autres, jusqu’à ce qu’ils traversent le rang de policiers en face. C’est là que les balles ont commencé à siffler et que les tirs de lacrymogènes ont redoublé. J’ai dû fermer les yeux et quand je les ai rouverts, on n’était plus ensemble. J’ai aperçu Hussein un peu plus loin, il gisait à terre avec un flot de sang qui coulait de sa poitrine. Des manifestants l’ont pris et l’ont emporté en courant.

La famille a mis trois jours pour se rendre à l’endroit où avait été transporté le martyr. Hicham, l’unique témoin ne pouvait plus bouger et avait été incapable de suivre l’ambulance. Mais il était là lorsque le convoi funéraire a quitté l’hôpital Salam, et il a marché avec des milliers d’autres personnes en priant pour le repos des 52 martyrs. Dans ce cortège funèbre, il a retrouvé tous les amis d’enfance de Hussein. Ce dernier disait d’eux qu’ils n’étaient pas comme lui, qu’ils étaient différents et n’avaient pas l’intention de participer au mouvement de contestation.

« Mon fils s’appellera Hussein »

Ces derniers entretiennent à leur tour le souvenir de leur ami. À Aboukir, dans la banlieue d’Alexandrie, Ramy, Mustapha et d’autres jeunes du quartier Tusun ont l’habitude de se rencontrer chez Salalim Ibad Al-Rahmane, et cela depuis des années. « On se réunit ici depuis l’époque du collège », explique Mustapha. « Aujourd’hui, la plupart des membres du groupe ont quitté le quartier, soit pour aller travailler, soit pour voyager, soit parce qu’ils se sont mariés, mais ils reviennent en vacances et à l’occasion des fêtes pour rendre visite à leurs familles, et on se retrouve ici ». Le portrait de Hussein est toujours là, dans la salle où ils se réunissent, sur une banderole qu’ils refont chaque année pour que les couleurs ne ternissent pas. « On tient beaucoup à ces rencontres. Après sa mort, on n’a pas pu se réunir pendant plusieurs mois, on n’arrivait pas à oublier qu’on se retrouvait ici avec lui. On n’a pas participé à la révolution, jusqu’au jour où quelqu’un est arrivé avec une sacoche et s’est approché de nous pour demander si on connaissait Hussein Taha ».

« Mon fils s’appellera Hussein », déclare Abderrahmane, qui sera bientôt papa. « Je ne sais rien de Hicham, j’aurais aimé avoir de ses nouvelles et pouvoir vous mettre en contact avec lui. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, c’était aux funérailles, mais je pense que Hussein voulait nous le présenter. On n’est pas allé manifester avec lui. Hicham a fait ce qu’il pouvait, et cela a été très dur pour lui. En y repensant aujourd’hui, je me dis que j’ai laissé tomber un ami, parce que je n’étais pas à ses côtés ce jour-là ».

Quand nous lui rapportons les propos des jeunes d’Aboukir, le père de Hussein sourit. « Ce sont des amis d’enfance. C’est l’amour du football qui les unissait. Mais ce qu’il partageait avec Hicham, c’était l’amour du pays et la haine de la corruption. Après sa mort, tout le monde s’est retrouvé chez moi ».

Alors que notre visite s’achève, on nous demande de donner des nouvelles de Hicham, si jamais nous arrivions à le contacter. La mère de Hussein soupire : « Quelques jours après le drame, beaucoup de jeunes sont venus chez nous. Ils se sont tous présentés sauf un, qui gardait tout le temps les yeux baissés. Au cours de la conversation, j’ai dit qu’un ami de Hussein avait appelé avant la prière du vendredi en insistant pour que je le réveille. Je ne savais pas qu’ils avaient décidé de participer aux manifestations. En m’entendant raconter cela, ce jeune a éclaté en sanglots et a dit : "Je suis désolée, Tata. Cet ami, c’était moi, Hicham" ».

Entre Alexandrie, Le Caire et Suez, ce sont 1 050 martyrs qui ont été officiellement enregistrés en l’espace de 18 jours. Chacune des victimes avait des camarades qui ont été témoins des événements et ont pu en faire le récit. Pour la plupart d’entre eux, le « vendredi de la colère » était la première expérience de mobilisation, et pour certains, la dernière. Il y a ceux que la mort de leurs proches a déchaînés et qui ont continué à manifester, alors que d’autres ont pris peur et ont fait marche arrière. Les événements se sont ensuite succédé, absorbant la multitude, la digérant et la recomposant. Au milieu de cette confusion, la notion des « compagnons des derniers instants » s’est perdue : les manifestants ont alors vécu au sein de cette multitude comme si toute différence était abolie entre eux, comme si plus rien ne les séparait. Ils n’avaient pas l’impression d’avoir quitté leur foyer ni d’avoir perdu ceux qui étaient à leurs côtés. C’était comme si leurs soucis s’étaient dissipés pour laisser place à leurs rêves communs, au seuil d’une vie nouvelle. Ces témoins ont disparu, et seul subsiste l’étonnement face à la terrible désillusion.

« J’ai beaucoup pensé à la mort »

Il n’a pas été facile de faire parler Souhair. Comment une mère peut-elle, des années plus tard, évoquer l’enfant qu’elle a perdu, non pas parce qu’il est allé manifester à son insu, mais parce que c’est elle-même qui l’a incité à rejoindre le mouvement ?

C’était après la prière du vendredi, dans le quartier populaire de Dar Salam, au Caire. Souhair et son fils étaient descendus dans la rue et criaient avec les manifestants. Mais au moment où elle s’apprêtait à aller déposer ses courses à la maison avant de revenir, quelqu’un l’a appelée pour lui demander de faire demi-tour.

La mère révolutionnaire était alors en convalescence après avoir subi une opération de l’utérus. Elle ne pleure pas. Elle sourit même, comme si une main invisible venait de se poser sur son épaule. Elle se souvient : « Je n’oublierai jamais le jour où il est né. J’ai accouché par césarienne, et dès que je me suis réveillée de l’anesthésie, je n’ai pas cessé de penser à lui. J’ai beaucoup pensé à la mort, avant d’entrer dans le bloc opératoire ».

« Il m’a confié son avenir »

« J’étais venu du Caire pour aller manifester avec mon frère Chérif », raconte Tamer Redouane. « En chemin, il m’a dit qu’il voulait que je revienne à Suez au lieu de m’entêter à mener cette vie instable au Caire. Il disait qu’il essayerait de me faire embaucher à la compagnie pétrolière où il occupait lui-même un petit emploi ». C’est la deuxième fois que nous rencontrons le frère du martyr du « vendredi de la colère » à Suez. La première fois, c’était quelques mois après la destitution de Moubarak. Il ne mentionne pas ce fait, trop occupé à décrire les terribles événements de Suez, lorsqu’il s’est mis à courir en tenant son frère par la main et que ce dernier est tombé. Croyant qu’il avait trébuché, il a tenté de l’aider à se relever en répétant : « Dépêche-toi Cherif, on n’a pas le temps ». C’est alors qu’il a vu une petite tache de sang sur son flanc droit. Le choc.

Les années ont passé et Tamer, l’oncle des enfants de Chérif, est devenu aussi leur père. Il s’est marié en 2013 et s’est installé dans l’appartement voisin du leur après que, en hommage au martyr, on lui a donné un emploi de comptable dans la société où travaillait ce dernier. Il y a deux ans, une promotion lui a permis d’acheter une maison de deux étages pour loger sa famille et celle de son frère.

Il se souvient comme il avait pleuré lors du tournage réalisé quelques années auparavant. « Je ne pleure plus beaucoup », reconnaît-il. « Parfois, en faisant la prière de l’aube, je prie pour lui et je promets de prendre soin de ses enfants. Je le remercie de m’avoir confié son avenir, je n’avais pas compris que c’était cela qu’il me disait alors que nous allions au-devant des balles et de la mort ».

« J’aimerais tellement la trouver là, sur le balcon d’à côté »

Hoda, aujourd’hui professeure de dessin, vit avec sa famille dans l’immeuble voisin de celui où habitait Amira Douider. Chaque fois qu’elle s’installe sur le balcon avec un verre de thé, elle ne peut s’empêcher de réciter la Fatiha3 pour son amie d’enfance.

Nous étions encore au lycée public et Amira était venue chez moi pour qu’on travaille ensemble. Ce vendredi-là, la situation a dégénéré devant le district de Ramleh II et, comme tout le monde, on s’est levées pour voir ce qui se passait. Amira était très en colère, le sniper l’a sans doute repérée et a dû la prendre pour cible. Elle a levé le portable qu’elle venait d’avoir, pour pouvoir filmer sous plusieurs angles, tandis que je rentrais poser mon verre de thé. Elle est tombée là, devant moi, et je n’ai pas compris tout de suite. Le verre aussi est tombé et, pendant un instant, j’ai pensé qu’elle s’était brûlée. Puis j’ai vu le sang qui jaillissait de son ventre. Elle m’a regardée, elle essayait de respirer, puis elle a perdu conscience. Tout ce dont je me souviens, c’est que j’ai crié et que ma famille est arrivée en courant.

La mère de la martyre a de la peine pour Hoda. « Je n’aime pas l’entendre raconter la scène et la revivre encore et encore », confie-t-elle. Pourtant, Hoda affirme qu’elle « ne pleure plus comme avant », lorsqu’un journaliste ou un visiteur lui demande de se rappeler. « Avec le temps, Amira est devenue pour moi un motif de fierté. Mais je suis triste pour elle, j’aimerais tellement la voir là, sur le balcon d’à côté, en train de fêter son diplôme ou de préparer son mariage ».

L’impression d’avoir fait défaut

« Je suis un lâche, parce que je n’ai pas porté secours à Ahmed Bassiouni », confie, sous couvert de l’anonymat, l’auteur d’une lettre adressée au journaliste Ahmed Cheikh.

J’étais à côté du martyr Ahmed, votre ami, que je ne connaissais pas à l’époque, et je ne l’ai pas aidé comme j’aurais dû. Il avait une caméra professionnelle qui lui permettait de zoomer sur les tireurs d’élite et il nous disait : ‟ Je vois l’officier, venez par ici, allez par-là”. Il a ainsi sauvé plusieurs jeunes des balles des snipers, non seulement en les avertissant verbalement, mais aussi en les poussant d’un geste. Je me suis dit qu’en étant près de lui, je serais plus en sécurité et je lui ai demandé si je pouvais rester à ses côtés. Il m’a répondu : ‟Garde les yeux levés”. On a passé trois heures ensemble. À un moment, il s’est retourné pour me montrer où se tenait le tireur, mais la balle a été plus rapide que lui et il est tombé.

Le « compagnon des derniers instants » s’est mis à courir au milieu du déluge de feu qui s’est abattu sur la foule au moment où les gens arrivaient sur la place al-Tahrir. Mais il n’avait pas fait deux pas qu’il s’est mis à hurler, il a voulu revenir et a demandé aux manifestants de l’aider à ramener Ahmed. Un char est alors arrivé à toute vitesse et a écrasé le jeune homme sous leurs yeux incrédules.

Le journaliste raconte :

J’ai rencontré ce jeune à deux reprises. Nous avons échangé des messages électroniques et une certaine amitié s’est installée entre nous. J’ai essayé de le réconforter en lui disant que cela me soulageait un peu de savoir que l’ami avec qui j’aurais dû être ce jour-là n’était pas resté tout seul. Car il était convenu que je viendrais d’Alexandrie pour participer avec lui à la manifestation de la place al-Tahrir, mais au dernier moment, je suis allé à l’avenue du Grand Commandant (al-Qaed Ibrahim). C’est ainsi qu’il est mort au Caire, et que j’ai perdu un œil à Alexandrie.

1L’expression fait référence au vendredi 28 janvier 2011 quand la révolution égyptienne démarrée le 25 connait un tournant dû à une forte mobilisation populaire dans les quatre coins du pays. La police a réprimé les manifestants d’une manière particulièrement violente, n’hésitant pas à tirer sur la foule à balles réelles.

2Une partie des manifestations du « vendredi de la colère » avait eu lieu à la sortie des mosquées, après la prière du vendredi.

3Première sourate du Coran que l’on récite pour le repos des âmes des morts.

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